Singularités de la nouvelle génération portugaise | Guia Boni
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Le Portugal est un petit pays de 11 milions d’habitants, qui, depuis la Révolution des œillets (25 avril 1974), a assisté à une éclosion de plusieurs générations d’écrivains, poètes et dramaturges qui n’a peut-être pas d’équivalent en Europe. Et pourtant, malgré l’extension limitée de ce pays, si on essaye de brosser un panorama de ces générations, on se retrouve face à de nombreuses individualités (comme José Saramago et António Lobo Antune entre autres) ne formant pas un horizon, un arrière-plan uniforme, mais un paysage découpé, dentelé où les différentes pièces ne coïncident pas, ne collent jamais. C’est pourquoi, en paraphrasant le titre d’un fameux récit de Eça de Queiroz, j’ai intitulé cet article “Singularités de la nouvelle génération portugaise”. Je me limiterai, pour une question d’espace, à quelques noms à partir desquels fournir un aperçu des œuvres les plus récentes, tout tenant compte de leur diffusion à l’étranger, et notamment en France.

Voyage en pointillé à travers quelques figures de la littérature portugaise…

Singularités de la nouvelle génération portugaise | Guia BoniDulce Maria Cardoso: le soin du détail
Quatre volumes publiés, dont trois romans – Campo de Sangue (2002); Os meus sentimentos (2005) et O Chão dos pardais (2009) – et un recueil de contes Até Nós (2008), nous offrent l’image d’un écrivain hétéroclite, insaisissable, qui remet en question, à chaque nouveau livre, son style et ses sources d’inspiration. Dulce Maria Cardoso va bientôt publier un nouveau roman dont le titre provisoire est Retorno . Il s’agit d’ une réflexion sur le pouvoir. Le pouvoir redoutable, enlisant, incarné par un personnage subsidiaire – Afonso – qui se tient constamment en retrait, dans les coulisses de la vie. On sait très peu de choses sur lui : il trompe sa femme, fait du sport, a peur de vieillir, voyage beaucoup, mais il est capable de déclencher, presque malgré lui, le drame dans la vie d’autrui. Tout semble s’articuler autour de lui. Afonso se révèle une des pires manifestations du pouvoir car les autres, séduits ou assujetis, se plaquent sous sa domination. Même lorsque Júlio, son antagoniste, essaye de le tuer, il n’y parvient pas. Ce n’est pas par lâcheté, ni par la peur, mais son bras tombe avec le revolver au bout, presque malgré lui, parce qu’il a compris l’inutilité du geste. Sur cette “absence”, s’enchevêtrent les histoires des autres personnages : tous liés par un fil, dont ils méconnaissent l’existence, mais qui fait d’eux des pantins. Le roman est contruit sur des couples qui ont appris, de gré ou de force, à gérer une vie familiale. Chacun a opté pour une stratégie : le silence caractérisant le ménage d’Afonso et de sa femme Alice, la profusion de paroles entre Sofia et Júlio qui les conduira à la ruine, la gêne entre Gustavo et Margarida, la communication intercontinentale des deux internautes Mc9 et Lily, l’amour manqué par timidité entre Clara et Elizaveta. Tout ce monde tourne comme un carrousel affolé autour d’un père, d’un mari, d’un amant qui ne répond pas à ses devoirs, tout simplement parce qu’en tant qu’individualiste, il est autosuffisant, n’a besoin de personne : l’argent peut tout acheter.

