Personne à la maison | Emmanuel Vigier
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Emmanuel Vigier   
Personne à la maison | Emmanuel VigierOn l’imagine toujours accompagnée d’un cahier dans lequel elle prend chaque jour des notes, dessine des croquis des villes qu’elle traverse, des mots qu’elle entend, toujours curieuse, attentive. Dubravka Ugresic est une voyageuse. Son quatrième livre publié en Français n’a cette fois rien d’un roman. Entre journal intime et essai, constitué de courts textes qui se lisent comme des nouvelles, il donne à voir le regard d’une femme écrivain contrainte à l’exil. L’auteur a dû quitter la Croatie, en 1993, accusée de nuire aux intérêts de l’Etat. Le nationalisme sévissait alors dans toutes les républiques de la Yougoslavie, qui s’apprêtaient à disparaître. Ces pages de l’histoire sont aussi celles de sa vie.

Les détails
Le titre original de ce recueil, écrit et publié pour la première fois en serbo-croate (1) en 2005 est: Il n’y a personne à la maison . Dans sa première partie, l’écrivain dresse un inventaire de sa mémoire en exil: des objets qui lui sont fidèles : un vieux manteau, une vieille valise.«Je les considère avec tendresse», dit-elle «ce sont les seuls compagnons qui me restent, les seuls témoins de mes voyages». D’autres objets encore vont lui devenir familiers dans le monde marchand de l’Ouest et vont bientôt envahir les étals de Zagreb ou de Belgrade. «Il apparaît que l’éclat de ces choses occidentales tant convoitées s’atténue. Les désirs s’éteignent quand ils se réalisent.» remarque-t-elle.

Le regard est tendre, souvent féroce. Le style enlevé, incisif. Dubravka Ugresic aime les petites histoires qui font la grande, les anecdotes apparemment sans importance. A la manière de Roland Barthes dans Mythologies , Dubravka Ugresic s’attache aux détails du quotidien, celui d’hier et d’aujourd’hui à l’Ouest comme à l’Est. A l’heure où son pays natal sombre dans la guerre, de passage à New-York l’écrivain s’achète une maison pour oiseaux, trop grande pour être transportée. Un achat qui revêt une portée symbolique quelques années plus tard : «Depuis que je l’ai quittée, ma maison est devenue mon obsession.» explique-t-elle. Dubravka Ugresic est chez elle partout et nulle part, ce qui l’amuse souvent, et l’attriste parfois. A New-York, elle aime se réfugier chez un couple d’exilés russes, qui se refuse à travailler : «Je n’ai pas soutenu le communisme par mon travail et, le capitalisme, bon sang, je ne le soutiendrai pas non plus.» dit l’un d’eux.

A l’Ouest, l’écrivain a donné des cours –elle est spécialiste de littérature russe- à New-York, à Berlin. Elle s’est finalement installée à Amsterdam. La capitale hollandaise était le décor de son précédent roman publié en France, Le ministère de la douleur . Cette fois, elle écrit sa fascination pour cette ville, dans laquelle elle continue à se perdre et où les émigrés fuyant la guerre ou la misère peuvent trouver «une vie de musée». Immanquablement, elle croise d’anciens yougoslaves, dans les quelques boutiques où l’on peut acheter du saucisson serbe ou de l’huile d’olive croate. Avec eux, elle partage de «petits gestes solidaires.» Mais l’écrivain reste sur ses gardes. Le nationalisme, elle le sait, ne s’est pas arrêté aux nouvelles frontières des petits Etats ex-yougoslaves.
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«J’écris en dehors de la nation»

Dans les deux dernières parties de ce recueil inclassable, le ton change, s’affirme entre colère et désenchantement. A la faveur d’un voyage avec d’autres intellectuels à travers l’Europe, elle réfléchit à la place des écrivains en exil dans le marché qu’est devenue aussi la littérature. Elle évoque un nouveau genre, une «troisième zone culturelle», ou encore une «troisième zone géographique», se méfiant des étiquettes, des raccourcis. Dans une interview accordée à Babelmed (2), l’écrivain avait précisé cette singularité : «Je ne veux pas être la représentante d’un état ou d’une nation. Je ne suis ni joueur de football ni ambassadeur. Je suis écrivain, je ne représente que moi-même et mon travail littéraire. Je peux dire que j’écris «en dehors de la nation», entre les frontières, dans un champ littéraire qui n’est pas national, qui est “déterritorialisé“.»

