Panorama de la littérature syrienne: morceaux choisis | Rania Samara
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Traduits par Rania Samara   
Panorama de la littérature syrienne: morceaux choisis | Rania Samara
Mamdouh Azzam
Mamdouh AZZAM, le Druze

Mamdouh Azzam, l’écrivain le plus discret du paysage littéraire arabe, est l’auteur de cinq romans qui ont marqué la vie littéraire en Syrie et qui ont tous pour cadre la région druze du sud de la Syrie où il continue à vivre. L’un de ses romans, Le Château de la pluie, a été condamné par une fatwa des cheikhs druzes et censuré par la suite.

Extrait du roman Les Echelles de la mort (1987)
«Le matin, elle cracha du sang. Pour la première fois depuis un mois, depuis qu’ils l’avaient emmenée ici et refermé la porte sur elle, ses jambes se dérobaient sous elle, son corps sec et léger fléchissait et ne pouvait plus supporter sa tête qui s’affalait sans cesse sur sa poitrine.
Pour la première fois aussi, elle n’avait pas faim, le plat qui était devant elle dégageait une odeur répugnante, une odeur de viande crue. C’était une odeur de sang, pourtant, elle ne voyait pas de sang. La pièce était basse de plafond, obscure, la lumière n’y pénétrait que par les interstices des battants de la fenêtre.
D’abord, lorsqu’elle eut une nausée qui la fit s’effondrer par terre, la sueur inondant son corps et répandant dans ses vêtements une odeur d’humidité et de rouille, elle avait cru qu’elle avait trop tardé à dîner et que la nourriture s’était avariée. Elle ne discernait pas la couleur de ce qu’elle mangeait et reconnaissait la nourriture au goût uniquement. Elle croyait que c’était à cause de l’obscurité, oubliant que, pendant les deux premières semaines, une fois que ses yeux se furent habitués à l’obscurité, elle voyait bien. Cependant, sa vue s’était affaiblie au cours de la dernière semaine, il y avait comme un léger voile brumeux devant ses yeux. Les choses ne lui apparaissaient pas sous leurs formes normales, c’était comme dans un rêve : une nuée de pâles oiseaux, des fleurs blanches et noires entrelacées, des formes qui montaient dans le brouillard.
Tout cela s’incarnait devant elle, sur le fond uniforme des murs de pierres de différentes tailles qui scintillaient parfois, lorsqu’un mince et faible rayon de soleil venait à s’infiltrer par les fissures de la fenêtre de bois et qui, d’autres fois, apparaissaient d’une couleur bleue, presque noire, dans leur succession monotone et éternelle.
La pièce où ils l’avaient séquestrée était l’unique cave du village. Tout le monde savait que son arrière grand-père l’avait construite lorsqu’il était revenu d’Anatolie, fuyant l’armée ottomane. Il avait construit la cave en y laissant une petite fenêtre, que l’on pouvait facilement camoufler en amassant la bouse et les détritus devant les battants. La porte était impossible à détecter, car il s’agissait d’une trappe carrée, large d’un trois quarts de mètre, aménagée dans un angle de la pièce des vivres de la maison et appelée, pour une raison mystérieuse, la chambre du cheval.
Les vieilles qui avaient supervisé son emprisonnement avaient enlevé les détritus accumulés devant la fenêtre, nettoyé la terre et semé de la menthe qu’elles venaient arroser chaque jour. Elles ne désiraient pas qu’elle meure rapidement et l’une d’elles avait fait en sorte d’élargir les fissures de la fenêtre à l’aide d’un couteau, apporté en cachette de ses deux sœurs. Elle avait passé le reste de la journée, satisfaite, croyant fermement avoir mérité par sa bonne action.»


Panorama de la littérature syrienne: morceaux choisis | Rania Samara
Rituels pour des signes et des métamorphoses, Théâtre Gigamesh, Festival d’Avignon off 2009
Saadallah Wannous, le précurseur

Saadallah Wannous (1941-1996), licencié en Journalisme de l’Université du Caire et ayant poursuivi des études théâtrales en France, il a écrit une vingtaine de pièces, dirigé une revue de théâtre et une collection d'ouvrages dédiée à la pensée arabe contemporaine. Il a publié des écrits critiques, tels que Manifestes pour un nouveau théâtre arabe (1988). Il a été aussi professeur à l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas.

