Que peut apporter la religion à l’homme si elle ne lui offre pas d’abord la liberté? | Adonis
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Que peut apporter la religion à l’homme si elle ne lui offre pas d’abord la liberté? | AdonisNous ne pouvons pas «tuer» l’idée de dieu, comme le dit Freud, mais l’on peut en changer le concept ainsi que la manière de le percevoir. Et c’est ce que firent les mystiques musulmans ainsi que nombre de poètes, de penseurs et de philosophes dans les sociétés musulmanes. Mais là où les monothéismes juif et chrétien ont, depuis le Moyen-Âge, globalement admis ce changement le monothéisme musulman l’a refusé et continue à le repousser accusant tout à la fois les mystiques, les poètes et les philosophes d’égarement, de divagation et d’apostasie.
Ce changement au sein de l’islam constituait-il un retour aux anciennes divinités, comme l’enseignait Jung ? Oui, selon les musulmans traditionnels, car pour eux le mysticisme est une sorte de retour au paganisme. Non, selon les mystiques avec à leur tête Djalaleddine Roumi. Ces derniers partent dans leur pensée de la révélation musulmane mais avec une autre perception donnant lieu à une conception où l’islam semble différent de celui des salafistes fondamentalistes.
Ainsi, en prenant comme point de départ les mystiques, les poètes et les philosophes, il devient possible de soutenir que l’islam n’est un que théoriquement. Il y a, sous cette appellation, de multiples variétés d’islams : le sunnite, le chiite, le mystique ou le poétique.
Djalaleddine Roumi représente l’image mystique la plus sublime du point de vue de la vision et de l’expérience.
Si la célébration du souvenir de ce mystique a un sens, il réside, à mon avis, dans deux points :
-la mise en évidence de cette pluralité de l’islam
-un point de vue considérant la religion non pas comme institution mais comme expérience personnelle, privée et libre.
Il m’importe donc particulièrement de limiter mon propos sur Djalaleddine Roumi à deux points :
-le concept de dieu
-l’expression poétique de ce concept.
Voyons d’abord quelle est la conception de Dieu en islam «orthodoxe » ou dans l’islam salafiste fondamentaliste. Ce concept repose sur deux catégories : l’unicité et la non comparabilité : Dieu n’est ni un corps, ni une personne, ni une essence, ni un phénomène. Il n’est pas soumis au temps ni ne se conçoit dans l’espace. Il ne peut être décrit par aucun des attributs de la création. Il n’est pas limité et ne peut être saisi par les sens. Il ne ressemble en rien à la création. Il ne peut être perçu ni par la vue ni par la clairvoyance. L’imagination ne permet pas de l’appréhender. Il est éternel, seul. Il est le seul à être éternel. Et il n’est de Dieu que lui.
Il apparait ainsi que le concept de dieu dans l’islam «orthodoxe» est «purement» abstrait. C’est-à-dire une sorte de «négation» situant Dieu en dehors du monde. En ce sens, il est une question théorique aussi bien dans la foi se rapportant à son caractère unique, à ses prescriptions que dans l’argumentation par les preuves de la raison ou de la tradition y afférant.
Quelle est la conception de Dieu chez Djalaleddine Roumi? Il s’agit d’une conception qui ne repose par sur l’abstraction théorique mais sur l’expérience vécue ; non pas sur la raison mais sur le cœur ; non pas sur la tradition mais sur l’instinct car l’unicité de Dieu ne se situe pas en dehors du monde ni de la matière : elle est diffuse en tout.
Tout l’être, de la nature à ce qui est par-delà, est un. Ainsi l’unité de cet être unique, c’est Dieu lui-même. Le monde, avec ses nombreux objets, n’en est que la manifestation. Même si, du point de vue du pur être, il s’agit d’une illusion résultant d’une erreur des sens ou des limites de la raison, la vérité de l’être est une tant sur le plan de l’essence que sur le plan du sujet tout nombreux que peuvent être les qualités et les noms. Si l’homme considère ces objets en soi, ils constituent la vérité (Dieu) et s’il les considère du point de vue de leurs qualités, ils constituent la création (le monde). L’être de l’étant (le monde et ses objets) est lui-même l’existence de l’Un, l’Unique. Cela signifie que ces objets ne sont pas un surplus par rapport à lui ; mais sont en lui car l’être est lui aussi un, il est lui-même l’être de Dieu.
Ainsi Dieu est l’esprit animant, créateur, le vrai, la vérité, l’éternel et l’immuable. Il est l’essence et l’apparence ; le proche et le lointain, le silencieux et celui qui parle, le premier et le dernier.
En résumé, pour l’islam «orthodoxe», Dieu est transcendant alors que pour Mawlana , Djalaleddine Roumi, il est immanent. Pour l’orthodoxie, Dieu est séparé du monde, abstrait et en dehors de l’univers, alors que pour Roumi il est en relation avec le monde et y est présent. Pour l’islam «orthodoxe», Dieu ne se manifeste pas dans les choses alors que chez Mawlana, il se manifeste en tout et il n’est pas de limite à ses manifestations.
