Ecrivains des frontières.  Voyage en Palestine(s) | Rania Samara, Wole Soyinka, Mahmoud Darwich, Centre Culturel Sakakini, José Saramago, Breyten Breytenbach, Vicenzo Consolo, Christian Salmon, Elias Sanbar, Juan Goytisolo
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Rania Samara   
 
Ecrivains des frontières.  Voyage en Palestine(s) | Rania Samara, Wole Soyinka, Mahmoud Darwich, Centre Culturel Sakakini, José Saramago, Breyten Breytenbach, Vicenzo Consolo, Christian Salmon, Elias Sanbar, Juan Goytisolo
Il est difficile de classer ce film dans la catégorie des documentaires, les deux réalisateurs ayant choisi de travailler librement, sans contraintes, loin des cadres des maisons de productions et des règles pré-établies des films documentaires. C’est aussi une œuvre de fiction, une œuvre d’art en soi, grâce à la beauté audio-visuelle qui se dégage des personnages et de leurs textes et à la polyphonie musicale constituée par ces voix, lisant en chinois, en arabe, en afrikaner, en portugais, en italien, en espagnol, en français et en yoruba. Ainsi, ce film, à la fois documentaire et créatif, est à ajouter aux Carnets de route écrits par les membres de cette délégation et publiés en France par le P.I.E. sous le titre de Le Voyage en Palestine.
Adoptant un langage visuel simple, les réalisateurs ont filmé ce qu’ils voyaient et ont enregistré les commentaires des écrivains palestiniens et israéliens que la délégation avait rencontrés. Les scènes sont très diversifiées: rencontres avec des gens ordinaires comme avec des personnalités haut-placées, dialogues en aparté entre les écrivains, extraits des allocutions prononcées au Centre Culturel Sakakini, lectures off, conversations dans le car, aux checkpoints et dans les longues files d’attentes en compagnie des étudiants et des professeurs qui se rendaient à l’Université de Bir Zeit, etc.
Il faudrait mentionner surtout l’excellent montage qui a agencé les séquences, les textes, leur succession ou leur imbrication. Il faudrait mentionner aussi le clin d’œil symbolique des réalisateurs qui ont confié au poète chinois Bei Dao, chef de file de la poésie obscure, le rôle du narrateur qui commente le voyage de la manière la plus limpide.
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Wole Soyinka
La délégation était composée du romancier américain Russel Banks, président du P.I.E., des deux lauréats du prix Nobel de littérature: le Nigérien Wole Soyinka et le Portuguais José Saramago, du poète chinois exilé aux Etats-Unis Bei Dao, du poète et romancier sud-africain Breyten Breytenbach, du romancier espagnol Juan Goytisolo, du romancier italien Vicenzo Consolo et du secrétaire général du P.I.E, l’écrivain français Christian Salmon. L’écrivain et historien palestinien Elias Sanbar a accompagné la délégation, ainsi que Leïla Shahid, la Déléguée Générale de Palestine en France, dont la présence charismatique ajoute au film une sympathique bouffée de spontanéité et de vivacité.
La mission de la délégation était claire: écouter et soutenir. Christian Salmon le dit au cours d’une interview: «Nous voulons écouter et faire entendre les voix dans le fracas de la guerre, celle des écrivains, des artistes, des universitaires, de tous ceux qui préparent l’avenir en dehors des parties. Il nous fallait opposer à la logique de la guerre non une force d’interposition, mais des forces d’interprétation.» En ce qui concerne la prise de position des membres de la délégation, Russel Banks dit: «Il n’y a aucune difficulté à connaître le point de vue des intellectuels israéliens, que l’on peut lire tous les jours dans la presse. Celui des Palestiniens n’est pas si facile d'accès. Notre rôle n'était pas non plus d'offrir une vision équilibrée d’une situation qui est, elle, entièrement déséquilibrée.»
A son tour, l’écrivain italien Vicenzo Consolo insiste sur le devoir d’engagement des écrivains: «Nous avons le devoir d’écrire. En tant que citoyens du monde occidental, nous portons la responsabilité de ce qui se passe, et ce qui se passe ici est une humiliation pour l’humanité.»
A travers les paroles des écrivains et leurs rencontres avec les Palestiniens, le film cherche à donner le point de vue opposé aux slogans perpétrés par les Israéliens. Et Goytisolo, qui a passé de nombreuses années dans les prisons franquistes, dit: «La parole est devenue impuissante. La Palestine est une zone de langage effondré, les mots ne paraissent pas avoir le même sens des deux côtés de la frontière. Les dégâts de la guerre ont détruit aussi les structures linguistiques. Comment pourrait-on entendre un morceau de musique dans le bruit des chars?» Mahmoud Darwich dit en ce sens aussi: «La fêlure qui a atteint la Palestine a atteint d’une faille structurelle aussi bien le poème que la pièce de théâtre et que le tableau inachevé.» Salmon dit à son tour: «Ici, nous entendons presque les mots qu’on broie. Les souffrances des peuples s’enfoncent dans l’épaisseur de la mémoire.».
Le rôle des écrivains dans une telle situation consistait à rompre le silence, à relancer le récit et à reconstruire un langage de paix. A croire, que les Israéliens s’étaient rendu compte du danger que représentait pour eux la reprise du langage par les victimes et les opprimés car, à l’issue des rencontres avec les écrivains qui avaient eu lieu au théâtre al-Qassaba, les soldats israéliens avaient envahi le théâtre, le détruisant de fond en comble, dans une action de vengeance qui voulait assassiner le langage retrouvé et effacer les traces des mots qui résonnaient encore dans le lieu. Ils avaient mis en actes la métaphore de Christian Salmon sur cette guerre « verbicide».

