La Syrie Autrement | Salam Kawakibi, Chawqi Baghdadi, Mohammad al-Maghout
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Nathalie Galesne   
  La Syrie Autrement | Salam Kawakibi, Chawqi Baghdadi, Mohammad al-Maghout Au lendemain de la chute de Bagdad, un groupe de Syriens, résidant à Paris, s’inquiètent pour leur pays sérieusement menacé. Ils se mobilisent tout d’abord à l’intérieur de la mouvance internationale contre la guerre en Irak, assistant désoeuvrés aux «limites du pouvoir citoyen» puisque les millions de personnes descendus dans les rues des capitales du monde entier, ne sauront empêcher la tragédie, ni arrêter le rouleau compresseur d’une force impérialiste en pleine conquête.

Si le monde arabe peut être convoité et manipulé de la sorte, c’est parce qu’il est confiné dans l’ignorance, et c’est précisément à partir de l’ignorance que se forgent les préjugés et les images surfaites. «Il s’agit là d’une double ignorance», peut-on lire dans la préface de La Syrie autrement, «celle du monde vis-à-vis de l’Arabe, mais aussi, et surtout celle de l’Arabe lui-même face à sa propre réalité et celle des autres. Frustrée devant tant d’inquiétude, une partie non négligeable de la nation arabe (la Oumma) se laisse gagner par des explications simplistes, suicidaires et dangereuses.»

Ne renonçant pas à la parole, aux mots, aux dialogues, ce petit groupe d’intellectuels s’en saisit au contraire pour mieux faire connaître la culture arabe, à commencer par la Syrie, suivront le Yemen, la Palestine, le Maroc, etc. Ils s’organisent tout d’abord au sein d’une association extrêmement dynamique e-arabesque pour créer des moments de débat, forts de la conviction que «rien ne saurait remplacer la pensée, le dialogue et la tentative de comprendre.»

Grâce à un comité d’organisation qui doit son efficacité à la vitalité d’intellectuels comme Hanan Kassab Hassan ou Salam Kawakibi, la manifestation «Passeport pour la Syrie ou la Syrie autrement» rassemble pendant quatre jours artistes, chercheurs, journalistes, gens de lettres et hommes d’affaires. Deux ans plus tard, un ouvrage collectif regroupant une bonne partie des interventions voit le jour. On ne peut que saluer la démarche militante, l’effort de connaissance et l’originalité de cette publication qui offrent deux grands axes – «L’espace littéraire syrien d’aujourd’hui» et «Aperçus économiques et politiques» pour une approche en profondeur et au présent de ce pays.

Tout d’abord - et il faut louer cette priorité – c’est la culture qui est mis au premier rang pour nous permettre de pénétrer l’imaginaire, les réalités et les préoccupations d’une nation qui se sent encerclée, menacée dans ces frontières. Le conflit israélo-palestinien, les relations tendues avec les Turcs, l’occupation militaire de l’Irak, sa propre présence souterraine au Liban n’empêchent-ils pas la Syrie de se consacrer pleinement à son propre destin et à celui des Syriens ?

Rien de tels alors que la littérature, la poésie ou le théâtre pour comprendre les motifs, les contradictions, les aspirations qui animent les créateurs syriens, et par extension leurs concitoyens. Beaucoup d’entre eux, n’ayant pu renoncer à la liberté d’expression, écrivent dans l’exil. Certains genres, pensons à Adonis pour la poésie ou à Sadallah Wannous pour le théâtre, sont mieux lotis que d’autres, mais les noms et les textes moins connus que cet ouvrage a le mérite de nous faire découvrir sont une véritable invitation à la lecture.

On y découvre des poètes aussi surprenants que Chawqi Baghdadi ou Mohammad al-Maghout que l’on se blâme d’avoir ignorer jusqu’alors. On y découvre l’humour de nouvellistes comme Ibrahim Samou’il ou Zakarariya Tamer. On y côtoie la modernité d’un romancier comme Salim Barakat, en apprenant que le roman syrien, comparé aux productions égyptienne ou libanaise, est sans doute le genre qui a le plus de difficulté à se frayer une voie propre dans l’espace littéraire arabe.