Le style adopté par Dulce Maria Cardoso dans ce roman est concis, dénué de jugements, elle se concentre sur les détails pour nous donner un tableau d’ensemble, passant du particulier à l’universel. L’histoire se passe au Portugal, mais elle pourrait se dérouler partout ailleurs. Ses personnages représentent une société contradictoire où tout le monde, sauf Afonso, est en quête de quelque chose, surtout de l’amour, mais ils ne savent pas s’y prendre, ils ne sont pas suffisamment forts pour obtenir ce qu’ils souhaitent ou, parfois, comme chez Sofia, les désirs contradictoires portent à la catastrophe. Leur fragilité les rend imperméables au bonheur. D’ailleurs, la quête de l’amour était aussi au centre de son roman précédent: Os meus sentimentos (en français Les Anges ), où une femme – Violeta – après un accident de la route se retrouve tête en bas, prisonnière dans l’habitacle de sa voiture, en attendant les secours. Elle repense à sa vie entière, par un procédé stylistique qui tente de reproduire les vertiges et les éclats de la mémoire (pas de points, seulement des virgules, pas de majuscules en début de paragraphe). Ce n’est pas le flashback traditionnel, c’est une tentative réussie de restituer la solitude d’une femme prête à mourir qui a désormais pour compagnon seulement les voix s’alternant et se confondant dans sa tête: mélangées, enchevêtrées, éclaboussées comme les gouttes de la pluie qui s’écrasent sur le pare-brise de sa voiture. La solitude était aussi le sujet de son premier roman Campo de sangue (en français, Cœurs arrachés ), le champ du potier acheté avec les trente pièces d’argent de Judas. Quatre femmes attendent dans une pièce étroite de savoir pourquoi, le fils, l’ancien mari, le locataire, l’amant a commis un crime inexplicable. Elles ne s’adressent pas la parole, elles se regardent avec méfiance et à la dérobée, chacune considérant les autres responsables, chacune se sentant trahie (Judas) dans son attente, chacune ayant, à sa manière, fait chavirer l’homme dans la folie. Dulce Maria Cardoso adopte ici un style encore différent : phrases courtes, essentielles, qui donnent un sens d’étouffement. Les quatre femmes ne font pas l’effort de comprendre, elles sont enfermées dans le petit monde qu’elles ont bâti pour se protéger, où il n’y a pas d’ouverture sur l’extérieur, sur les autres. La pièce où elles se trouvent provisoirement enfermées est la métaphore de leur vie étroite. Ecrivain attentive et rigoureuse, Dulce Maria Cardoso, avec un regard apparemment aseptique, soumet son style à une recherche sans fin qui la pousse à adapter la prose à l’histoire racontée, et non vice-versa, nous offrant une littérature sur laquelle les étiquettes ne collent pas.

Singularités de la nouvelle génération portugaise | Guia BoniJosé Luís Peixoto: l’office de la mémoire

Livro de José Luís Peixoto (2010) est un roman à la structure subversive comme l’était, d’ailleurs, le roman précédent Cemitério de Pianos (2006, traduit en français Le Cimetière des Pianos ) où l’histoire se déroulait au fil des kilomètres parcourus par le marathonien Francisco Lázaro. Livro est divisé en deux parties, chacune avec son narrateur: la première qui va de 1948 à 1974 et la deuxième redigée en 2010, date de la parution du roman. Après un premier chapitre unitaire, la structure commence à se fragmenter. Au fur et à mesure que l’on avance, la juxtaposition des paragraphes augmente, les épisodes se mélangent, même si la chronologie des évènements est respectée.

C’est une histoire où se condensent les différentes générations qui quittèrent le Portugal pour aller en France entre les années ’40 et ‘70. Elle commence dans un petit village de l’intérieur. Le protagoniste de la première partie est Ilídio, enfant sans père, abbandoné par la mère à l’âge de six ans, élevé par le maçon Josué. Avant de le quitter, la mère lui laisse un livre, dont le lecteur ignore titre et contenu. Et c’est justement ce livre qui parcourt, de fil en aiguille, toute l’histoire. Ilídio l’offrira en gage d’amour à Adelaide. Grâce à ce livre Adelaide connaîtra et épousera à Paris Constantino et pour finir elle baptisera son fils Livro , en soutenant, en France, qu’il s’agit d’un prénom portuguais et, au Portugal, que c’est un prénom français d’origine algérienne. Mais faisons un pas en arrière, revenons au petit village portugais. Ilídio et Adelaide veulent se marier. Le jeune homme va demander la main à la tante de la fille et celle-ci pour toute réponse fait fuir sa nièce en France. Ilídio la suivra. Mais le décalage initial se repropose tout au long du roman. Pour une série d’inconvénients, dont ils ne sont pas responsables, les deux personnages – tout au moins dans la première partie – n’auront pas la possibilité de se revoir, sauf rapidement lors de courtes vacances au Portugal. A Paris, Adelaide travaille comme femme de ménage dans une bibliothèque où elle recontre celui qui deviendra son mari: Constantino, réfugié politique, qui a fui le Portugal à cause de la dictature. Le ménage ne marche pas. Adelaide après une fausse couche, aura un enfant qui naîtra deux jours après la Révolution des œillets. Ainsi se termine cette première partie : “ Foi às duas e meia da tarde que eu nasci ” (p. 204). C’est à cet enfant, désormais adulte, qu’on doit la deuxième partie du roman. Livro recompose, par touches rapides, sa vie, celle de sa mère et de Constantino, celle de la France des immigrés, celle du Portugal des émigrants. Sa mère et lui sont revenus vivre au Portugal, dans le petit village natal. Malgré son mauvais rapport avec Constantino, il a hérité de lui l’amour, ou mieux l’obsession, pour la lecture et la totale incapacité de travailler. Il raconte sa vie, en France, la famille, l’école, l’université et au Portugal, les grandes vacances, les personnages que nous avons connu dans les premières pages du roman vus à travers ses yeux. Dans ce puzzle de souvenirs, impressions, s’insère une critique féroce contre le roman que nous, lecteurs, venons d’achever quelques pages auparavant, écrit par un concitoyen, de son âge, jamais nommé, mais dont les données correspondent de façon saugrenue à Peixoto. Il en attaque le style, le contenu et entretient un dialogue ouvert avec le lecteur, bourré de citations littéraires.

