La constellation poétique d'Adonis | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
  La constellation poétique d'Adonis | Nathalie Galesne Rencontre avec Adonis
Ali Ahmad Said Esber, né en 1930 à Kassabine près de Latakié, prend le pseudonyme d’Adonis en 1949. Avec les recueils Chants de Mihyar le Damascène, Tombeau pour New York, Les temps des villes, Célébrations, Chroniques des Branches, Mémoires du vent… Adonis a échafaudé une oeuvre considérée comme l’une des plus significatives de notre temps.

Intellectuel de «l'engagement civilisationnel» comme il définit lui-même sa démarche, ce pulvérisateur de frontières construit depuis plus de trente ans une constellation poétique qui s'arc-boute entre tradition et modernité, entre l'Orient des origines et l'Occident des migrations. Cette osmose opère à partir d'une tension que restitue la langue arabe, cette «langue d'émanation, d'explosion», dont Adonis est le virtuose.

Ecrivain multiple, il a su créer un nouveau langage poétique à partir d’une relecture rigoureuse du legs littéraire arabe et d’une profonde connaissance de la poésie européenne. Mais Adonis n’est pas seulement poète. Journaliste, essayiste, professeur, la voix de cet intellectuel vivant entre plusieurs pays se détache, magistrale, pour pointer aussi bien les limites qui entravent les cultures arabes que l’hypocrisie d’un Occident de plus en plus déshumanisé par ses sociétés marchandes et sa technologie. Le rencontrer est forcément un moment privilégié, un de ces instants où la clandestinité d’une parole lumineuse empiète sur la répétition des jours.

Le voyage était-il donc la condition sine qua non de votre création?
Je n'ai pas été contraint à l'exil. C'est moi-même qui ai choisi ce voyage de par le monde pour faire écho à mon voyage intérieur. Cette exigence nécessite un changement de lieu. Je ne peux pas considérer le lieu comme une stabilité, un choix définitif, il est enserré dans un mouvement, il est mouvement.

Je dirais encore que je suis exilé au sens politique tout en demeurant profondément enraciné en Syrie. Je me sens intimement lié à mon pays, à son expérience, à sa créativité, à sa place dans le monde. Je vois la Syrie comme faisant partie intégrante de l'universalité unique. Malheureusement la politique n'est pas à la hauteur de ce pays. Je me garde par conséquent de tout ce qui est politique. D'ailleurs il ne faut jamais identifier le régime d'un pays avec la réalité, l'histoire, la culture, le peuple de ce pays.

Quelles relations entretenez-vous aujourd'hui avec la Syrie, après n’avoir eu cesse de repousser les limites de votre appartenance?
Je suis très attaché à mon village natal, cela suffit pour dire à quel point j'aime la Syrie. L'histoire de ce pays dans laquelle s'imbrique la mienne remonte à l'antiquité. Mon village est situé près d'Ougarit où est né l'alphabet.

Mais ma patrie, ce n'est pas la géographie, c'est la langue. La Syrie, le Liban, la Jordanie, la Palestine, le monde arabe tout entier est ma langue. C'est une langue illimitée, une langue de profil. Il n'y a pas un mot qui dit la chose mais une infinité de mots pour la désigner. Prenons ce verre par exemple, quand il est plein il a un nom, quand il est vide un autre. Bien sûr il appartient au poète de savoir exploiter cette richesse linguistique.

Malheureusement les langues ont été transformées en de simples moyens. La distance qui les séparait des choses a été annulée, et cela les a tuées. Or créer consiste, dans un même temps, à poser cette distance et à l'effacer. Comment pourrait-on comprendre le monde si on a le nez collé dessus ? Comment créer des rapports entre les mots et les mots, à partir du rapport entre ces mots et les choses? C'est tout un art!

Cette distance est le domaine de la création qui est, plus que jamais, à repenser. On ne peut plus créer aujourd'hui sans transcréer, mais transcréer nécessite une maîtrise absolue de la langue, une connaissance presque totale. Pour écrire un poème sur l'amour, il faut connaître la physique, la métaphysique et tout le reste. Il ne s'agit pas seulement d'exprimer directement ses émotions, ses sentiments, ses sensations. C'est une immense structure.

A quelles sources trempe votre imaginaire?
Mes sources poétiques drainent, depuis les légendes sumériennes, babyloniennes, phéniciennes, l’épopée de Gilgamesh, la Grèce - Héraclite surtout - le christianisme et la Bible; elles drainent la poésie préislamique que je me garde de nommer «jahliliyyah», terme à l'origine péjoratif qui signifie «ignorance» et que l'Islam utilise pour désigner tout ce qui l'a précédé. Elles se prolongent avec les mystiques arabes et enfin la poésie moderne, la poésie universelle. Je suis le fils de cette civilisation, de ces échanges, de cette ouverture. Et je m'efforce constamment d'être à la hauteur d'un tel héritage.

