La nouvelle génération des écrivains portugais | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
La nouvelle génération des écrivains portugais | Nathalie Galesne
José Saramago
Dulce Maria Cardoso, José Luís Peixoto, Gonçalo M. Tavares, João Tordo: vous avez choisi ces quatre figures de la nouvelle génération des écrivains portugais dans le panorama de la littérature contemporaine portugaise que vous nous proposez, pourquoi?
Avec ce choix qui, bien entendu, ne donne pas une image exhaustive de la littérature portugaise contemporaine, j’ai voulu offrir des facettes différentes. Chacun de ces écrivains représente un aspect innovatif de la littérature portugaise, de la génération qui est née sur la crête de la Révolution des œillets de 1974. Selon moi, le seul trait en commun qu’ils partagent c’est le manque d’engagement politique, de militantisme dû à la perte des idéologies qui, par contre, caractérisait la génération précédente.

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António Lobo Antunes
Comment se démarquent ces auteurs que vous citez dans votre panorama de la littérature contemporaine portugaise, notamment par rapport aux pères spirituels : Pessoa, Saramago, José Cardoso Pires, António Lobo Antunes…

Je dirais tout d’abord qu’ils s’éloignent tous de Pessoa car ils sont tous intégrés dans la société tandis que Pessoa ne l’était pas. En outre, Pessoa a désormais été métabolisé, assimilé. Avec la génération éclose après la Révolution – Saramago, José Cardoso Pires, António Lobo Antunes, Lídia Jorge… , il y a une distinction à faire. Les pères de la littérature portugaise ont commencé à publier lorsqu’ils étaient déjà mûrs et avaient, pendant des années, médité sur les œuvres qui ne pouvaient sortir à cause de la censure dictatoriale. La liberté retrouvée leur a donné un élan unique où la dénonciation se mêlait à l’espoir de la renaissance de leur pays. La nouvelle génération a un côté plus intimiste, démuni de la vision politique, sans la dénonciation de leurs aînés. La perte des idéologies est indégnable.

Ceci étant dit, il existe des filiations stylistiques, et des rapprochement peuvent être fait entre Saramago et Peixoto par exemple, ou encore Dulce Maria Cardoso et António Lobo Antunes. Il est en effet possible de considérer Peixoto comme l’héritier de Saramago, du Saramago de la première période, celle pendant laquelle il s’occupait du Portugal. il n’est pas l’héritier politique de Saramago, on ne retrouve pas chez Peixoto la dimension politique de celui-ci, c’est plutôt dans le sujet que l’on peut relever des similitudes, dans cette manière de regarder les personnages humbles. Mais Peixoto fige la mémoire sur un Portugal qui est en train de disparaître. Chez Dulce Maria Cardoso, je relève par contre une similitude avec l’écriture d’António Lobo Antunes. Une même façon de s’attacher au détail, de narrer grâce au détail, un même style elliptique.

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Fernando Pessoa
Comment peut-on les situer par rapport aux grands mouvements littéraires qui traversent la littérature portugaise contemporaine?

On ne peut pas penser la littérature portugaise avec les mêmes critères que ceux des autres littératures européennes. Il n’y a pas dans la littérature portugaise le côté désacralisant que l’on retrouve dans de nombreux mouvements littéraires européens : le futurisme en Italie, le surréalisme en France… Sauf de rares exceptions – comme Almada Negreiros au début du 20 ème siècle, Alexandre O’Neill dans les années 50 et plus récemment Mário de Carvalho et Peixoto avec Livro – il n’y a pas de jeux sur la langue, pas d’ironie, pas d’humour, pas de romans qui se moquent du lecteur ou de ses personnages…. On pourrait, à la rigueur, citer aussi Fernando Pessoa, un Pessoa caché qui reste méconnu au profit du Pessoa mélancolique.

Cela s’explique en partie par l’histoire tragique du Portugal. Il y a une sorte d’immobilité, qui s’installe dès le 16 ème siècle (avec la perte de l’indépendance, 1580-1640 et, déjà auparavant, avec l’inquisition qui s’installe en 1536), et qui dure jusqu’à la révolution des oeillets en 1974. Il y a bien au début du XXème siècle, l’instauration d’une république en 1910, mais elle ne dure que 16 ans. C’est donc l’immobilisme qui frappe le Portugal pendant plusieurs siècles. Quand en 1890, l’Angleterre adresse au Portugal un ultimatum, le Portugal est obligé à céder : le pays réalise alors la perte de sa gloire et qu’il compte désormais bien peu sur l’échiquier international. Cela réactive le sébastianisme (1) et le saudosisme : à nouveau la quête du réconfort dans le passé. En fait, tandis que dans le reste de l’Europe il y a la révolution des idées, un ferment, une ébullition sociale, le Portugal, lui, reste englué dans sa dictature, sa frustration, sa mélancolie pour une grandeur révolue.