L’émigration est la toile de fond, sur laquelle prennent place d’autres éléments. Les personnages brossés par Peixoto, à partir des gens du village, sont des spécimens que nous pourrions trouver partout. La vieille tante, femme aux pulsions sexuelles refoulées, qui oblige sa nièce à partir pour l’empêcher de jouir de ce que le monde lui a refusé à elle. Adelaide qui, tout en aimant Ilídio, renonce à lui parce qu’elle rêve de sortir de la misère de Saint-Denis, épousant ainsi Constantino. Ce dernier est un homme râté et méchant qui aime livres et idéologies mais n’arrive pas à aimer les personnes qui l’entourent, pour enfin sombrer dans la folie. De son côté, Ilídio a vécu tant de douleurs qu’il arrive toujours à aprécier le bonheur ; Cosme le compagnon d’Ilídio qui fuit la guerre coloniale, s’adapte mieux que les autres en France, et parle désormais un portugais bourré de gallicismes. Et enfin Livro, le produit d’une société volée en éclats : il déteste Constantino qui reconnaît et censure en lui ses propres défauts ; il supporte à peine sa mère qu’il épie tout le temps pour la surprendre en faute avec Ilídio ; il ne s’est jamais intégré en France; il ne veut pas s’intégrer dans la vila portugaise ; étranger partout et avec quiconque il s’expatrie dans la littérature – d’ailleurs qu’aurait-il pu faire d’autre avec un nom pareil ?

Du point de vue stylistique, Peixoto semble plus léger, doté d’un certain humour qu’il n’utilisait pas auparavant. La mémoire joue, bien entendu, encore un rôle fondamental. Parfois on perçoit l’écho de ses précédents romans, mais le brusque hiatus entre la première et la deuxième partie, avec ce présent de l’écriture qui déferle sur le passé en l’engloutissant, nous laisse imaginer un changement de cap. Les personnages de ce dernier roman, par rapport au Cemitério , par exemple, semblent moins victimes de leur propre destin. Ici, tous les personnages, même les plus misérables, savent se tirer d’affaire.

Singularités de la nouvelle génération portugaise | Guia BoniGonçalo M. Tavares: A rebours

2010-1572: Gonçalo M. Tavares publie une reécriture de Os Lusíadas (1572), poème épique de Camões, sous le titre Uma viagem à Índia (2010). Identique la structure: dix chants avec le même numéro de strophes. Certains épisodes apparaissent, mutatis mutandis , en filigrane au même endroit. Le protagoniste, toutefois, n’est pas le même : ce n’est plus Vasco da Gama, à qui l’Occident doit l’ouverture de la voie maritime des Indes, mais Bloom, le héros de Joyce à qui l’Occident doit l’ouverture vers de nouveaux horizons littéraires. Un Bloom portugais qui quitte Lisbonne pour aller en Inde, dit-il, en quête d’une femme ou de la sagesse et qui fait étape à Londres, Paris, rapidement en Europe du Nord pour enfin partir en Inde et de là s’enfuir, après quelques chants, et revenir à Paris pour repartir finalement à Lisbonne: le périple est achevé.