Je suis comme un arbre dont les racines auraient poussé de tous les côtés et dont les branches se déploieraient sur toutes les portes, dans toutes les directions, y compris vers l’Europe. Lorsque je parle de l'Europe, j'ai en tête sa légende. Me voilà entraîné avec Europe, la déesse venue de Canaan, terre à laquelle j’appartiens. Zeus l’enlève, elle qui va donner son nom à l’Europe.

Et me voilà maintenant sur les traces de son frère Cadmos dont le nom signifie “Orient”. Il est parti à la recherche de sa soeur, il ne la trouve pas, son corps a fondu dans la terre européenne. Malgré tout, il fait un somptueux don à l’Europe -l’alphabet- comme s’il voulait sceller cette rencontre entre l’Orient et l’Occident, sous le signe du savoir et de l’échange.

Eh bien! L’Europe est mon autre visage, mon autre «je». Il y a une unité ontologique entre moi, la rive méditerranéenne orientale et la rive occidentale. Je suis ce «je» et cet «autre» unifiés.

La langue arabe semble échapper au "système cognitif fermé et définitif" qu'est, selon vous, l'Islam?

"Il faut percevoir l'Islam à deux niveaux: L'Islam en tant qu'expérience spirituelle que j’admire et respecte comme toutes les religions, et l'Islam institutionnalisé comme loi, régime, politique qui déforment l'autre Islam et qui est historiquement néfaste à l'homme, à la civilisation.

Cette alliance, cette articulation entre la religion et la politique a étouffé l'élan et les racines de la spiritualité. Personne aujourd'hui n’est en mesure de penser comme un mystique. D’ailleurs les mystiques, qui ont réussi à vivre l'Islam de manière tout à fait ouverte, ont créé une nouvelle conception de dieu, c’est pourquoi l'institution les a censuré. Le dieu mystique n'est pas le dieu musulman institutionnel, il est en ce sens plus proche du dieu chrétien que du dieu des fondamentalistes. L'Islam tel qu'il est conçu et pensé actuellement relève de l'obscurantisme.”

Tous les régimes arabes sont profondément les mêmes. République, royauté, les noms changent mais fondamentalement la structure interne à ces régimes est unique. On peut retourner ces modèles dans tous les sens, mais tant que l'on a pas une société devant laquelle tous les citoyens sans distinction sont égaux, bénéficient des mêmes droits, répondent des mêmes lois, on continue de sombrer dans l'obscurantisme.

"Cette foule abstraite" dont vous parlez pour désigner les peuples arabes, n'existe-t-elle pas aussi, d'une toute autre manière, côté occidental, où toutes les sociétés tendent à épouser un même moule consommatoire rendu encore plus performant grâce à la technique?
Loin de moi de faire des démocraties occidentales un modèle de perfection. Elles ont leur limites et leurs manques. Elles sont souvent en porte à faux avec leurs propres institutions qui ne remplissent pas leurs fonctions démocratiques auprès des citoyens.

Mais ce nivellement dont nous parlons n'est pas du tout du même ordre dans les sociétés occidentales et dans nos pays. Ce ne sont pas les mêmes causes, les mêmes éléments, les mêmes sources qui entrent en jeu. La politique, la religion, la pauvreté génèrent dans les pays arabes une foule abstraite. En Europe ce sont l'informatique, la technique, les sciences qui nivellent les sociétés occidentales tandis qu'une nouvelle civilisation se profile.

Chez nous, dans les sociétés sous-développées, obscurantistes, le régime peut avoir peur d'un poète, se sentir vasciller face à la force du mot créateur. En Occident vous pouvez tout dire mais personne ne vous écoute. Cette forme d'autisme est inquiétante. On assiste par exemple en Europe à un retour au primitivisme, à la culture de l'oeil et de l'oreille comme chez les primitifs, même la rationalité est devenue en quelque sorte vulgaire. Tout ce qui est Mythe ("μίθος") est camouflé, éliminé, marginalisé. Or une civilisation sans Mythe est une machine.

Après le 11 septembre, les discours sur le choc des civilisations entre Islam et Occident se sont durcis, qu’en pensez-vous?
Il y a dans ces discours en dehors de leur pauvreté cognitive, une sorte de simplification primaire et un camouflage pernicieux. Pour ce qui est de la simplification, on peut noter qu’aucun conflit culturel, au sens créateur et profond du mot, n’est jamais apparu entre ces deux civilisations.

Quant au camouflage, il relève d’une volonté obstinée d’oublier la laideur du monde qui prend ses sources dans l’oppression, la pauvreté, le sous-développement. Il vient aussi d’une utilisation dévoyée de la technique et de la rivalité effrénée pour la maîtrise du monde. C’est un discours qui prêche l’hégémonie économique totale et la transformation du monde en un marché unique géré par une puissance unique.