Non sans ironie, Dubravka Ugresic se définit comme une «intellectuelle yougoslave de transition.» Elle se rend de temps à autre en Croatie où elle a de la famille. Elle raconte le traumatisme de l’exil forcé et la violence de la société croate d’après guerre. Un journal l’avait qualifiée de «sorcières croates» avec quatre autres femmes, «coupables d’avoir dénoncé la folie nationaliste». Il est aujourd’hui un des hebdomadaires les plus populaires. «La sorcière» Dubravka Ugresic continue cependant de décrire les ravages du nationalisme: la réécriture du passé, la glorification des criminels de guerre des années 90…Les derniers pages de l’ouvrage font peur. Dans son pays natal, «à la maison», il semble en effet qu’il n’y ait plus grand monde pour lui répondre…

Il n’y a personne pour vous répondre de Dubravka Ugresic, Albin Michel, 2010

Notes
(1) L’écrivain rappelle dans une note de bas de page que la langue yougoslave -le serbo-crotae- a disparu en même temps que son pays natal.
(2) Cf l’article «La nostalgie n’est plus ce qu’elle était» ( www.babelmed.net/fr )


Extraits de Il n’y a personne pour vous répondre

-«Les hommes ont imaginé différents procédés de socialisation, verbaux ou non. Les Italiens passent leur temps à flirter. Les Américains sortent leur hug, si intéressant, une étreinte d’ours, en vous tapant sur l’épaule. Les Hollandais s’embrassent trois fois sur les joues. Pour cette raison, une jeune hollandaise a bien failli se faire rosser, un jour à Zagreb. On l’avait prise pour une Serbe. Car les Serbes s’embrassent trois fois , les Croates seulement deux.»


-«Dans les zones de transition, ce qui a le plus changé, c’est le paysage mental, c’est à dire les gens. La dynamqiue du changement, de l’adaptation, du positionnement, de la résurrection et de l’effacement s’accélère, ces stratégies - edit, delete, save, hide, show, open, close, do, undo, cut, replace, format - qui s’utilisent dans le texte humain vivant dépassent l’imagination. (…)Où est l’intellectuel post-communiste? A-t-il changé ? Est-ce qu’il écrit mieux aujourd’hui, est-ce qu’il pense en toute liberté? S’est-il débarrassé de ses censeurs, réels ou non? A-t-il conservé cette impulsion qui le poussait jadis à se rebeller contre les canons de la morale, de la politique et de l’esthétique?»



La guerre et l’après-guerre en ex-Yougoslavie sont très présentes dans l’œuvre romanesque de Dubravka Ugresic :

Extraits de Le Musée des redditions sans conditions

-«Ivana n’avait peur de rien. Elle acceptait les humiliations, elle passait les frontières, elle allait et venait, tentant de réconcilier des mondes, des villes, des gens brouillés à mort, elle appliquait des compresses sur les blessures d’autrui. La haine glissait sur elle comme de l’eau. Puis on raconta que son’enfant avait un problème. Venu au monde à un moment où l’on détruisait tout –les villes, les êtres humains, les bibliothèques, la mémoire-, il cherchait à se souvenir de tout mais à sa manière. On aurait dit que le monde était pour lui une sorte de gros catalogue absurde dans lequel les chiffres, les lettres, les mots, les signes s’entassaient dans le plus grand désordre. C’était peut-être effectivement ce qu’il était devenu. Venu au monde à un moment où sa langue maternelle, dont il lui fallait acquérir la maîtrise, s’était scindée artificiellement en trois, il en avait très vite appris toutes les variantes, quoique là encore à sa manière. Mais il préférait le plus souvent parler dans une langue, qui n’était pas la sienne, si aucune l’était, à savoir l’anglais qu’Ivana lui apprenait en jouant. Alors que le mot «identité» était devenu pour tous un mot sacré et que pour lui on s’entre-tuait, le petit garçon refusait obstinément de dire «je». Il parlait toujours de lui à la troisième personne et ne prononçait son prénom qu’avec indifférence, si tel était son bon plaisir.»



-«Moi, je me souviens de tout, dit Zoran.
-De quoi, par exemple ? lui demandé-je
-Du pâté Gavrilovic.
-Moi aussi, je me souviens de certaines choses, renchérit Mira.
-De quoi ?
-De la première lessive yougoslave, Plavi Radion…
-Moi aussi, je me souviens de certaines choses, reconnais-je.
-De quoi ?
-De la première émission de télévision yougoslave, Sudio Uno. Avec Mike Bongiorno et les sœurs Kessler.
-Je me tue à vous le répéter. Nous sommes tous des pièces de musée ambulantes, conclut Zoran.»

Emmanuel Vigier
(08/11/2010)


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