Le poète Mohammed Maghout «J’ai choisi d’être un aigle apeuré plutôt qu’un rat tranquille» | Mohammed Maghout, Les Ciseaux, Contes de la nuit, Debout assis silence, A l’est d’Aden à l’ouest de Dieu, café Abou Chafiq, Youssef Bazzi
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Youssef Bazzi   

// Mohammed Maghout Mohammed MaghoutTel un roi déchu et mis en résidence surveillée, le poète Mohammed Maghout vit reclus dans son appartement au coeur de Damas. Nous y allons pour le rencontrer, le poète Irakien Mohamed Madhloum et moi. Nous le trouvons allongé sur son canapé. Il est serein et chaleureux. Il a un verre devant lui, un étrange mélange de bière, de whisky et de Gin. Un «cocktail» alcoolisé, foncé et brûlant. A ses côtés, il a posé une cartouche de cigarettes françaises. Il en a toujours une à la bouche, le vieux poète qui n’a pas perdu son regard de fauve ni son pouls puissant.

Malgré sa fatigue, il semble calme et délivré de ses lamentations. Bien que son corps croule sous le poids de la vie exceptionnelle qu’il mena avec vacarme et sédition, il paraît réconcilié avec le temps et avec sa vieillesse. Il est doux et paisible, mais sans se départir, apparemment, de sa nature querelleuse, ni de son esprit flamboyant, ni de son verbe véhément, brillant et acéré. Toujours égal à lui-même, le poète blessé et blessant, choquant et innocent, homme de défi et craintif et qui troquerait «toutes les étoiles de l’Orient contre une allumette.» Il est encore lui-même, un cœur d’oiseau aux ailes d’aigle, un être mythique et maudit. Car comme il aime à le souligner: «Il y a une malédiction qui se nomme Maghout».

Voici le magicien, prisonnier chez lui, vieilli, épuisé et geignard, avec une imagination affranchie et une langue libre. Douze ans après notre dernier entretien, je reviens l’interroger, saisir ses mots encore sulfureux et électriques comme un éclair mythique.

Nous frappons à la porte et nous entrons. A l’angle de l’entrée, Maghout a déposé son buste: «C’est le sculpteur Faïez Nahri qui me l’a offert». Les murs sont tapissés de tableaux, pour la plupart des autoportraits offerts par ses amis peintres. Dans son petit bureau, seule pièce à avoir une grande fenêtre donnant sur une cour ensoleillée, nous avons été surpris par les photos des chanteurs et chanteuses, anciens et nouveaux, accrochées au mur: Ismahen, Chadia, Assala, Sabah, Feyrouz, Abdelhalim Hafez, Férid Latrach…etc. Sur la table, il y avait un dessin représentant Antar. Mais point de photos d’écrivains sauf celle d’Albert Camus. «J’aime sa limpidité», justifie Maghout, et celle du poète Kamel Khair Bik «mon ami le plus cher.» dit-il.

Depuis qu’il s’en est sorti de l’alcoolisme, il a installé au salon un petit bar plein de bouteilles «pour rester dans l’ambiance», nous explique son neveu Mohamed, étudiant en médecine qui vit là et s’occupe de lui. Il ajoute: «Il doit faire boire ses invités, histoire de ne pas perdre l’ambiance à laquelle il s’est habitué».
Nous voici assis avec Maghout qui, à cause de ses pieds faibles, n’a pas quitté son canapé:

- Travaillez-vous? Nous nous sommes laissés dire que vous êtes occupé à écrire ces jours-ci.
- J’ai terminé une pièce de théâtre, Les Ciseaux, et je travaille à un feuilleton télévisé, Contes du jour et de la nuit qui est la suite du feuilleton Contes de la nuit. Je donne l’idée aux scénaristes de la télévision syrienne et ils la finalisent. J’ai également écrit une pièce de théâtre intitulée Debout, assis, silence. Maintenant, elle est entre les mains du réalisateur Zouheir Abdel Karim. J’écris aussi un article toutes les semaines pour le journal Techrine. Je publie également un recueil de poésie A l’est d’Aden, à l’ouest de Dieu.

- Vous ne semblez pas triste. Vous êtes de bonne humeur.
- Ma tristesse commence avec la nuit. Je n’arrive pas à dormir. Tous les moments sont emmêlés: ceux de l’amour, de la haine, de la fidélité, du manger, du boire, de la rancœur et de la mélancolie sont empêtrés. Je les vis en même temps. Mais je me porte bien. Mon médecin, Mohamed, vit avec moi.

- Au moins, vous êtes mieux que ces dernières années?
- Je suis passé par une période suicidaire. On m’a «dérobé» deux millions de lires syriennes. Je me suis mis à l’alcool buvant trois bouteilles par jour. Je finissais par vomir et par tomber. Je perdais la notion de l’espace. Au salon, je me croyais dans la cuisine; dans la chambre à coucher, je me croyais dans la salle de bain. C’était une mauvaise passe. Oui, je suis mieux maintenant.

- Vous arrive-t-il de regarder derrière vous?
- Dieu m’a donné plus d’honneurs et de célébrité que je n’en mérite. Je suis heureux de tout l’amour que les gens me portent. Cet amour est une responsabilité. Je n’ai pas le droit à l’erreur.

- Je voulais dire: pensez-vous au passé?
- Ecoutez. Je ne suis ni cultivé, ni diplômé, ni ne parle une langue étrangère. Mais il est arrivé, par exemple, que le président de l’académie des études orientales de Sydney, qui est juif, me dise que je suis le poète le plus important au monde, le plus doué de tous les temps. Des journalistes et des chercheurs viennent me voir en permanence. Ils me rendent visite et étudient mes écrits. Que puis-je souhaiter de plus? Moi, Maghout, je ne suis ni complaisant ni hypocrite.