L’urgence poétique, pour reprendre vos termes, exclut-elle l’urgence politique?
“Je distinguerais la politique du politique. Je suis absolument hostile à la politique. Elle annihile toute création. La poésie dite engagée, ne m'interesse pas. Evidemment tout est politique. L'amour, la poésie sont politiques. J'admire un écrivain comme Maïakowski, ou un poète comme Ritsos parce qu'ils ont su créer un monde parallèle qui reflétait leur imaginaire politique sans rien dire de la polique. Mon engagement est civilisationnel. Il est fondé sur un métissage humain et culturel dont l'Andalousie a été un des hauts lieux. Cultures, religions, races vivaient ensemble. Une ville comme New York m’enthousiasme. Je refuse entièrement la politique américaine, mais la dimension composite du peuple américain est impressionnante.”

La Méditerranée est-elle l'espace privilégié de cet engagement?
Oui, car la Méditerranée n'est pas limitée à la géographie, elle la dépasse, elle est notre infini commun. Cependant les pays arabes, et notamment la Syrie, sont peu tournés vers la Méditerranée. Du Détroit de Gibraltar jusqu'à Antioche, la Méditerranée est une mer arabe, mais on ne sent pas qu'elle ait une emprise réelle dans la vie et dans la culture de ces pays, tandis qu’une autre présence symbolique, celle de la Mecque y est installée. Pour mieux comprendre la géographie terrestre des musulmans, il faut connaître en premier lieu leur géographie céleste. La géographie de l'au-delà chez les musulmans permet d'expliquer leur représentation du monde, leur relation à la terre. La terre n'est pour eux qu'un passage, il n'y a pas de dimension verticale dans ce rapport.

Fragments

Je ne connais pas de limite

Pour mon sentier vêtu de vagues et de montagnes
Pour mon visage débordant d’échos
J’ai éteint dans le ciel des milliers de cierges blancs

J’ai dit à mes dents, à mes ongles bleuis:
fléchissez avec moi
capitulez à la vague et à son mugissement
Je leur ai dit de rompre les amarres
Qui me retiennent au dernier rivage

Je ne connais pas de limites
Pas de rivage dernier


Adonis, Chants de Mihyar le Damascène (traduction Anne Wade Minkowski), Editions Gallimard, collection poésie, Paris, 2002.
Le poème dans le poème
"Dans tout grand poème arabe il y a un autre poème qui est la langue elle même. C'est dans cette langue magique et rituelle, et non dans la langue en tant que syntaxe et morphologie, que le poète arabe a cru. Cette foi est les fruit du sentiment qu'à le poète de l'effritement et de l'anéantissement progressif du monde qui l'entoure. Ainsi, il laisse aller son chemin, reconstruire ce monde et le détruire à plaisir. Le premier être le plus véritable est la langue, non le monde ; c'est en elle que l'être se donne, non dans les choses"

Adonis, La prière et l'épée, Mercure de France, Paris, 1993.

Une scène tragique
“Nous assistons à l’éveil des identités, dans le monde d’aujourd’hui, comme on suivrait au théâtre une scène tragique (…). Une scène où le soi ne se trouve que dans la négation de l’autre, où le long combat par lequel l’homme a cherché, à travers l’histoire, à se rapprocher de l’homme, se transforme soudain en un combat mené par l’homme contre l’homme (…) sous l’action de la culture technicienne et idéologique conçue par l’Occident (…). En effet, l’évolution des structures économiques et politiques du monde moderne a tendu à soumettre la vie humaine à un impératif prioritaire : la poursuite de la satisfaction des besoins matériels (…). Au miroir de cette culture, les hommes semblent abdiquer leur aspiration à la liberté, à l’amour, à la poésie, et réduire leurs besoins au simple souci de leur subsistance.”

Adonis, La prière et l’épée, Mercure de France, Paris, 1993

La Méditerranée, cet infini commun
“Nous comprenons que l’oeuvre créatrice est une lecture de l’opacité du monde, dans un mouvement qui dépasse les contradictions entre loi et poésie, logique et magie, raison et inspiration, ville et village, chasse et pâturage, navigation et agriculture, nomadisme et sédentarité (…). Et nous comprenons qu’existaient des éléments capables d’unifier les deux rives de la Méditerranée, alors qu’elles étaient divisées par les mers de la politique, de l’hégémonie et de l’expansion (…). Ainsi, l’art et la poésie attestent pour nous que la Méditerranée est un avenir pour la civilisation de toutes ses rives et non pas uniquement un passé révolu. Qu’elle est un devenir et une espérance, et pas seulement une racine.

Texte lu à la Conférence des cultures de Berlin. (traduction Anne Wade Minkowski). Nathalie Galesne
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