Un mouvement peu connu | Eloy Santos
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Eloy Santos   
 
Un mouvement peu connu | Eloy Santos
Naguib Mahfuz
Malgré la proximité historique et géographique entre les deux pays, la littérature marocaine est encore très peu connue en Espagne. Exception faite pour un certain intérêt suscité pour sa cuentística populaire (avec la publication de plusieurs recueils dans les années cinquante) peu, si ce n’est rien n’était jusqu’alors proposé dans les librairies espagnoles. Ce n’est qu’à la suite du prix Nobel décerné à Naguib Mahfuz en 1988 qui a ravivé à l’échelon international la curiosité et l’intérêt pour la production littéraire du monde arabe, que s’est intensifié le rythme de traduction et diffusion des auteurs les plus représentatifs, aussi bien en français qu’en espagnol.

Même si certaines lacunes persistent et enrayent encore la possibilité d’une bonne connaissance de la littérature marocaine contemporaine, on peut dire que la situation, pour le moins d’un point de vue éditorial, s’est améliorée ces dernières années. En ce qui concerne l’exemple espagnol, cet effort collectif d’arabistes, éditeurs, traducteurs et diffuseurs des littératures du monde arabe se heurte à un préjugé tenace et de longue date vis à vis de tout ce qui provient des pays du sud de la Méditerranée. Il ne s’agit pas ici d’analyser les causes de cette traditionnelle indifférence ou de ce rejet vis à vis de tout ce qui est arabe, causes dont les racines se plongent dans le labyrinthe historique de la période improprement appelée Reconquête, et dont les ramifications envahissent aujourd’hui encore de vastes espaces de la mentalité commune. Hormis de rares exceptions, il n’est pas surprenant que dans ce contexte, de larges secteurs de la culture nationale espagnole ignorent l’existence d’un groupe d’écrivains et d’intellectuels marocains qui, depuis plusieurs décennies déjà, s’expriment habituellement et publient leurs livres en langue espagnole. Selon les mots de Juan Goytisolo «personne -ou presque- ne semble se préoccuper de la labeur créatrice des marocains hispanophones, alors que nombre de leurs œuvres mériterait d’être connu.»

Si les œuvres de ces auteurs ne sont pas connues c’est aussi en grande partie à cause de leur diffusion insuffisante et sporadique et à cause également des carences inhérentes à une infrastructure éditoriale fragile et mal préparée pour soutenir ce courant littéraire, de façon cohérente et ambitieuse. Géographiquement, le domaine de l’hispanisme marocain couvre plusieurs villes marocaines du nord, en particulier Tanger et Tétouan, et d’autres centres d’influence espagnole durant l’étape du Protectorat. Mais aujourd’hui l’hispanisme gagne également des villes comme Fez et Casablanca.
Entremêlée d’ombres et de lumières, imprégnée de saveur locale et de désirs de plus vaste reconnaissance, cette littérature en marge revêt un intérêt incontestable suscité aussi bien par sa résonance symbolique (plusieurs siècles après l’expulsion des derniers morisques, l’espagnol est de nouveau utilisé par les « musulmans » hispanophones comme langue de communication et outil littéraire) que par sa quête laborieuse de statut et de dignité au sein des littératures en langue espagnole.
En adoptant l’espagnol comme langue d’expression, ces écrivains marocains ont recours à un instrument légitime qu’ils revendiquent et dans lequel ils insufflent la voix profonde, polyédrique et contradictoire de leur culture.

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Où l’Occident est Orient et inversement
Les eaux du Détroit de Gibraltar, aussi appelé à une autre époque Canal d’Andalousie, ne conservent pas la mémoire de l’incessant va et vient historique des soldats, marchands, explorateurs, rois, philosophes, émigrants qui les ont traversées. Les deux rives par contre portent en elles l’empreinte indélébile de ce trafic ancestral et actuel des hommes, de leurs langues et de leurs conceptions du monde, entre l’Europe et l’Afrique. D’un côté l’Andalousie, arabe durant huit siècles, l’Europe la plus occidentale et en même temps la plus orientale, puisque nulle part ailleurs ne se manifeste, de façon aussi éclatante et sous toutes ses formes, l’héritage fécond de l’Orient islamique: l’architecture, la musique, la littérature, les traditions... En face, le Maroc, extrême Atlantique du Maghreb, Occident de l’Orient, porte de l’Afrique ouverte à toutes les contradictions, à toutes les cohabitations. Sur cette rive méridionale, en particulier dans la région du nord, qui s’enfonce dans les chaînes montagneuses, depuis la côte méditerranéenne du Rif jusqu’aux plages de l’Atlantique, les traces du contact permanent avec la culture et la langue espagnole sont là aussi visibles et incontestables. Elles confèrent à cette partie du Maroc une personnalité, un visage distinct et singulier à l’intérieur de la réalité géographique et humaine du pays.

Depuis bien avant le début du protectorat franco-espagnol, qui depuis 1912 jusqu’en 1956 -année de l’indépendance du Maroc-, imposa ses politiques et structures de domination colonialiste, le contact et la familiarité avec le monde espagnol fait partie du tissage vivant de la culture de ses habitants.
Le vaste débit de vocables espagnols assimilés depuis des siècles dans la darija (arabe dialectal marocain) la présence de nombreuses familles d’origine andalouse et morisque dans plusieurs villes du Nord, dont les noms subsistent aujourd’hui encore, ou encore la connaissance courante de la langue espagnole dont faisait traditionnellement étalage la classe dirigeante marocaine (y compris certains sultans, et aussi Mohamed Abdelkrim, caudillo charismatique de la rébellion anticolonialiste dans les années vingt, qui parlait et écrivait couramment cette langue) en sont bien la preuve.
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Mohamed Abdelkrim
Cette consanguinité culturelle, ajoutée à la conscience plus ou moins ressentie de constituer, éparses de chaque côté des deux rives, d’identiques fragments d’une richesse et d’un drame communs, témoignent, en dernier lieu, de la présence vivante de la culture et de la langue espagnole au Maroc. Relativement plus, quoi qu’il en soit, que les politiques de promotion de la langue adoptées par l’administration espagnole durant les années du Protectorat, qui se sont avérées assez inefficaces et moins systématiques et incisives que celles appliquées par l’administration française dans sa propre zone d’influence. Parce que, mis à part ces raisons de nature historique et culturelle, si l’on veut expliquer la survie de l’espagnol face au poids du français et de sa vitalité au nord du Maroc, il convient de mentionner la politique éducative du gouvernement marocain depuis 1956, promouvant et encouragent l’usage de l’espagnol en tant que seconde langue. Un facteur supplémentaire contribuant à sa consolidation est l’expansion progressive des études hispaniques dans le cadre universitaire, en même temps que des professorats et des enseignants très actifs en ce qui concerne la défense et la transmission de la langue. C’est donc dans ce cadre de renforcement du bilinguisme/trilinguisme au Maroc septentrional que la production littéraire hispanophone d’un groupe d’écrivains, d’envergure et d’orientations diverses, fleurit et cherche ses racines. Certains de leurs efforts, comme l’affirmait Juan Goytisolo, mériteraient réellement d’être connus. Eloy Santos
(03/02/2006)
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