Ecrite en vers libres, cette épopée qui draine des siècles et siècles de littérature, témoigne du regard désabusé et lucide de son auteur, capable de réfléchir sur tout et de tout transformer en poésie. Gonçalo M. Tavares, comme James Joyce, conjugue le sacré et le profane. A l’ordre idéal proposé par Camões et par le monde classique (qu’il s’agisse de l’ Odyssée ou de l’ Enéide ), il superpose le chaos du monde moderne. Dans l’épopée ils introduisent le caractère démystiphiant de l’ironie et une sensualité outrée. Ezra Pound, d’ailleurs, avait défini le personnage de Joyce “ L’homme moyen sensuel ”(*). Chacun avec son chagrin, Les deux Blooms , se promènent, à Dublin où à travers le monde, en se laissant intriguer par ce qui les entoure, donnant libre cours à leur pensée, et aux rencontres fortuites.

Gonçalo M. Tavares a habitué son lecteur à attendre toujours du nouveau. Chaque livre – sauf peut-être la série “ O Bairro ” (le quartier) composée de petits volumes consacrés aux grandes personnalités de son panthéon (Paul Valéry, André Breton, Italo Calvino, Robert Walser…) – est une nouvelle expérience. L’auteur, qui a commencé à publier en 2002, compte déjà à son actif 26 volumes. Esprit insaisissable, son écriture lucide est volcanique et kaléïdoscopique. Impossibile de l’enfermer dans un genre. Dans une interview sur Internet, il a déclaré que les genres littéraires sont restrictifs : si on s’apprête à écrire un roman, et non pas à écrire tout court, c’est tout le panthéon romanesque qui se place à côté du pauvre écrivain, lui fagocitant l’inspiration. C’est pourquoi, il revendique la liberté de l’écrivain contre toute catégorie littéraire qui risque de ligoter et inhiber l’imagination. Cela est d’autant plus vrai pour un écrivain comme lui qui semble, tout au long de son œuvre, rendre hommage à la littérature sans confins. Ainsi, sa dernière production Uma viagem à Índia est un réseau de correspondances, d’échos ; un livre, un poème, une anti-épopée à plusieurs niveaux de lecture. Et de notre côté, nous revendiquons la liberté du lecteur de s’immerger dans ce texte de la façon dont il souhaite, avec ou sans les instruments nécessaires, de se laisser aller dans cette mer en tempête, de se laisser ravir par les ondes d’une poésie en prose ou d’une prose poétique. Il s’agit d’un voyage aventureux et périlleux aussi pour le lecteur, d’une véritable “ Invitation au voyage ”.