- Suivez-vous l’actualité?
- L’Irak s’en sortira. Le plus important, c’est que plus aucun souverain ne se prenne pour Dieu. Et il n’y a plus aucun tyran dans la région, qui se prenne pour un pharaon.

- Vous semblez heureux.
- Il n’y a pas de poète capable d’être heureux. (Après un silence, il ajoute:) oubliez le Viêt-Nam.

- Vous vivez vraiment l’instant présent.
- Je suis l’enfant de cet instant, l’enfant de l’instant de l’argument en même temps. (Il soupire et reprend.) Les Arabes ne goûteront pas à la liberté sans démocratie. La pire des démocraties vaut mieux que la meilleure dictature.

- Franchement, vous n’avez pas encore répondu à ma question sur votre biographie. Votre passé?
- Je n’ai pas regretté une seule ligne de ce que j’ai écrit. Mohamed Darwich, Beyatti, Adonis et les autres poètes ont regretté leurs commencements. Pas moi. Laissez-moi vous dire que parmi tous ces poètes, j’aime Sayyeb. Je regrette encore cet incident: avant sa mort, il est passé me voir et m’a confié un excellent et long poème sur Abdel Karim Kacem, le putsch dont il a fait l’objet et son assassinat. J’ai pris peur et j’ai déchiré le poème. Et le voilà à jamais perdu.

- Il semble que vos relations avec les autres poètes soient devenues plus détendues.
- Longtemps j’ai nui à Adonis. Riadh Raïs et Ziyad Babil de la revue al-Manar me faisaient boire du whisky et m’incitaient contre lui. Dernièrement, j’ai refusé de participer au projet Un livre dans un journal à cause d’Adonis. Après mes problèmes de santé, Adonis m’a appelé dans un élan sincère. Il a été chaleureux, puis il m’a rendu visite. Nous avons bu ensemble et avons parlé des nuages passagers. Adonis est généreux et bon.

- Quelle est votre relation avec votre propre poésie?
- Jusqu’à maintenant la poésie que j’ai écrite me surprend.

- Vous arrive-t-il de vous rendre dans votre ville natale Sleïma?
- Je n’y suis pas allé depuis douze ans. Bien que je sois en train de restaurer la maison que j’y possède, je ne supporte pas de quitter Damas. Ici, les gens m’aiment beaucoup. Dans la rue, on s’approche de moi, les gens, y compris des jeunes filles voilées, me font le baisemain. J’ai atteint tout le monde grâce au théâtre, à la télévision, à la poésie ou à mes articles. J’ai des amis qui viennent me rendre visite régulièrement: Ilyès Massouh, Ilyès Fadhel, Mme Fatma Nidhami, Joseph Harb, Nadhir Nab’a et Zakaria Thameur.

- Vous arrive-t-il d’être nostalgique du Liban?
- Aux Libanais, je dirais: vous Libanais de toutes confessions, laïcs, matérialistes ou spiritualistes…accrochez-vous au fil de la liberté. Accrochez-vous au talon de la liberté qui vous reste car c’est notre planche de salut. Accrochez-vous aux vestiges de la liberté arabe que vous avez entre les mains. La liberté s’arrache; elle ne se donne pas.

- Etrange la couleur du verre que vous avez devant vous.
- Ce sont deux verres de bière avec du whisky et un peu de Gin.

- Vous avez toujours la radio à côté de vous?
- J’écoute en permanence la BBC et les chansons de Feyrouz.

- Vous recevez beaucoup de journalistes?
- Je ne parle ni ne me tais gratuitement.

- Et vos conditions matérielles? Etes-vous dans une situation confortable?
- J’ai une pension à vie du président Bachar Assad et les honoraires de mes articles de presse.

- Avez-vous beaucoup de temps pour écrire?
- Je suis un dévasté, je revis lorsque j’écris quelque chose de nouveau.

- Voilà que vous reprenez votre ton triste.
- Le soir s’approche.

- Quels sont vos rêves?
- Je n’ai pas de rêves.

- Je voulais parler des rêves endormis.
- Je ne me les rappelle pas. Je fais régulièrement le même cauchemar: je me vois égaré, ayant perdu mon adresse et errant, apeuré, à sa recherche. Cela se passe le plus souvent à Beyrouth… Je me promène dans les rues: la police, des hommes de sécurité, des religieux et des chiens me poursuivent. Je me réveille, épouvanté, le souffle coupé.

- Pourquoi ce cauchemar?
- Il y a une malédiction de Maghout.

- Suivez-vous les nouveaux poètes? Viennent-ils vous voir?
- Je ne donne jamais de conseils. Le talent apparaît par lui-même. Je préfère la mauvaise poésie sincère à une poésie perfectionnée mais fausse.

- Maintenant que vous ne pouvez pas marcher, regrettez-vous votre promenade quotidienne depuis chez vous jusqu’au café Abou Chafiq ou jusqu’à la cafétéria Brasilia à l’hôtel Chem?
- J’ai dans l’esprit une canne qui m’accompagne dans mes promenades à Damas. Parfois on m’aide à descendre jusqu’à la voiture et on me prend en promenade.

- Comment trouvez-vous Damas aujourd’hui?
- Elle empire...

- Il y a quelque temps vous avez dit que vous étiez né effarouché et que vous mourrez effarouché. Pourquoi?
- Entre un aigle apeuré et un rat tranquille, j’ai toute ma vie préféré être un aigle.

Soudain Maghout nous fait signe qu’il préfére mettre fin à l’entretien. Il allume une cigarette, nous regarde et dit: «Je suis ravi». La fatigue vient de s'installer avec la mélancolie du soir.

Nous quittons alors la maison du poète pour revenir à ses poèmes.

(Entretien réalisé début septembre 2004)