Splitting hairs | Francesco Gradari
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Francesco Gradari   
Splitting hairs | Francesco Gradari
Darko Sokovi?
Achevé fin 2008, « Splitting hairs » (environ 70 minutes) est le premier produit de DKQ - Dokumentarischer Kinoquadrant – organisation à but non-lucratif dont le siège se situe à Belgrade, créée et dirigée par Soković, 24 ans. Le schéma suivi dans le documentaire est simple, et en même temps génial. Le réalisateur serbe se rend dans six villes d’ex-Yougoslavie, qui ont toutes été dans un passé récent le théâtre de massacres et de violences ayant impliqué les forces serbes. Dans chaque ville, Soković raconte un bout de sa propre histoire, des souvenirs qui le lient à cet univers- là. Pour entrer ensuite dans la boutique d’un barbier, et, entre une coupe de cheveux et un rasage, laisser la ville se raconter elle-même.


Quelles ont été les différentes étapes du tournage et pourquoi avoir choisi justement ces villes?
Peć, Pristina, Vukovar, Dubrovnik, Sarajevo, Sanski Most et, pour finir, Vukovar à nouveau. Chacune de ces villes a contribué à me faire grandir et a représenté une étape important de ma vie, d’un point de vue affectif. Ca a été un voyage en moi-même, et en même temps, dans la violence qui dévasté ma région durant ces vingt dernières années. J’ai ressenti le besoin de mieux me connaître et revisiter l’histoire récente de mon peuple. Et pour le faire, je suis retourné en personne dans ces lieux, je me suis fait raser la barbe et couper les cheveux, et je me suis mis à l’écoute des barbiers locaux. A Sarajevo, j’ai pu compter sur une coiffeuse exceptionnelle, Amina Begović, déjà protagoniste de « No man’s land ».

Quel a été l’épisode le plus émouvant du tournage?

Sans aucun doute, le moment le plus intense en émotions a été la rencontre avec le barbier de Pristina. Je me suis rendu dans sa boutique un jour après la fête de la déclaration d’indépendance. Le barbier m’a accueilli et m’a fait asseoir. Tandis qu’il me faisait la barbe et les cheveux, il m’a raconté pendant plus d’une demi-heure les atrocités commises par les forces serbes aux dépens de sa famille et de ses proches, au cours des années quatre-vingt-dix. Le tout, sans me juger ni me critiquer du fait que j’étais serbe. C’était tout simplement un homme qui racontait ses souffrances à un autre homme. Durant tout le récit, j’avais ses ciseaux et son rasoir sur moi. A un moment, en me rasant, il m’a légèrement coupé au niveau de la gorge. Il m’a immédiatement désinfecté. J’ai été très ému en voyant avec quel soin il le faisait. Personnellement, j’estime avoir appris plus de choses sur le conflit serbo-albanais durant cette demi-heure que durant toutes mes études précédentes.
Le passage à Sarajevo a été lui aussi significatif. Quand je me promenais en ville, mon regard finissait toujours par s’arrêter sur les collines. Je n’arrivais pas, et je n’arrive toujours pas à comprendre comment il a été possible de vivre sous l’état de siège (1). Et mes pensées en revenaient toujours à la responsabilité politique de ces événements.

Le tournage a donc représenté une sorte de catharsis?
Absolument. Je crois que ce film représente une catharsis pour moi, pour le public qui décidera de le voir, et aussi pour les personnes qui ont été interviewées. Et ce grâce au fait que nous avons réussi à créer un espace ouvert, protégé, et en même temps libre de tout stéréotype et de tout préjugé, dans lequel les gens ont pu s’ouvrir et parler d’eux, en confessant tout ce qu’ils avaient gardé en eux jusqu’alors.

Quel a été en revanche le moment le plus amusant?
Toujours à Pristina, toujours le même barbier. Il n’arrêtait pas de s’excuser auprès de moi pour son serbe, qu’il n’utilisait pratiquement plus depuis dix ans, et qui par conséquent était un peu rouillé. Je lui répétais de mon côté que je comprenais tout ce qu’il me disait, et qu’il parlait sans aucun accent. Rassuré, il m’a confié que chez lui, quand sa femme et lui ne voulaient pas se faire comprendre de leurs enfants, ils parlaient serbe entre eux. Ça a été pour moi une véritable révélation de découvrir que des Albanais adultes utilisent encore le serbe dans leur vie familiale la plus intime. Mais ce qui a été encore plus incroyable, ça a été de découvrir ensuite que des dizaines d’autres personnes au Kosovo ont la même habitude!