Quels thèmes forts renvoyant à la société portugaise d’aujourd’hui trouve-t-on dans la production de cette génération d’écrivains?

Je ne vois que Peixoto comme écrivain de la nouvelle génération à s’occuper d’un thème important pour les Portugais : celui des migrations. Pour le reste, c’est un peu difficile à cerner car les récits de ces auteurs contemporains se passent raramente au Portugal. Je dirais même qu’il y a chez eux comme une sorte d’impossibilité d’ancrer leurs histoires dans un lieu. Prenons par exemple les romans de Gonçalo M. Tavares, aucun ne se déroule au Portugal. De même João Tordo qui exile ses romans à l’étranger. Les narrations de Dulce Maria Cardoso se déroulent au Portugal mais on n’y trouve aucune description de ville, aucun élément pouvant caractériser le Portugal. En refusant de raconter leur pays, ces écrivains gomment toute tentative folkhlorique, mais d’une certaine manière ils le fuient aussi. Dans Un voyage au Portugal , Saramago récupérait son pays tandis que cette nouvelle génération semble l’éviter. Seul Peixoto donne l’impression de rester fidèle à son pays, mais il s’agit toujours de photographies en noir et blanc.

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Rubem Fonseca
La Méditerranée est-elle représentée dans ces oeuvres?

Je ne crois pas que les auteurs auxquels je me réfère se sentent méditerranéens, cela n’apparaît pas sous forme de représentations dans leurs oeuvres. D’ailleurs le Portugal géographiquent est coincé entre l’Espagne et l’Atlantique. Et l’océan a toujours représenté pour ses habitants une voie de fuite de l’Espagne vis à vis de laquelle ils nourrissent une certaine défiance. C’est pour s’opposer à cela que Saramago en 2007 avait proposé – d’une façon provocante, soulevant un grand bruit dans le pays – dans une interview au quotidien “ Diário de Notícias ” une intégration : une Ibéria dans laquelle chaque pays garderait sa propre langue et son identité, politiquement représenté dans un seul parlement. Idée que l’ecrivain avait déjà mis sur papier dans son roman Le radeau de pierre (1986, lors de l’entrée du Portugal dans la Communauté Européenne) où il imaginait une péninsule Ibérique se détachant du continent.

Par ailleurs, le Portugal n’a pas été touché de la même manière par les flux migratoires provenants de la rive sud de la Méditerranée et qui aurait introduit dans le pays une identité multiculturelle méditerranéenne. Non, le Portugal a connu un autre type d’immigration : avant tout celle des anciennes colonies quand à la fin de la guerre coloniale, de nombreux portugais sont rentrés sans rien. Le retour de ces démunis, de ces gens accablés par une pauvreté extrême alors qu’ils avaient connu la richesse a été omis, refoulé, vécu come une sorte de honte qui a été enfouie dans le silence. Dulce Maria Cardoso va bientôt publier un roman à ce sujet intitulé Retorno qui va, on espère, percer ce silence.

Que pensez-vous de la littérature lusophone?
Elle est extrêmement riche et vivante et a une influence sur la langue portugaise et sa littérature, même si le Portugal est sur la défensive et oppose à cette richesse une attitude de protectionnisme linguistique vaine. Il est en effet absurde de penser que les écrivains brésiliens sont “ traduits ” – c’est-à-dire que la variante brésilienne est reconduite à la norme portugaise – alors que les habitants des deux côtés de l’Atlantique sont parfaitement capables de se comprendre. Depuis 1911, les pays lusophones et le Portugal, à commencer par le Brésil, tentent d’arriver à un accord orthographique. Tentative plusieurs fois répétée jusqu’au dernier accord de 2010 entre les pays de la CLPL (Comunidade dos Países de Língua Portuguesa : Angola, Brésil, Cap-Vert, Guinée-Bissao, Mozambique, Portugal, São Tomé e Príncipe et Timor Est). Et nous souhaitons qu’il s’agisse d’un accord définitif parce que ces escarmouches nuisent à la diffusion d’une langue qui est la septième dans le monde. A ce propos, je voudrais citer l’expérience de l’écrivain José Eduardo Agualusa qui a participé à la création d’une maison d’édition qui vise à l’intégration, publiant exclusivement des écrivains de langue portugaise dont le nom Língua Geral , rappelle la langue franche crée par les jésuites au Brésil pour communiquer avec les indigènes.

Propos recueillis par Nathalie Galesne
(25/11/2011)

(1) Sébastien Ier ( Dom Sebastião ) roi de Portugal de 1557 à 1578, il mourut à Ksar el-Kébir au Maroc le 4 août 1578. Il va devenir la figure de proue du « sébastianisme » fondé sur le mythe du grand retour du roi Sébastien, lequel, par un jour brumeux sur un majestueux cheval blanc viendra délivrer son peuple du joug de l’impotence.


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