«Les jeunes se sont réveillés» | Amélie Duhamel
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Amélie Duhamel   
Y a-t-il une littérature politique en Syrie depuis que le parti Baas est au pouvoir?
Il y a surtout les œuvres politiques qui ont émergé depuis les années 2000. Mais auparavant, de 1960 à 2000 disons, les écrivains syriens ont fait tout leur possible pour éviter les sujets qui fâchent et donc tout ce qui est politique. Le résultat a donné une littérature sociale, oui, mais artificielle, éthérée, débordant de symboles, de métaphores et très éloignée des thèmes de la réalité.

La censure a-t-elle été très active?
Il y a en Syrie plusieurs organismes de censure: le ministère de la Communication, le syndicat des écrivains, le ministère de la Culture, les instances religieuses, mais, à mon avis, le problème plus grave est l’autocensure. En effet, pendant toute cette période, la plupart des auteurs s’interdisaient eux-mêmes certains sujets et formes de traitement pour avoir une chance d’être publiés avant même que leurs œuvres soient présentées au ministère de la Culture. Ils se gardaient donc de formuler la moindre critique contre l’ordre établi, la police, l’armée, l’administration… Nadia Khost par exemple, dont plusieurs romans ont paru en Syrie, cherchait à créer des personnages qui allaient avant tout servir son propos: donner une vision idyllique de la société syrienne. Le résultat, ce sont des situations plaquées, des personnages obéissant à des archétypes auxquels personne ne peut s’identifier. D’autres comme Hanna Mina ou Nihad Siris, ont publié des souvenirs nostalgiques où ils racontaient la vie dans la ville ou dans les villages… C’était sans risque. Toutefois, pour se donner une apparence de démocratie et d’avant-garde, la censure donnait son aval à des ouvrages dissidents venus du Maroc, d’Irak, d’Algérie…
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Le dramaturge Saadallah Wannous
Selon vous, aucun auteur n’a réussi pendant ces quarante années à sortir de l’ornière creusée par le parti Baas?

Si, un seul, le dramaturge Saadallah Wannous qui a évoqué des événements de la vie actuelle qu’il a projetés dans des sagas populaires, des contes. Durant cette période, c’est à mon avis le seul auteur syrien ayant écrit des choses susceptibles d’intéresser un public plus large que le public syrien. Un auteur druze, Mamdouh Azzam, a écrit également deux romans – Le Palais de la pluie et Les Quatre Points cardinaux – portant sur les milieux druzes, l’émigration, les valeurs républicaines ou traditionnelle. Il abordait le point de vue social, mais avec cette sempiternelle prudence destinée à éviter la censure. On peut aussi mentionner des auteurs alaouites à qui le régime a donné la possibilité de voyager et d’être publiés. Nabil Sleimane, par exemple, s’est lancé dans des grands romans socio-historiques de facture allégorique, assez intéressants, mais qui ne touchaient pas trop à la réalité socio-politique du pays.

Pourtant, un auteur comme Khaled Khalifa, primé en 2008 pour Eloge de la haine , a publié plusieurs romans auparavant…
Khaled Khalifa a publié avant 2000 un roman dont on pourrait traduire le titre par Les Carnets des Bohémiens . Il s’agit d’un roman d’initiation dans lequel l’auteur raconte l’histoire d’un jeune homme qui grandit dans une famille de femmes, dans un village pauvre et ignoré de la géographie et de l’histoire au fin fond du pays. Il évoque ce village de nulle part et réussit ainsi à échapper à la censure… En revanche, Eloge de la haine a été écrit et publié après 2000, après le premier «printemps de Damas».

Qu’est-ce qui a changé à ce moment?
Lorsque Hafez al-Assad est mort et a été remplacé par son fils Bachar, un vent de liberté a soufflé parmi les milieux intellectuels. Beaucoup croyaient que le fils, élevé dans des écoles européennes et qui, jusqu’à la mort de son frère aîné, n’était pas destiné à prendre la succession de son père, allait procéder à des réformes et démocratiser le pays. De nombreux groupes de réflexion se sont formés, les langues se sont déliées, des manifestes ont été publiés, les intellectuels ont vraiment eu de l’espoir. Et même si, quelques mois plus tard, tout le monde a été mis au pas et la plupart des signataires de pétitions mis en prison, quelque chose s’est produit dans la littérature, peut-être annonciateur de ce fameux « printemps arabe».
Mais il n’y a aucun doute, l’espoir né du « printemps de Damas » a libéré quelque chose dans l’esprit des écrivains, créant une effervescence littéraire. En réalité, le régime n’a libéralisé que l’économie ce qui a appauvri les plus démunis et les classes moyennes et enrichi quelques privilégiés. Quant à la politique, ce qui se passe aujourd’hui en Syrie montre jusqu’où le régime est enfermé dans sa logique dictatoriale. Mais je peux dire que, comme traductrice littéraire, depuis 2000, chaque année, j’ai découvert une bonne quantité de livres intéressants pour le public occidental et donc dignes d’être traduits. Auparavant, j’avais du mal à en dénombrer un par an.

