Une fulgurante lumière bleue | Rania Samara
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Rania Samara   
  Une fulgurante lumière bleue | Rania Samara Mahmoud Darwich, qui a préfacé Lumière bleue, dit que Hussein al-Barghouti «était à lui seul une institution culturelle» et que ce livre n’a pas d’équivalent dans la littérature palestinienne ou arabe.
En effet, le projet littéraire de Barghouti s’est révélé parmi les projets les plus complets des vingt dernières années. Il a écrit des recueils de poèmes, des pièces de théâtres, des romans, des ouvrages critiques et philosophiques, des chansons et des récits autobiographiques. Les dernières années de l’écrivain ont été particulièrement productives, il était fiévreux d’achever son œuvre (il est décédé en mai 2002). Et quoique anéanti par la maladie en ses derniers jours, il était encore hanté par des questions de Poétique du genre «est-ce que la recherche du Beau dans la poésie en réduit forcément la vision ?», questions qui prenaient au dépourvu Darwich lui-même.
Barghouti était l’exemple de ce que devait être l’intellectuel. Spécialiste des philosophies orientales, académique, orateur, loquace et silencieux, enfant des villes et paysan tout à la fois, soufi et laïque en même temps, sa personnalité charismatique lui a gagné l’amitié et l’admiration de tous les autres écrivains palestiniens. Ayant puisé dans le patrimoine culturel arabo-islamique, sa culture et son savoir se sont étendus et se sont développés petit à petit pour s’enrichir de toutes les cultures universelles, et de nombreux jeunes écrivains ont tourné dans son orbite et se sont déclarés comme ses fervents disciples. Une fulgurante lumière bleue | Rania Samara Loin du courant habituel de la littérature palestinienne et arabe, il avait recours à la mémoire personnelle et collective pour accomplir une œuvre originale où se multiplient et se tissent tous les genres littéraires. Les frontières s’abolissent entre prose et poésie, l’opposition entre philosophie et poésie se dissipent dans son texte ouvert, les expressions simples de son théâtre sont interprétées à la lumière de la mythologie grecque, de la philosophie des Lumières ou de la culture arabe classique.
Lumière bleue n’est pas une autobiographie au sens traditionnel du terme. Le livre contient pourtant tous les ingrédients: narrateur, récit personnel, souvenirs, personnages, flash-backs, associations d’évènements, sincérité, point de vue du narrateur, etc. Mais ici l’auteur aborde un angle ignoré encore de l’autobiographie, se complait dans l’introspection des personnages marginaux, se lance dans de profondes contemplations métaphysiques et esthétiques. Il se montre particulièrement préoccupé par la réalité et par la possibilité de s’en saisir car, selon la belle formule de Ghassan Kanafani, il trouve «dans la réalité plus d’imagination que dans l’imagination même, et dans l’imagination plus de réalité que dans la réalité même.»
Lumière bleue raconte la période américaine de Barghouti et sa vie à l’université américaine de Seattle dans laquelle il s’était entièrement fondu, avant de se retirer progressivement et d’effectuer le retour au pays. En effet, rares sont les écrivains arabes qui ont évoqué leur expérience d’étudiants aux USA, leur implications, avec autant d’ouverture, de sincérité, de spontanéité. Notre auteur n’était pas un étudiant comme les autres: c’était un lettré, un poète, un rêveur jusqu’à en perdre la raison, il nous confie par exemple être arrivé à un point inimaginable de folie et de schizophrénie. Il nous fait vivre une atmosphère psychédélique, chère aux jeunes générations des années 70, où les phénomènes extérieurs influencent profondément le cerveau et la raison, agissent sur les sens et les mènent dans un vertigineux labyrinthe psychologique.
Dans l’un ou l’autre des trois pôles qui constituent l’horizon de cet étudiant: la cinémathèque appelée La Grande illusion, le bar La Lune bleue, et le café La Dernière issue, (noms possédant bien sûr des significations symboliques) il noue des relations avec des personnages marginaux, originaux qui semblent eux aussi évoluer au bord de la folie et qui, venus d’un roman pour aller dans le roman, s’aventurent à la recherche d’une certaine identité.
