Cappuccino à Ramallah: Journal de guerre | Antonia Naim
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Antonia Naim   
  Cappuccino à Ramallah: Journal de guerre | Antonia Naim Est-il raisonnable de se faire un Cappuccino quand la bruyante machine à café se trouve sur le plan de travail près de la fenêtre, et qu’elle peut être atteinte à tout moment par des tirs de chars? Question surréaliste ou prudence nécessaire?
Nous sommes en Palestine, de novembre 2001 à septembre 2002: les incursions de l’armée israélienne dans la ville de Ramallah se succèdent sans cesse. Le quartier de la Mouqata’a, siège de l’Autorité palestinienne, est régulièrement isolé, les infrastructures détruites… les couvre-feux consécutifs accablent la vie quotidienne des Palestiniens. C’est à ce moment que Souad Amiry, architecte momentanément désœuvrée faute de pouvoir sortir de chez elle, écrit, au début des mails, destinés à ses amis, puis son journal. Un Journal de guerre singulier, à la fois dur, drôle, tendre, accusateur, critique, autocritique. Elle y met sa vie et ses états d’âme, son quotidien dans le quartier de al-Irsal, à Ramallah, les longues périodes où elle ne peut pas sortir, assiégée, les moments où elle s’ennuie en attendant son mari Salim, bloqué à Jérusalem lors de l’isolement des territoires occupés.
Et apparaît Oum Salim, sa vieille belle-mère, coquette et maniaque, qui vit dans le quartier de la Mouqata’a encerclée par les chars israéliens, qui subit les bombardements destinés à son voisin Yasser Arafat et que Souad Amiry doit aller chercher et amener chez elle, en profitant de la levée du couvre-feu… Cappuccino à Ramallah: Journal de guerre | Antonia Naim Comme dans tout journal intime, on pénètre le rapport de l’auteur aux événements, ses réflexions, le constat froid ou ému du drame qui se joue en Palestine, les rapports humains, les souvenirs, la joie et la colère. Mais ici, surtout, on se délecte de l’humour de l’auteur qui nous parle de l’absurde du quotidien, pour nous fait entrer dans l’absurdité de la guerre. Car la seule arme de Souad Amiry est l'ironie, chaque phrase dessine un acte de résistance poétique où les petits gestes, pourtant si dérisoires en temps de guerre, deviennent essentiels pour préserver à chacun sa propre part d’humanité.
«Ecrire mon journal était pour moi une sorte de thérapie» a expliqué Souad Amiry. Comme tant de Palestiniens, l’architecte/romancière a été prisonnière de son propre domicile, témoin muette, par écrans d’Al Jeezira interposés, des destructions, tueries et autres actes inadmissibles pour une communauté internationale qui pourtant continue de rester bien silencieuse…
Au départ, ce journal n’était pas destiné à la publication. Il a été ensuite publié en anglais, sous le titre Sharon and My Mother-in-Law (Sharon et ma belle-mère), puis traduit en hébreu et enfin en italien, chez l’éditeur Feltrinelli, pour devenir en France, où il vient de sortir, Cappuccino à Ramallah: Journal de guerre aux Editions Stock.
La conteuse s’évertue à survivre à la terrible Oum Salim, 93 ans. Ce personnage de fiction universel, belle-mère insouciante de ce qui se joue à l’extérieur, au moment où sa belle fille Souad vient la sauver de son isolement et des dangers du quartier de la Mouqata’a, après avoir contourné les dangers des check points, s’inquiète de son apparence: «Je prends la robe violette?» demande t-elle. «Tu penses que le jaune va avec le violet? Mais je ne trouve pas mon chemisier jaune…» insiste-t-elle. Chez Souad, ça ne va pas mieux: la moindre assiette est sujet à controverse, l’heure du petit déjeuner doit être respectée…
Aux supplices imposés par Sharon à tout un peuple, s’ajoute donc le supplice familial tragi-comique infligé à l’auteure, qui avait manifestement déjà subi sa belle mère à d’autres moments critiques. «Peut-être qu'un jour je vous pardonnerai de nous avoir imposé un couvre-feu de quarante jours. Mais je ne vous pardonnerai jamais de m'avoir obligée à subir ma belle-mère pendant ce qui m'a semblé alors quarante ans». Voilà ce qu’avait répondu un jour Souad Amiry à un auditoire israélien qui lui demandait à quoi ressemblait la vie d’un Palestinien pendant la guerre du Golfe. Cappuccino à Ramallah: Journal de guerre | Antonia Naim Au delà des mille bizarreries de la belle-mère, le quotidien de la vie du quartier «bourgeois» d’al-Irsal, sous la plume de l’architecte, résonne de tous les bruits et de toute l’animation des ruelles populaires de Naples. Et l’Histoire, au fil des lignes, nous apparaît encore plus implacable parce qu’elle est tissée dans le réseau de la description frivole du quotidien.