«Les jeunes se sont réveillés» | Amélie DuhamelComment s’est illustré ce changement d’état d’esprit dans la littérature?

Dans Eloge de la Haine , par exemple, Khaled Khalifa évoque le conflit armé qui a dressé les Frères musulmans contre le régime au pouvoir. Il plonge dans cette période pendant laquelle des mouvements d’opposition s’en sont pris aux officiers et où Hafez al-Assad a brutalement mis fin en 1982 avec les massacres d’Alep et de Hama qui se sont soldés par un nombre inestimable de morts (plusieurs dizaines de milliers sans doute) et par la destruction pure et simple des quartiers de la vieille ville. Longtemps occulté et tenu pour tabou dans la société, ce traumatisme est évoqué pour la première fois dans la littérature syrienne, faisant tomber la chape de plomb qui a entouré cet événement pendant trente ans. Le hasard a fait que ce roman a été publié en français juste au moment où les mouvements de protestation ont éclaté en Syrie cette année 2011.

D’autres ont écrit sur la prison…

Oui, dans Négatif, Rosa Yassine Hassan fait le récit de la prison politique. Dans son autre autre roman paru récemment, Prova , l’action commence le jour de la mort de Hafez al-Assad. Ça peut paraître anodin, mais c’est une démarche audacieuse, presque provocatrice car le régime a toujours feint de considérer Hafez al-Assad comme immortel: «Hafez ra’issouna ila al-âbad» (Hafez est notre raïs pour l’éternité). Il raconte l’histoire d’un agent de sécurité chargé des écoutes téléphoniques et qui hésite à les faire parvenir à ses supérieurs ou à les utiliser dans un roman qu’il projette d’écrire.
Depuis 2000, nombreux sont les écrivains qui ont parlé de la vie carcérale, sous une forme de fiction, de témoignage ou d’autobiographie romancée. Un seul de ces romans a paru en français, La Coquille, dans lequel Moustafa Khalifé livre son calvaire de treize ans d’emprisonnement pour délit d’opinion dans la terrible prison du désert de Palmyre.
Il y en a pourtant de nombreux autres qui méritent d’être connus du monde : les romans de Nabil Suleyman, d’Imad Chiha, de Faraj Beyrakdar et d’autres écrivains qui osent de plus en plus s’attaquer à ce thème occulté : la prison et la torture pour délit d’opinion ou selon la formule qui gère leur incarcération: «Tentative de déstabilisation du pouvoir et d’atteinte à la dignité de l’Etat.»

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Samar Yazbek à Paris
On trouve beaucoup de femmes parmi les écrivains.

Des écrivaines, à mon avis, courageuses et magnifiques, s’imposent de plus en plus sur la scène littéraire syrienne. Je n’en citerai que quelques-unes: Samar Yazbek, aujourd’hui exilée en France, a écrit un roman, Glaise , qui porte sur les conflits de pouvoir entre les chefs d’une famille alaouite et des chefs militaires qui aspirent à les remplacer. Un sujet interdit jusqu’alors. Un autre de ses romans, Parfum de cannelle, qui sera disponible l’an prochain en français, évoque les relations lesbiennes dans une société traditionnelle. Son dernier roman parle des rapports entre des personnages de la société civile alaouite et les agents de sécurité, issus de la même communauté.
Rosa Yassine Hassan est également l’auteur d’un premier roman, Ebène, que le ministère de la Culture a primé. Il raconte l’histoire de sept femmes au travers coffre en ébène, supposé contenir le trousseau de mariée qui passe de l’une à l’autre, d’une génération à l’autre, évoquant l’histoire de la Syrie du XXe siècle. Ce livre, bizarrement, a été légèrement censuré. Le nom de Lattaquié a été systématiquement supprimé car le censeur voulait éviter ainsi de désigner explicitement les milieux alaouites. Les aspects érotiques ont également été gommés.
Manhal al-Sarraj, issue des milieux traditionnels de la ville de Hama a écrit plusieurs romans sur les femmes qui se retrouvent au croisement d’une société en pleine mutation et effervescence, dans ses roman: Le Fossé d’Eve ou Comme il convient à un fleuve.

Et depuis le début des événements, observez-vous des changements?
Avant le mois de mars où les premières manifestations se sont produites, je me disais que les jeunes générations étaient perdues pour la culture. Et j’ai découvert avec beaucoup d’émotion que je me trompais complètement. D’un coup, j’ai vu éclore sur Internet toutes formes d’expression. Je vois des dessins animés, des BD, des morceaux de littérature, des films avec des montages inattendus, des slogans, des blagues, des sketchs. Nous assistons à l’avènement d’une folle créativité où se mêlent l’ingéniosité culturelle et le savoir-faire technique. Je suis admirative, je n’en crois pas mes yeux. Et optimiste aussi. Car ce bouillonnement révèle une dynamique porteuse d’avenir dans la jeunesse.

Dossier réalisé par par Amélie Duhamel
(14/12/2011)

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