Par ailleurs, le livre est traversé par des souvenirs d’enfance en Palestine et à Beyrouth. Mais il faudrait attendre la traduction du dernier et magnifique récit Je serai parmi les amandiers pour connaître la véritable autobiographie de Barghouti, dans laquelle, ses études achevées, il revient en Palestine, tente de retrouver ses lieux mythiques et de renouer avec ses liens historiques, sociaux et familiaux.

Un extrait du livre Hussein al-Barghouti, Lumière bleue, Sindbad, 2004, pp 26 – 27

La barrière… l’expression m’a plu. Etrange comme les lieux peuvent ressembler à des pièges. J’étais sain d’esprit, cultivé, je faisais des études supérieures, tout semblait rouler comme sur des roulettes… Mais à l’intérieur, il y avait un désert habité seulement par un être à genoux dans le vide en train de se «ronger le cœur», selon l’expression d’un poète anglais, qui poursuit: «Alors je lui demandai: Est-il amer? et il répondit: Très amer, mon ami.»
La Grande Illusion, qui s’attribuait le titre de cinémathèque, semblait un pied de nez spécialement à mon intention: toute ma vie n’était qu’une illusion, une petite illusion – j’en étais conscient – , mais le fait qu’il pût s’agir d’une «grande illusion», voilà qui représentait une proposition tout à fait nouvelle!
Un petit café, avec un petit escalier et, dehors, un auvent tellement délavé par la pluie et le temps que le bois avait pris une teinte indéfinie et maussade, mélange de bleu, de vert et de gris. Sous cet auvent s’abritaient quelques bancs, encore plus décrépits et moroses, sur lesquels la pluie avait laissé des traînées sombres pareilles à des barreaux de prison qui ne cessaient de couler. C’est sur l’un de ces bancs que je fis la connaissance de Suzanne. Un vestige du mouvement contestataire des années 1960, malade, dont le visage mûr, aux lèvres rouges et pulpeuses, s’empourprait de timidité comme celui d’une petite fille sous le foulard blanc qui le ceignait. Lorsqu’elle parlait, son double menton tremblait et s’agitait. Elle n’avait ni amoureux, ni père, ni mère, ni amis, tout ce qu’elle possédait était un petit cahier dans lequel elle dessinait indéfiniment le même paon bleu. Assise à l’une de ces tables, elle me jeta un regard aigu et me lança:
- Toi, tu vis à l’intérieur de ta tête.
Je fus surpris par la justesse de sa remarque. Je vis à l’intérieur de ma tête, en d’autres termes je suis à peine vivant, en plein désert, quasiment un cadavre… Extérieurement, j’avais l’air plutôt joyeux et sûr de moi, débordant de vie; c’est ce que j’affichais, ce que je prétendais être. Comment savoir où se situe la frontière qui sépare l’individu de ce qu’il prétend être?
Je l’invitai chez moi. Dans mon studio, une baie vitrée, et, sur le mur d’en face, des étagères croulant sous les livres, au milieu desquels j’avais posé une branche de pin rapportée d’une de mes excursions nocturnes dans le bois.
- Une branche de pin au milieu des livres? dit-elle avec un rire ironique.
Je rétorquai sur le même ton:
- Il y a de la vie là-dedans.
Tirant sur sa cigarette, elle secoua la tête et commenta:
- Contradictoire.
Je compris ce qu’elle ne disait pas: nul besoin d’aller chercher une branche de pin pour ressentir la vie si l’on est soi-même pleinement vivant.
Elle ne savait encore rien de ma peur de devenir fou, ou même de commettre un crime; de mon côté, je ne réalisais pas combien se cachait de terreur sous mes efforts pour paraître sain d’esprit.
Rania Samara
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