Extrait de Rituels pour une métamorphose (1994 en arabe, publié en français par Actes Sud, 1996)
-Almassa: Je cherche quelque chose qu’un homme serein tel que vous ne comprendrait pas.
-Le Mufti: Qu’est-ce qui vous fait croire que je suis serein?
-Almassa: Ne m’aviez-vous pas dit que votre âme était limpide, que vous n’aviez rien dont vous puissiez avoir honte?
-Le Mufti: Il se peut que j’aie dit cela ... Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Que voulez-vous, quel est votre but? Dites-moi!
-Almassa: C’est difficile à expliquer. Ça va vous paraître confus. Je vacille au bord du précipice, le gouffre m’appelle. J’imagine que des plumes colorées vont me pousser sur la peau au moment de tomber. Du fond de moi-même, ces plumes jailliront, épanouies et parfaites. Je m’envolerai dans l’espace, comme les oiseaux, les brises et les rayons de soleil. Je veux rompre ces grossières cordes qui s’incrustent dans ma chair et qui paralysent mon corps. Cordes tressées dans la peur, la pudeur, la chasteté, la souillure et les tabous. Cordes faites de leçons, de sermons, de versets du Coran, et d’interdits. Les corps se fanent et s’étiolent derrière toutes ces chaînes qui s’accumulent. Moi, je veux libérer mon corps, cheikh Qassem, je veux défaire les cordes qui le rongent et le paralysent. Je veux que mon corps devienne libre, qu’il rejoigne l’orbite qui lui convient, comme les fleurs et les feuilles, comme la lune et l’herbe, comme les gazelles, les sources d’eau, la lumière, comme tout ce qui est vivant dans le cosmos. Je rêve d’atteindre mon moi, de devenir transparente comme le verre. Mon apparence c’est ma vérité, ma vérité c’est mon apparence. Mon cœur enserre des passions brûlantes et des désirs ardents. Je n’arrive pas à trouver les mots justes pour m’exprimer comme je le voudrais.
-Le Mufti: Vous êtes bizarre, femme. Ce que vous dites est inconcevable. Qu’est-ce que ça signifie? Vous voulez dépeindre la dépravation sous un jour attrayant? Vous espérez atteindre votre but par la prostitution? C’est étrange! Etrange et bien bizarre ... Dites-moi que tout ça n’est qu’un caprice éphémère.
-Almassa: Caprice! On ne bouleverse pas sa vie de fond en comble pour un caprice. Selon vos critères tout ça ne peut être que bizarre et étrange.
-Le Mufti: Selon les critères du monde entier, non seulement les miens.
-Almassa: Vous avez bien raison. La première étape de mon trajet serait : rejeter vos critères, me libérer de vos jugements, vos catégories et vos conseils pour atteindre mon moi. Il faut aussi pouvoir transgresser les tabous, risquer le viol afin d’aller à la rencontre de mon corps, de le reconnaître. Vous avez fait des femmes un sexe faible qui peut être violé par un mot ou un regard d’autrui. Puis vous n’avez eu de cesse d’abuser de leur vulnérabilité. Nous sommes tous devenus des reptiles qui s’entre-déchirent dans un marécage fétide de mensonges, d’apparences et de chaînes. J’ai décidé, moi, de sortir de la puanteur de cette mare, de devenir une mer cristalline. La prostitution me permet de laisser tomber l’épithète et la condition du sexe faible, de m’éloigner des confins de la peur et de la violation ... Mais ... Je ne crois pas que vous me comprenez ... De toute manière ça n’a plus aucune importance.
-Le Mufti: Vous me donnez le vertige, Almassa. Je discerne dans votre intonation une détermination qui m’horripile. Vous touchez les interdits avec une impudence jamais vue chez une femme dans notre ville. Je suis conscient que vous êtes la proie de passions violentes, mais je ne peux pas vous laisser avancer dans cette voie. Une femme ayant un tel langage et une telle détermination serait capable de corrompre toutes les femmes du sultanat. Vous renversez nos habitudes, notre ordre et notre avenir. Non … Non ... Je ne peux le permettre.
-Almassa: Qu’est-ce que vous allez faire?
Le Mufti: La fatwa est une arme efficace.


Panorama de la littérature syrienne: morceaux choisis | Rania Samara
Nadia Khost
Nadia KHOST, la prudente

Née à Damas en 1935, Nadia Khost est issue d’une famille tcherkesse. Elle a fait des études de littérature comparée en Union soviétique. Membre de l’association des amis de Damas, elle est l’auteur d’une vingtaine de récits, chroniques et d’un recueil de nouvelles dont beaucoup portent sur la capitale syrienne.