Il s’agit d’une révolution dans la perception musulmane de l’existence et c’est en même temps une révolution cognitive ce que refuse l’orthodoxie musulmane. Ce refus de ces révolutions a été formulé à merveille par Ibn Taymiya écrivant en substance que soutenir que l’essence du Vrai est consubstantielle à l’essence de la création, autrement dit l’existence de l’être de Dieu, créateur des cieux et de la terre est la même que l’existence des créatures, cela signifie que «Dieu n’est pas pur, qu’il n’est pas le seigneur de l’univers et qu’il n’est pas le seul opulent alors que tous les autres sont pauvres.» Ibn Taymiya poursuit en soutenant que cette théorie de l’unité de l’être signifie que Dieu (le Vrai) est comme la mer et que les divers éléments de l’étant sont comme ses vagues. Cela constitue véritablement une bonne image exprimant l’unité de l’être, contrairement à ce que visait Ibn Taymiya.
Théoriquement, chez Roumi et d’une manière générale chez les mystiques, l’idée de manifestation s’est substituée à celle de création dans l’islam «orthodoxe.» Mais la manifestation n’est pas seulement existentielle ; elle est aussi cognitive. La connaissance relève de la manifestation et non de la tradition. Les manifestations sont le principe des connaissances qu’elles soient sensorielles ou spirituelles. Ce sont des images de la vérité qui irradient, qui se reflètent dans le miroir du cœur, des sens et de l’esprit y faisant naître cette connaissance instinctive, qui est la seule connaissance avérée, car elle est directe et sans intercesseur. Autrement dit, chez Djalaleddine Roumi, la connaissance est la révélation de la vérité d’un objet qui se produit en levant le voile sur le cœur, les sens et la raison qui s’en trouvent submergés par la lumière de l’au-delà. La connaissance avérée ne provient donc pas de la contemplation abstraite ni de la tradition accumulant des connaissances transmises ni de la chari’a mais plutôt des manifestations qui se font par dévoilement et par instinct. Elle est selon la formule mystique «science de l’instinct» ou «science de la certitude». C’est une connaissance qui ne peut se tromper car l’erreur naît du jugement, c’est-à-dire de la raison théorique, abstraite.
L’instinct ou la révélation expriment les images où les choses se manifestent par d’autres images se manifestant dans l’expression ou dans l’écriture. Si le monde est expression de la beauté du visage divin, la poésie –et d’une manière générale l’art – est l’espace où se révèle le visage de cette beauté. En poésie, on voit que l’univers est dieu lui-même et qu’il n’y a aucune distinction entre eux. La poésie est donc l’expression sublimissime de cet univers sublimissime.
Si croire à «l’unité de l’être» est une «divagation» aux yeux du musulman orthodoxe (salafiste-fondamentaliste), son expression en poésie, comme le firent Djalaleddine Roumi et les mystiques d’une manière générale, est lui aussi une divagation entendu que les poètes et la poésie divaguent.
C’est ainsi que Mawlana et les mystiques outrepassent le point de vue «orthodoxe» ou salafiste fondamentaliste. Ces derniers entendent la divinité grâce à la raison, à la tradition, aux preuves et aux arguments comme question religieuse et sociale. Djalaleddine Roumi et les mystiques l’entendent comme question spirituelle, grâce à l’instinct prospectant les profondeurs de l’être et, au dehors, tout ce qui entoure l’homme. En cela, Mawlana et les mystiques posent les fondements de la différence entre divin, religieux et sacré. Ces fondements sont susceptibles de produire la grande révolution «théorique» en islam qu’appelle cette étape trouble et difficile de son histoire politique, culturelle et spirituelle.
Il reste à signaler que l’instinct est, à son paroxysme, une sorte de stupeur car il ne s’explique pas. Ce qui exprime le mieux cette impossibilité de l’interprétation, c’est ce que rapporte Ibn Arabi concernant Zouleikha, l’épouse du pharaon, dans sa relation avec Joseph. L’anecdote dit que Zouleikha se blessa un jour et son sang, ayant coulé par terre, se transforma vite en écriture. C’était le mot «Joseph» répété et des lettres de ce nom. Le secret est, comme le dit Ibn Arabi, est que Zouleikha aimant tant Joseph que son nom coulait dans son sang.
Encore une fois, cela ne s’explique pas rationnellement, mais par l’instinct, ce qui nous conduit vers une sorte de stupeur que j’appellerais «stupeur de la certitude».
Ainsi, là où le fondamentaliste salafiste dit «Dieu conforte-moi dans la foi», Djalaleddine Roumi et les mystiques disent «Dieu conforte-moi dans ma stupeur» dans une allusion à un hadith qu’on prête au prophète «Oh toi, guide de ceux qui sont frappés de stupeur, conforte-moi dans la stupeur que j’ai face à toi.»
Dans un monde arabo-musulman où prévaut une tendance à la tyrannie politique et un penchant pour une pensée religieuse et idéologique étriquée réduisant l’islam à une somme d’institutions, le transformant en slogans djihadistes et en vitrine sociopolitique, l’importance de l’expérience mystique, représentée ici par Djalaleddine Roumi réside en ceci qu’elle pose la question de la liberté, la question de la relation entre l’identité et autrui, entre l’homme et Dieu. Elle permet également à tous les musulmans de (se) pose cette question : que peut apporter la religion à l’homme si elle ne lui offre pas d’abord la liberté?

Traduction Jalel el Gharbi
(01/11/2007)

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