Singularités de la nouvelle génération portugaise | Guia BoniJoão Tordo: écrivain de nulle part
Par rapport aux écrivains que nous venons d’évoquer, João Tordo se distingue pour deux raisons: jusqu’à maintenant il est resté fidèle à un genre et tous ses romans se déroulent en dehors du Portugal. Ce genre est le roman noir ou gothique, le choix de sortir du Portugal est peut-être dû à la volonté d’accentuer la sensation de dépaysement chez ses protagonistes. Son dernier roman O Bom Inverno , paru en 2010, enferme le lecteur dans un univers claustrophobe. Des personnages de toute nationalité se retrouvent presque par hasard en Italie, à Sabaudia, dans une villa, donnant sur un lac et jouxtant un bois. Ils ont été invité par un riche producteur de cinéma, Don Metzger, qui aime s’entourer d’artistes excentriques : acteurs, actrices, metteurs en scène, écrivains… Le narrateur est un jeune écrivain râté qui somatise sa désillusion en boitant et en utilisant une canne comme le docteur House du feuilleton télévisé. Invité à Budapest pour un Colloque, il rencontre un Italien, Vincenzo, sa fiancée, Olivia, et Nina, la compagne et l’agent d’un auteur anglais déjà célèbre, Mc Gill. L’Italien bruyant et enthousiaste entraîne toute la compagnie à Sabaudia. Une fois là-bas ils rencontrent d’autres personnages bizarres, parmi lesquels Andrés Bosco, un artiste catalan qui construit pour Don Metzger des ballons aérostatiques en forme de larme. Le producteur n’est pas encore arrivé, ils l’attendent pour la soirée et entretemps la fête commence avec l’alcool qui coule à flots et d’étranges comprimés qui aident à dépasser la gêne initiale et à les rendre tous témoins peu fiables du crime qu’ils découvriront le lendemain : quand ils retrouveront sur le lac le cadavre de Don Metzger. Et c’est le début du cauchemar. Tous les hôtes se retrouvent happer par la folie de Bosco qui les oblige tout d’abord à organiser des funérailles en ballon pour le producteur, et les empêche ensuite de partir tant que le coupable ne se dénoncera pas ou ne sera pas dénoncé par les autres. Prisonniers dans la villa, la cohabitation forcée fait chavirer l’aplomb de tout le monde. Le soupçon, la peur, les cadavres qui surgissent, rendent tous les personnages complices, malgré eux, de Bosco. Un microcosme spectral où la conclusion ne fera pas tirer un soupir de soulagement au lecteur tant l’intrigue asphyxiante est empreinte d’une profonde tristesse. Tous les personnages, avant d’être victimes de Bosco, sont victimes d’eux-mêmes. Ce vertige qui sombre dans l’abîme est aussi le trait caractérisant des autres romans de João Tordo. Dans O Livro dos Homens sem Luz (2004), qui se déroule en Angleterre, nous retrouvons la même ambiance morose avec quatre histoires qui apparemment courent parallèles pour enfin s’entrecroiser. Avec Hotel Memória (2007) nous voilà à New York. Le narrateur est un étudiant qui tombe amoureux à l’université d’une mystérieuse collègue, Kim. Mais la mort violente de cette dernière le pousse à tout abandonner. Désormais seul, sans argent il tombe sur l’Hotel Memória où il connaît un milionnaire qui l’invite à se mettre à la recherche d’un chanteur de fado, Daniel da Silva, qui a quitté le Portugal dans les années ’60. Tous les paris sont ouverts…
On retourne provisoirement au Portugal avec As Três Vidas (2008), dans l’Alentejo et dans la Quinta do Tempo (d’où le titre de la traduction française Le domaine du temps ). On y est conduit par un homme qui repense à son existence, ou mieux à ses trois existences : la jeunesse, l’âge adulte, qui coïncide avec la mort du père, et son présent. Il se souvient quand il répondit à une annonce énigmatique et fut embauché comme secrétaire par le mystérieux Millhouse. Enfermé dans le “ Domaine du Temps ”, sans liens avec l’extérieur, il devait s’occuper de classer les clients dont la plupart avait un passé douteux. Dans ce labyrinthe, où les histoires s’entrecroisent, le lecteur se retrouve irréparablement dans le désarroi.
Dans l’ambiance crépusculaire qui caractérise tous les romans de João Tordo, la solution de l’énigme, cependant, n’est pas l’élément principal. Ses personnages sont en quête d’une vérité qui ne correspond pas à la solution du mystère, ils sont plutôt à la poursuite d’eux-mêmes. Les lieux fermés, sans contacts avec l’extérieur, les jours qui s’allongent par manque d’action, leur laissent beaucoup trop de temps pour réfléchir. Le mal n’est pas seulement dehors, il est aussi dans l’être humain, et une telle conclusion est loin d’être apaisante.
Ces quelques parcours littéraires montrent, par leur singularité, qu’il est impossible de faire des rapprochements, des comparaisons entre les écrivains choisis. Ces derniers utilisent tous la même langue, ils ont tous plus ou moins le même âge, mais ils s’expriment de façon tout à fait différente, abordant des sujets très éloignés les uns des autres. D’ailleurs, chacun revendique sa propre particularité. Ce qui est surprenant c’est qu’à travers leurs œuvres, il ne nous est pas donner de percevoir le Portugal : Dulce Maria Cardoso ne sort pas des confins nationaux, mais rien dans ses romans nous y reconduit ; Peixoto parle d’un Portugal d’antan qui ne correspond plus au pays actuel ; Gonçalo M. Tavares privilégie des personnages étrangers surtout de l’Europe du Nord et l’étape finale à Lisbonne de Bloom est très brève ; João Tordo donne des coordonnées géographiques bien précises : Londres, New York, Sabaudia. Ce Portugal, coincé entre l’Espagne et l’Océan, s’efface ainsi tout en se rendant de plus en plus visible dans le panorama littéraire international.