Le film est constuit sur une structure parallèle et opposée à la fois. Nous entendons par exemple la voix off de Mahmoud Darwich lisant Etat de siège, tandis que nous voyons à l’écran des foules de Palestiniens attendre aux barrages de contrôle et subir toutes sortes d’humiliations. Des paroles hautement poétiques racontent l’Histoire glorieuse de la Palestine, tandis qu’à l’écran défilent un paysage désolé, des routes éventrées et des bâtiments effondrés. Nous voyons les zones éclairées des quartiers israéliens de Jérusalem tandis que l’obscurité et le couvre-feu règnent sur les quartiers palestiniens. Nous touchons encore mieux ce contraste en voyant un enfant montrer un trou béant dans la terre, causé par une bombe et dire: «C’est ici ma maison.», et ailleurs, nous voyons les villas des colons et leurs jardins au gazon verdoyant. Le film nous montre tout aussi clairement le parallélisme inversé dans l’entreprise assidue pour installer des milliers d’étrangers en Israël et celle, menée par les exactions et la violence, pour déloger les Palestiniens et les contraindre à partir.
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Juan Goytisolo
Juan Goytisolo se demande: «Jusqu’à quand pourrait-on assister en spectateur à l’injustice de l’histoire, à la tragédie qui se déroule sur la terre de Palestine, devenue une terre de désolation?». Effectivement, la terre a perdu ses repères à cause de la violence programmée et incessante. Et Salmon d’ajouter: «La laideur du béton et du bitume s’étend sur les plus beaux paysages de l’histoire humaine.» Les collines et les plaines ont été déchiquetées pour construire des routes de détournement qui protègent l’accès des colonies israéliennes. Les oliviers millénaires ont été arrachés et les orangeraies ont été détruites pour améliorer la visibilité et faciliter la surveillance. A perte de vue, on ne voit que des terrains vagues plantés de miradors.
Effectivement, les bulldozers et les tanks sont les véritables acteurs du film. Les séquences où leur présence sur l’écran se répète comme un leitmotiv hideux, en totale rupture avec la symphonie polyphonique que nous entendons et qui en constitue le contre-point. C’est comme si ces images sont autant de pauses qui permettent de passer d’une séquence à l’autre. Elles nous poussent à dire avec Breytenbach: «La Puissance n’est pas la Justice.»
Malgré toute cette violence dominante, il n’y a, dans ce film qui s’adresse à notre intellect et à notre logique, aucune scène qui interpelle le pathos ou qui s’adresse à l’affectif. Pas de sang qui coule, pas de blessés, pas de cadavres, pas de femmes qui se lamentent. Une seule séquence, mais qui en dit long: celle de l’homme qui sanglote en silence tout en regardant, impuissant, les soldats israéliens arracher ses oliviers et les débiter à la tronçonneuse. Ailleurs, on voit un autre déterrer dans les décombres de sa maison un petit pot qui contient une belle rose rouge, cette séquence répond de manière spontanée à une phrase de l’allocution de Darwich accueillant ses invités: «Nous cultivons l’espoir, l’espoir que nos poètes puissent voir la couleur rouge dans la rose et non dans le sang.»

En fin de compte, je voudrais tenter de répondre à la question qui s’impose à nous à propos du (s) du pluriel accolé au mot «Palestine», que les réalisateurs ont jugé nécessaire d’ajouter au sous-titre. Le pluriel veut-il dire que la Palestine, de Gaza aux Territoires occupés, est constituée de morceaux disparates de territoires, sans continuité géographique? Ou est-ce que les colonies, les checkpoints israéliens qui font intrusion dans les territoires palestiniens rendent le déplacement d’une région à l’autre comme un déplacement d’un pays à l’autre? Ou est-ce parce que les frontières palestiniennes se déplacent «à la vitesse d’un nuage de sauterelles» comme le dit Christian Salmon?
Toujours est-il que cette marque du pluriel proposée par le film interpelle la conscience internationale. En effet, l’extrême sensibilité, la langue littéraire raffinée, esthétique et éloignée de toute sensiblerie que nous est offerte est le meilleur porte-parole de la cause palestinienne dans l’univers de la culture, des arts et même de la politique.



Rania Samara