L’exode de 1948, la confiscation des maisons et des terres palestiniennes, la vie quotidienne des bourgeois en exil dont celle de la famille de Souad Amiry (car elle a l’audace de parler depuis sa classe sociale des choses qu’elle connaît, de ses privilèges aussi), les violences gratuites, les destructions, les pillages, et, face à tout cela, la ténacité et l’esprit de désobéissance civile des Palestiniens. «Sortez vos casseroles et vos poêles et commencez à taper dessus» crie un voisin de Souad, exaspéré par les tirs incessants qui retentissent dans la nuit de Ramallah. «Je me rends compte que je ne rêve pas. Tout excitée, je rentre chez moi, cours à la cuisine et sors ma plus grande poêle en Téflon avant de me précipiter dans la rue. (…) Mon Dieu! Pourquoi les Palestiniens choisissent-ils de faire de la désobéissance civile en pleine nuit? Ce doit être l’effet décalant des longues siestes que nous avons faites durant ces treize derniers jours. Je sors dans la rue retrouver tous ces gens qui tapent sur leurs casseroles et je m’aperçois que j’ai oublié de prendre une cuiller. Je ne suis sans doute pas faite pour ce genre de résistance pacifique à l’occupation. Je dois admettre que cela me plaît bien. Je tape, je crie, je ris pendant qu’un voisin grimpe sur son toit et cogne sur le réservoir d’eau, qu’un autre frappe un poteau électrique en métal, un troisième une poubelle. On dirait un asile de fous. Peu importe, si Sharon et ses troupes ne reçoivent pas le message, au moins ce sera un excellent exutoire collectif».
Une analyse quotidienne des événements qui est loin d’être consensuelle. Car Souad Amiry outre les réquisitoires accablants pour les dirigeants israéliens et quelques individus méprisants tels que M. Bush, «le président du monde», livre ici et là quelques moqueries en parlant de la «transparence de l’Autorité palestinienne».
Racontant ses aventures à la première personne, elle n’oublie pas non plus sa propre peur, la peur envahissante lorsqu’on est une cible possible pour les soldats ou les colons israéliens. Elle nous raconte aussi la vie d’une architecte et ce n’est pas là le moindre mérite de ce journal. Se rendant à Naplouse avec ses collègues de l’association RIWAQ, en mai 2002, pour prendre la mesure des destructions dans la vieille ville où soixante-seize personnes avaient été tuées, dont une famille entière, elle nous fait partager ce qu’elle appelle sa «lâcheté». Elle veut rentrer à Ramallah, retrouver sa petite chienne Noura. «La destruction de la vieille ville de Naplouse m’a ébranlée autant que les deux événements les plus douloureux de ma vie: le décès de mon père et la vaine recherche de la maison de ma famille à Jaffa».
Car pour Souad Amiry il y a pire que l’occupation réelle, «l’occupation de l’âme», la peur de devenir inhumain sous l’occupation, la guerre archéologique… car le patrimoine architectural palestinien, déjà gravement atteint, est en train de disparaître. Tant de maisons traditionnelles passées après 1948 aux nouveaux et illégitimes propriétaires israéliens… dont celle de sa famille, à Jaffa. «De toute façon, nous sommes interdits de fouilles. Les Israéliens ne sont intéressés que par une seule strate archéologique, la leur. Tout comme nos fondamentalistes, qui ne sont intéressés que par une seule couche. La pureté est dangereuse. Moi, je suis fière de tout: des Grecs, des Romains, des Juifs. Israël a fait beaucoup d'efforts pour nous prouver ce que nous savons déjà: que les Juifs étaient déjà là. Et je suis triste de la disparition des Juifs des pays arabes», avait-elle dit dans une interview récente au quotidien Libération. Elle voudrait que les cultures puissent coexister, pour un lieu multiculturel où Juifs et Arabes vivraient ensemble, même si cela lui semble irréaliste.
Maison des maisons communes, cette terre face à la mer est donc devenu un lieu de funérailles des traces, d’abrogation de la mémoire, submergée par la vengeance des victimes dévoyée contre d’autres victimes. Les murs ensevelis par l’histoire ne devraient donc pas être remis au jour, tandis que les murs des villages d’aujourd’hui devraient être détruits. Ce négationnisme de la maison, du domicile, semble nous dire Souad Amiry, n’est-il l’âme honteuse de la guerre que «Sharon» mène au quotidien de chaque Palestinien?
Ce livre plein de douleur, d’autodérision et de tendresse, qui couvre dix mois d'occupation israélienne, a le courage de nous conduire à l'intérieur du conflit en nous faisant aussi rire. Souad Amiry l’a dédié à «Leila Shahid et aux Femmes en noir, qui oeuvrent sans relâche pour la paix». Cappuccino a Ramallah est un bel exemple de cet ouvrage féminin contre la guerre. Antonia Naim
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