Extrait de L’Amour au pays de Cham (1995)
«Un jour, son mari lui dit: «je ne pense pas que l’avenir de la soie subsistera tel qu’il était avant, c’est pourquoi je te suggère de ne pas mettre tous tes œufs dans le même panier. Je viens de conclure un marché avec les Bédouins et j’ai acheté un troupeau de moutons qu’ils mèneront au pâturage. Les cent brebis donnent en moyenne cinquante agneaux qui seront le lot du propriétaire du troupeau. Il a droit aussi à la moitié de la tonte de la laine et au tiers de la production du beurre. Que dirais-tu d’acheter un troupeau de bétail?»
Nafissa imagina d’un coup les relents des brebis se répandre dans sa maison. Elle répondit: «Je ne comprends rien au bétail ! Je ne connais que le métier de la soie. Appelle ça de la passion si tu veux!» Il répéta: «Oui, je dirais que c’est de la passion. Car le commerçant doit mener son commerce au gré du marché.» Nafissa protesta: «Si les fabricants du tissu alaga avaient élevé des brebis, leur métier aurait disparu et si les tisserands de serviettes de bain brodées d’or et d’argent avaient élevé des brebis, Bagdad ne les aurait pas recherchés!»
Nafissa se dit qu’elle était bien différente de son mari. Depuis son jeune âge, elle avait pris l’habitude de calculer pour son père les frais et les bénéfices, mais elle avait toujours fui l’instant de joie de ses propres bénéfices en donnant libre cours à ses sentiments. Cavalant vers ses mûriers, ne donnait-elle pas libre cours à son âme, oubliant les nuits où elle allait devoir veiller avec les paysans, le prix des cocons, les frais de leur démêlage, la marge des bénéfices qui varie selon les ans, les saisons et le marché? Les femmes du quartier croyaient que Nafissa vivait sans joies du fait qu’elle n’était pas préoccupée par un mari et par des enfants ! Mais qui pourrait comprendre sa joie lorsqu’elle se rendait auprès de ses arbres, lancée à toute allure sur son cheval? Qui pourrait comprendre la fierté d’une femme qui n’avait besoin de personne, qui savourait sa solitude et qui en souffrait en même temps? Les gens du quartier la respectaient-ils parce qu’elle était différente, ou la craignaient-ils plutôt ? Elle avait l’impression d’être la maîtresse des champs où elle galopait, pourtant elle rentrait chez elle, toujours solitaire!»


Panorama de la littérature syrienne: morceaux choisis | Rania Samara
Khaled Khalifa, photo Rania Samara
Khaled KHALIFA, l’obstiné
Khaled Khalifa est né en 1964 dans un village près d’Alep. Il est licencié en droit et a participé avec un groupe d’écrivains et de poètes à la fondation de la revue « Aleph ». Il vit actuellement à Damas et écrit des scenarii pour le cinéma et pour la télévision. Les Carnets des bohémiens est son deuxième roman. Le troisième, Eloge de la haine, a été traduit en plusieurs langues, dont le français.

Extrait des Carnets des bohémiens (2000)
«Annabiya, village perdu au milieu des terres, entre les doigts des montagnes qui l’enserraient de trois côtés et qui s’ouvraient au sud sur les terres arides et les grottes. Personne n’avait prêté attention à ce « crachat » – selon l’expression d’un préfet – estimé, lors du recensement du gouvernement ottoman de 1783, à quelque quatre cents âmes qui avaient dénigré leur inscription sur les registres, même sur celui des allocations gracieusement accordées aux villages qui déclaraient leur allégeance à la Sublime Porte.
Treize ans après avoir effectué le recensement des humains, des arbres, des bêtes : chevaux, mulets galeux, brebis – y compris les chèvres et les poules que rien n’avait pu protéger contre les chiffres tombant en cascade dans les grands cahiers noirs – les membres d’une patrouille, ayant perdu leur chemin, avaient été surpris par la nuit devant une maison à l’entrée du village. Ils furent frappés de stupeur à la vue de ces visages figés qui ressemblaient à des momies dont on avait ôté les linceuls, dans un village qui n’avait pas l’air d’avoir eu vent des événements survenus dans la contrée et qui ne s’occupait pas des caravanes qui passaient à proximité. Les paroles échangées avec les gens qui les avaient bien accueillis leur firent rapidement comprendre que les frontières se fermaient au-delà de ce chemin tortueux qui happait leurs enfants et risquait de ne les leur ramener qu’au bout d’un long périple.
La patrouille revint donc en compagnie des préposés au cadastre, bâillant aux corneilles comme s’ils étaient pris d’une lassitude éternelle laissant croire qu’une drogue flottait dans l’air de la région et constituait une force centrifuge qui rejetait les étrangers. La campagne officielle devint plus intense ; les habitants, muets de stupeur, palpaient les uniformes des gendarmes et étaient épatés par les bottes qui brillaient comme des miroirs sous le soleil printanier.
Bien qu’effarouchés, les Annabi répondirent quand même à toutes les questions qui leur étaient posées, mais, en comprenant que ces registres défraîchis allaient leur créer des partenaires qui viendraient partager leurs moissons, ils se mirent à louvoyer et à fermer leurs portes au nez des agents. Ces derniers les menacèrent de faire venir les gendarmes qui briseront les portes, arracheront les clôtures des étables et donneront de nouveaux noms aux gens. Cette dernière menace en particulier les fit beaucoup rire. En effet, après le départ des agents avec leurs gros registres, les Annabi décidèrent entre eux de garder leurs noms d’avant et d’oublier les nouveaux patronymes ridicules qu’ils avaient donnés à inscrire sur les décrets officiels ornés du sceau du gouvernement central et qui appartenaient pour la plupart à des personnes décédées et enterrées depuis une cinquantaine d’année au moins.»


