Essais de création | Eloy Santos
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Eloy Santos   
 
Essais de création | Eloy Santos
Mohamed Sibari
Au début des années quatre-vingt dix, apparurent plusieurs livres de récits et de nouvelles, écrits par différents auteurs. En 1992, paraît La llave y otros relatos (La clef et d’autres récits) de Mohamed Chakor, cité avant; en 1993, El Caballo (Le Cheval) de Mohamed Sibari; en 1994, Regulares de Larache (Troupes régulières de Larache), de ce dernier également; El diablo de Yudis (Le diable de Yudis) de Ahmed Daoudi et El vidente (Le voyant) premier livre de Mohamed Bouissef Rekab. A ces oeuvres s’en sont ensuite peu à peu ajoutées d’autres et des auteurs sont venus enrichir la liste d’écrivains marocains hispanophones. Tirer des conclusions face à un phénomène littéraire aussi récent ou établir un bilan représentatif de l’envergure ou de ses possibilités d’affirmation dans le future ne s’avère pas facile. Il est vrai que si ces premières oeuvres ont pu voir le jour c’est uniquement grâce à l’effort personnel et la passion de ses auteurs, qui ont souvent dû payer de leur poche l’édition de leurs oeuvres. Il est vrai aussi que les éditions pâtissent souvent de la mauvaise qualité de matériel et de typographie et, parce qu’elles ne sont pas passées par un processus de correction approprié, elles comportent parfois plusieurs erreurs d’orthographe, ce qui en pénalise inévitablement la lecture. Ceci est plus ou moins compréhensible lorsque l’on pense qu’il n’existait jusqu’alors aucune une tradition éditoriale d’ouvrages en espagnol et que pour cette raison, l’infrastructure de fabrication et distribution est minimale et dépend en bonne partie de sa propre capacité d’improvisation.

En ce qui concerne le contenu des oeuvres, la première impression que certaines d’entre elles produisent sur le lecteur est celle d’une certaine étrangeté linguistique. En effet, certaines maladresses stylistiques et narratives ainsi que la perception d’une rudesse verbale sont révélatrices du fait que l’instrument-langue traverse encore un processus de maturation et d’affinement progressif pour rendre compte d’un projet esthétique. Quelques années auparavant, Ahmed Djbilou admettait qu’«il peut sembler étrange qu’il existe au Maroc une littérature d’expression française (…) et qu’il n’en existe aucune d’expression espagnole, malgré les noms et circonstances qui auraient pu faire mûrir des fruits en ce sens.» Ces dernières années, une poignée d’auteurs tente de démentir cette opinion et de se mettre à l’avant-garde d’une littérature en espagnol ancrée dans la culture marocaine.
Au jour d’aujourd’hui, Mohamed Sibari a publié cinq nouvelles, un livre de poèmes et quatre recueils de récits. Sa première narration, El Caballo (Le Cheval), tourne autour de la figure d’un paysan obsédé par l’idée d’émigrer en Espagne, mais qui ne parvient cependant pas à aller au-delà de Tanger. Là-bas, sa vie se voit mêlée à une difficile relation sentimentale avec une touriste étrangère, et finit engloutie dans les violents arcanes du trafic de drogue entre les deux continents. Thématique significative pour l’un des exemples les plus précoces de la narrative espagnole. Mais ce qui a prévalu dans les oeuvres de Sibari qui suivirent, c’est la célébration de Larache, terre natale et point de référence sentimentale de l’auteur. Doué pour la narration d’anecdotes et de faits quotidiens et doté d'une grande sensibilité pour traduire la grâce proverbiale de la culture orale marocaine, le narrateur explore avec patience le monde mineur de sa ville et ses personnages caractéristiques, avec des pointes de nostalgie non dissimulée pour le temps innocent et perdu des années du Protectorat. Un temps vécu comme paradigme de cohabitation et d’identité ouverte, irrémédiablement bouleversé par le cours de l’histoire, et qui justifie vraisemblablement le choix de la langue espagnole comme seul véhicule possible de narration.
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Quant à Mohamed Bouissef Rekab, son choix de la langue espagnole ne fait appel à aucune justification particulière. Il appartient au patrimoine familier de tout citoyen marocain qui éprouve le désir de l'utiliser. Ceci, avec le même droit et le même naturel que n'importe quel autre hispanophone né à Madrid, Mexico, Buenos Aires ou Tétouan, l’ancienne capitale du Protectorat, comme c’est le cas de cet écrivain. Auteur de plusieurs romans, il est l’un des rares narrateurs à avoir pu publier une partie de ses oeuvres en Espagne. Les thèmes qu’il traite sont liés à la réalité contemporaine du Maroc septentrional: à la disparition du monde paysan face à l’avancée de la culture urbaine, à la complexité de la condition de la femme et ses tentatives pour surmonter la discrimination professionnelle et sexuelle... Comme il l’affirme lui-même «ce que nous essayons tout simplement de faire, c’est de la culture marocaine dans une langue qui nous appartient, à nous aussi. Contrairement à l’écrivain espagnol qui prétend dire quelque chose de notre culture, notre regard est intérieur, il participe totalement à la réalité qu’il affronte, il comprend, expose, invente depuis l’intérieur et se trouve pour cela moins enclin au stéréotype et à la distorsion.»