«Le romancier syrien, écrit Rania Samara, semble ployer sous trois sortes de contraintes qui, en se conjuguant, taraudent relativement sa créativité. Il est, d’abord, entièrement happé par «le» politique, voire «la» politique. Les défis immédiats auxquels la société est confrontée sollicitent toutes ses ressources (...).» A cela il convient d’ajouter le cloisonnement et l’apauvrissement culturel: «la circulation de la culture arabe elle-même (celle produite dans d’autres pays arabes) étant réduite au minimum du fait de la censure et du pouvoir d’achat de plus en plus surveillé, la vie intellectuelle s’en trouve réduite presque à néant.»

Et pourtant, explique dans sa contribution la traductrice littéraire Claude Krug, en Syrie la littérature, ou plutôt la poésie, a davantage eu un public qu’un lectorat. En effet, le phénomène des «Oumsiât» a longtemps été une manière de dépasser les problèmes liés à la publication et à la diffusion de l'écrit en favorisant celle-ci à travers la pratique orale de la lecture publique des soirées littéraires: «ces soirées n’avaient rien de protocolaire. Il n’y avait pas de carton d’invitation. Seule une éventuelle mention dans la presse. Surtout du bouche à oreille. Elles se tenaient dans la petite salle du Centre culturel arabe d’alors; parfois dans celle, plus impressionnante, du Centre culturel soviétique. L’auditoire, lui, était très mélangé: des écrivains, bien sûr; peut-être quelques critiques. Surtout le badaud, le curieux qui ne lit pas, mais qui souhaite se divertir…».

Tous ceux qui connaissent la Syrie parce qu’elle est entrée dans leur vie au fur et à mesure des séjours qu’ils y ont accompli savent à quel point ses habitants sont ouverts à l’autre et savent aller à sa rencontre avec le sacro-saint sens de l’hospitalité qui leur est propre et que l’on aimerait tellement voir triompher dans nos contrées. On ne s’étonnera donc pas de l’accueil réservé dans ce livre à Françoise Cloarec dont l’intervention figure en première position.

Psychanalyste, peintre, auteur d’une œuvre – récits, essais, romans- qui gravite essentiellement autour de la Syrie, celle-ci a su dire, dans une forme forgée dans la profusion du souk d’Alep et dans la poussière poudroyante des villes mortes, l’immense émotion que lui a procurée ce pays: «Rencontrer ce pays a été un événement. Il y a eu d’autres rencontres, d’autres voyages, plus loin, mais celui-ci a modifié mon regard. Bizarrement, ça ne s’épuise pas. Je continue à ramasser les mots, les images, les pensées, avec une légère crainte, celle de trouver les raisons profondes et que cela se tarisse…». Apprendre à comprendre des pays que la logique du plus fort tend à enfermer dans un compartiment hostile est devenu une urgence. La Syrie autrement est un caillou posé sur le bord d’un chemin qui entend contrecarrer cette tendance.

Quatrième de couverture
«Aujourd'hui le monde arabe est visible presque exclusivement sous sa dimension politique. Une vision où les réalités se mêlent à la fiction. Une vision qui réduit un monde arabe complexe et riche à trois mots: dictature, islamisme et terrorisme. Jamais un conflit, une guerre ou une religion n'ont été plus médiatisés que ceux de cette région, et jamais l'ignorance de leurs réalités n'a été aussi flagrante.»
«Cet ouvrage est le fruit d'une crainte, mais il est né aussi d'un espoir, celui qui consiste à dire qu'il n'y a pas d'autre chemin que celui de la réflexion et du dialogue. Dans un XXIe siècle qui démarre avec la loi du plus fort, où la tentation est grande de faire usage de la force, nous sommes encore nombreux à dire qu'une troisième voie existe, qu'elle est même possible, surtout lorsque le bruit des bottes fait rage.»
«Clamer la Syrie autrement est une façon de proclamer un monde dépourvu de préjugés, un monde dégagé de désinformations, un monde affranchi de haine et de discrimination. Voir la Syrie autrement c'est connaître la Syrie dans sa réalité. Comprendre la Syrie autrement, ce n'est qu'un premier pas vers un monde qu'il faut percevoir et vivre autrement.»



Nathalie Galesne