Le projet a été rendu possible grâce à un financement de 5000 dollars, alloué par le National Endowment for Democracy (Agence du Congrès des Etats-Unis)…
Le budget était tellement limité que pour réduire au minimum les dépenses, j’ai utilisé tous les contacts et toutes les connaissances que j’avais. Dans les différentes villes où a eu lieu le tournage, nous avons été hébergés par des parents, des amis et des connaissances. Et nous nous sommes toujours déplacés d’une ville à l’autre en transports en commun.

La sortie de « Splitting hairs » a été reportée à plusieurs reprises et le documentaire aurait déjà dû être prêt pour cette année. Derrière ces reports, n’y aurait-il pas, peut-être, un peu de peur, la peur de sortir à découvert, relativement à des thèmes aussi brûlants?
Non, ce n’est pas pour cette raison-là. Le vrai problème, c’est moi. Ce documentaire m’a forcé à me mettre à nu, à reparcourir des événements de ma vie privée. Ca a été difficile de m’exposer complètement et de revoir ma vie. Tout cela a conduit à des circonstances qui, même banales, ont tout de même influé sur le produit final. Par exemple, je me suis rendu compte que je coupais certaines scènes seulement parce que je me trouvais trop gros. Bien que ce soit moi qui ai voulu et qui ai conçu ce documentaire, il m’a fallu du temps pour me retrouver dans ce que j’étais en train de faire. Durant le tournage, je n’ai jamais ressenti de danger par rapport à ma propre sécurité. J’ai seulement eu quelques hésitations à Peć. Nous avons tourné là le jour de la déclaration d’indépendance. J’étais au beau milieu de la place principale de la ville, envahie d’Albanais qui faisaient la fête. L’ambiance était très chaude. Je n’ai pas ressenti de menaces contre ma personne, mais j ai trouvé le tout assez violent. A un moment, je me suis retrouvé côte à côte avec un monsieur qui a épaulé un fusil et qui tirait des coups en l’air pour fêter l’événement.

La promotion du film a déjà commencé en Serbie, et tu as déjà été invité à divers talk-shows télévisés de premier plan. La réaction que le public pourra avoir en voyant le documentaire reste cependant inconnue…

L’atmosphère a changé en Serbie. Le climat n’est plus celui de 2008, au moment du tournage. A l’époque, la question du Kosovo était encore en suspens, et la rhétorique nationaliste était arrivée à un niveau qui ne laissait présager rien de bon. Je ne sais pas si le film plaira, mais je suis convaincu qu’il suscitera l’intérêt, parce qu’à partir d’histoires individuelles, il aborde des thèmes brûlants, liés à la propagande politique. Chacun a des souffrances à raconter, et personne ne peut en nier l’existence. Un collègue qui m’est cher a voulu à tout prix m’aider dans la production, bien qu’il ait une vision du monde totalement différente de la mienne. Il m’a dit qu’il l’avait fait uniquement parce qu’il trouvait juste la manière dont on avait laissé place à la douleur des gens.

Le documentaire, entièrement en serbe, sera également traduit en anglais et en albanais, pour en garantir une large diffusion. Une diffusion du documentaire est-elle donc aussi prévue au Kosovo?
Le documentaire sera transmis par des stations télévisées de toute la région. En outre, des copies cd seront disponibles, et on organisera des séquences thématiques dans les écoles, ainsi que des débats ouverts à tous (pour info: sokovic@dokukino.org , www.dokukino.org ). Au Kosovo, plus que dans n’importe quelle autre partie des Balkans, il est très difficile d’être toi-même, tout simplement, en oubliant et en laissant de côté, même pour un petit instant, ton passé et ta nationalité. Cependant, au Kosovo également, les temps sont mûrs, désormais, pour ouvrir un débat sur le passé et sur la mémoire. Jusqu’à maintenant, ces thèmes ont été de véritables tabous que personne n’a jamais eu le courage d’aborder ni de briser. Je suis d’accord avec ceux qui soutiennent qu’il y a des choses dont un Serbe et un Albanais peuvent parler plus librement à deux que ne peuvent le faire deux Albanais ou deux Serbes entre eux.


Notes du traducteur:
(1)Le siège de Sarajevo a duré d’avril 1992 à février 1996. Il a opposé les forces de Bosnie-Herzégovine (qui s’était déclarée indépendante de la Yougoslavie) aux forces paramilitaires serbes. Il a fait des dizaines de milliers de morts et de blessés.
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Francesco Gradari
Traduction de l’italien Marie Bossaert
Avec l’aimable autorisation de l’Observatoire des Balkans et du Caucase


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