Guia Boni
(25/11/2011)

Notes biographiques et bibliographiques
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Dulce Maria Cardoso
est née à Tras-os-Montes en 1964, a passé son enfance en Angola et actuellement vit à Lisbonne

Campo de Sangue , Lisboa, ASA, 2002 (trad. fr.: Cœurs arrachés , trad. Cécile Lombard, Phébus, 2005; trad. it.: Campo di sangue , trad. Daniele Petruccioli, Voland, 2006)

Os meus sentimentos , Lisboa, ASA, 2005 (trad. fr.: Les Anges. Violeta , trad. Cécile Lombard, L’Esprit des Péninsules, 2006 ; trad. it.: Le mie condoglianze , trad. Daniele Petruccioli, Voland, 2007)

Até Nós , Lisboa, ASA, 2008

O Chão dos Pardais, Lisboa, ASA, 2009 (trad. it.: La famiglia è una casa in rovina , trad. Daniele Petruccioli, Voland, à paraître).


José Luís Peixoto est né a Galveias, dans la région de l’Alentejo, en 1974, outre que romancier, il est poète et dramaturge.

Morreste-me , Ciência Gráfica, 2000 (trad. fr.: La mort du père , trad. Marie Claire Vromans, Instituto Camões, 2002; trad. it.: Questa terra ora crudele , trad. Giulia Lanciani, La Nuova Frontiera, 2005)

Nenhum Olhar , Temas e Debates, 2000 (trad. it.: Nessuno sguardo , trad. Silvia Cavalieri, Nuova Frontiera, 2002 ; trad. fr.: Sans un regard , trad. François Rosso, Grasset, 2003)

Uma casa na escuridão , Temas e Debates, 2002 (trad. it.: Una casa nel buio , trad. Vincenzo Russo, La Nuova Frontiera, 2004 ; trad. fr.: Une maison dans les ténèbres , trad. François Rosso, Grasset, 2006)

Antídoto , Temas e Debates, 2003 (trad. it. : L’Antidoto , trad. Chiara Zucconi, Scriptapura, 2006)

Cemitério de pianos , Bertrand, 2006 (trad. fr. Le cimetière de pianos , trad. François Rosso, Grasset, 2008 ; trad. it.: Il cimitero dei pianoforti , trad. Guia Boni, Einaudi, 2010)

Livro , Quetzal, 2010.


Gonçalo M. Tavares est né en 1970 à Luanda (Angola). Il est romancier, poète et dramaturge.

O Senhor Valéry , Caminho, 2002 (trad. it.: Il Signor Valéry , trad. Roberto Mulinacci, Guanda, 2005 ; trad. fr.: Monsieur Valéry , trad. Dominique Nédellec, Viviane Hamy, 2010)

O Senhor Brecht , Caminho, 2004 (trad. fr.: Monsieur Brecht , trad. Dominique Nédellec, Viviane Hamy, 2010)

Jerusalém , Círculo de Leitores, 2004 (trad. it.: Gerusalemme , trad. Roberto Mulinacci, Guanda, 2006 ; trad. fr.: Jérusalem , trad. Marie-Hélène Piwnik, Vivane Hamy, 2008)

O Senhor Calvino , Caminho, 2005 (trad. it.: Il Signor Calvino , trad. di Roberto Mulinacci, Guanda, 2007; Monsieur Calvino , trad. Dominique Nédellec, Viviane Hamy, 2009)

O Senhor Kraus , Caminho, 2005 (trad. fr.: Monsieur Kraus , trad. Dominique Nédellec, Viviane Hamy, 2009)

Água, cão, cavalo, cabeça , Caminho, 2006 (trad. it. : Acqua, cane, cavallo, testa , trad. Silvana Urzini, Il Filo, 2009)

Aprender a rezar na Era da Técnica , Caminho, 2007 (trad. fr. : Apprendre à prier à l’ère de la technique , trad. Dominique Nédellec, Viviane Hamy, 2010)

Uma viagem à Índia , Caminho, 2010.


João Tordo est né à Lisbonne en 1975, il est journaliste, écrivain et scénariste.

O Livro dos homens sem luz , Temas e Debates, 2004

Hotel Memória, Quidnovi, 2007

As três vidas , Quidnovi, 2008 (trad. fr.: Le domaine du temps , trad. Dominique Nédellec, Actes Sud, 2010)

O Bom Inverno, D. Quixote, 2010 (trad. it.: Il Buon Inverno , Cavallo di Ferro, à paraître).

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*   Ezra Pound, “ James Joyce et Pécuchet ”, Mercure de France, juin 1922.
** On s’est limité aux œuvres citées dans le texte ou déjà traduites en français et en italien.



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