Panorama de la littérature syrienne: morceaux choisis | Rania Samara
Samar Yazbek
Samar YAZBEK, l’audacieuse

Née en 1970 à Jablé dans la région alaouite, Samar Yazbek a fait des études littéraires puis travaillé comme journaliste et scénariste en Syrie où elle a obtenu le premier prix des Nations Unies pour le scénario du film « Le Ciel tombe ». « Glaise » est son deuxième roman après « L’Enfant du ciel » et après un premier recueil de nouvelles. Depuis, elle a écrit trois autres romans et le prochain doit être publié en France au début de l’année 2012.

Extrait de Glaise (2005)
«Il se souvenait de cette conversation et s’étonnait d’avoir conservé tant de déférence et d’amour pour cet homme. Était-ce par sentiment de culpabilité pour tout ce qu’il avait détruit dans la vie de son ami? Par traîtrise ? Par gratitude? Haydar n’était-il en fin de compte que le fils d’Ibrahim Bey ? Il n’avait jamais compris l’essence de leur relation, mais son ami l’avait analysée à sa façon, affirmant qu’Ali n’aimait que sa propre image. Cela était arrivé à plusieurs reprises, au cours des conversations alambiquées qui le lassaient, après avoir ingurgité leur whisky rasade après rasade. Et le jour qu’il avait désiré festif, Haydar avait tenté de lui expliquer le secret de leur relation :
- Les liens qui unissent les victimes entre elles sont les mêmes liens qui unissent la victime et le bourreau. Tu ne t’en es jamais rendu compte. J’ai été la victime de mon rêve alors que tu as été le bourreau et le meurtrier de ce rêve. Mais, finalement, nous sommes tous les deux solitaires. Je suis seul à ma manière et tu l’es encore plus, malgré la foule qui t’entoure, car tu as peur de ces gens-là, ne l’oublie pas. Ton existence repose sur la crainte de la liberté des autres, est-ce que tu peux imaginer l’horreur de ta solitude?
Il se souvenait parfaitement de ces paroles et cela lui donna envie de sangloter comme un enfant. Comment cela pouvait-il arriver ! Il reprit ses esprits, se promettant d’être plus solide. Il s’était habitué depuis longtemps à rejeter toute sensiblerie. La force est dans la dureté, la vie le lui a appris. Tu dois être fort, tu dois arracher ton cœur et le jeter aux chiens, se disait-il souvent. Il se souvenait bien qu’après avoir demandé à Haydar de se taire à tout jamais, à l’issue de cette conversation sur la victime et le bourreau, il lui avait posé des questions sur son état personnel. Après s’être levé et ouvert la fenêtre, obligeant Ali Hassan à se cacher les yeux à cause du reflet de la lumière dans le miroir, Haydar dit :
- Quelqu’un a dit… et c’est peut-être l’expérience humaine répétée dans toutes les parties du monde où sévit le despotisme…, sais-tu ce qu’il a dit?
Ali Hassan répliqua avec douceur et indulgence:
- Et que dit Haydar Bey?
- Il dit: prend garde aux gens en montant, car tu les rencontreras en descendant.»

 Traduits pour Babelmed par Rania Samara
(14/12/2011)

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