On mesure à travers cette déclaration d’intentions le sens et l’espoir que ce courant littéraire se consolide et puise en lui-même la consistance, l’ambition et la maîtrise des propres ressources nécessaires pour appartenir de plein droit au panorama littéraire hispanophone. On ne peut qu’espérer que cela se produise, car ses éventuelles répercussions sur la culture espagnole, tant attachée à ses vieux préjugés et à sa méconnaissance de ses voisins du sud, seraient plus que bénéfiques. De cette façon, une large et durable fenêtre s’ouvrirait sur cet Autre, habitant de la rive sud du Détroit auquel et on attribue traditionnellement le rôle d’ennemi. Une fenêtre ouverte et offerte par ce même ennemi, qui finalement ne deviendrait autre qu’un frère de langue et de culture supplémentaire. Le débat reste ouvert, entre le désir qu’il en soit ainsi et la réalité, elle, toujours contradictoire. Au sein même de l’hispanisme marocain ont déjà eu lieu des polémiques certainement violentes à propos de l'entité et de la portée réelle de l’oeuvre de ce groupe d’écrivains. Récemment a été publié un article dans lequel, avec le titre provocateur “La falacia de la literatura marroquí en lengua españoloa » (La supercherie de la littérature marocaine en langue espagnole), Dris Jebrouni discrédite sans nuance la valeur littéraire de ce mouvement naissant. Mais l’existence de cette dispute constitue en elle-même un paramètre pouvant être interprété comme un signe de vitalité. Si l’environnement culturel où fleurit ce mouvement fait preuve de capacité critique pour exprimer une exigence esthétique sérieuse, il faut espérer que la conscience de ses protagonistes sur sa labeur augmente, ainsi que sa lucidité au moment de définir les propres objectifs artistiques. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas ici de formuler d’ultérieurs jugements critiques mais à la limite, seulement de lever le voile sur ce courant littéraire peu connu.


Sur chaque rive tournée sur cent mondes, la culture méditerranéenne se réinvente par tous les moyens, toutes les langues et toutes les voix à sa portée. Elle ne se laisse pas saisir dans la rigidité des définitions, toujours suffisamment en retrait par rapport à ceux qui tentent de la retenir, capable de renouveler son propre sens avec la persistance et la lenteur de la houle. Entre la mémoire et l’utopie se fraye un chemin où raconter la brèche entre ce qu’elle n’est plus et ce qu’elle n’est pas encore.

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Mohamed Akalay
Bibliographie

Mohamed Chakor
Cultura islámica. Breviario sufí, Simbad Ediciones, Madrid, 1995.
Literatura marroquí en lengua castellana (con Sergio Macías), Editorial Magalia, Madrid, 1996.
La llave y otros relatos y Latidos del Sur, Cálamo, Alicante, 1997.
Reflexiones, Edición Telex 24, Madrid, 1999.

Mohamed Sibari
El Caballo, 1993
Cuentos de Larache, Tánger, 1998.
Sidi Baba, Editorial La-la Menana, Madrid, 1999.
Relatos de las Hespérides, Editorial La-la Menana, Madrid, 2000.
Relatos del Hammam, AEMLE, Tánger, 2001.
Pinchitos y divorcios, Editorial La-la Menana, Madrid, 2002.

Mohamed Bouissef Rekab
Inquebrantables, Addamir, Tetuán, 1996.
Escritores marroquíes de expresión española. Antología, Asociación Tetuán Asmir, Tetuán, 1997.
Los bien nacidos, Casa de España, Tetuán, 1998.
Intramuros, Facultad de Letras de Tetuán, Tetuán, 1999.

Mohamed Akalay, Entre dos mundos, AEMLE, Tánger, 2003
Abderrahman El Fathi, Primavera en Ramallah y Bagdad, Facultad de Letras y Ciencias Humanas, Tetuán, 2003.
Moshe Benarroch, Esquina en Tetuán, Sociedad de cultura Valle Inclán, Ferrol, 2000.
Actas del Coloquio Internacional Escritura marroquí en lengua española II, Universidad Sidi Mohamed ben Abdellah, Fez, 2000 Eloy Santos
(03/02/2006)
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