Berlin-Leipzig ou l’Allemagne fleuron de l’urbanisme et de l’industrie du livre | Yussef Bazzi
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Yussef Bazzi   
Berlin-Leipzig ou l’Allemagne fleuron de l’urbanisme et de l’industrie du livre | Yussef Bazzi«Bienvenue en Allemagne, le pays des idées» cette banderole est la première chose que j’ai lue à ma sortie de l’aéroport. A peine arrivé au pont où commence la route vers Berlin, j’ai pu lire une pancarte publicitaire de la société Bayer qui fabrique la miraculeuse aspirine : «le savoir pour une vie meilleure».
Je me suis dit c’est donc le pays des idées, du savoir et de l’aspiration vers une vie meilleure. Mais Michael mon hôte, qui conduisait, répondit à mon admiration pour «l’âme» allemande qu’il préférait la Suisse, où le poids de l’identité et de la citoyenneté est moindre. Bien qu’il aime Berlin, il cherche à se soustraire à une seule appartenance, à une seule patrie. C’est pourquoi Diaphanes, la maison d’édition qu’il a fondée il y a quelques années, a deux sièges: l’un à Berlin et l’autre à Zurich. Dans le même esprit, il publie des traductions, surtout des auteurs français. Cette année, il édite outre mon livre traduit de l’arabe, une œuvre anglaise. Il en a assez, dit-il, de l’autosuffisance de la culture allemande. Chaque fois qu’il se rend à Paris, il mesure combien les Français sont en avance en matière de traduction des littératures mondiales. L’ambition de Michael Heitz, comme je l’ai découvert par la suite, procède d’une volonté «politique» chez tous les Berlinois, qui ne s’arrêtent pas de bâtir.
Cette ville qui s’étend sur une plaine immense au cœur de l’Europe s’est trouvé depuis 20 ans capitale de l’Allemagne réunie du jour au lendemain, et c’est en plus une ville ouverte sur l’Europe, elle qui, surtout dans sa partie occidentale, a connu 44 ans d’isolement.
Berlin, avec ses institutions, ses commodités, ses réseaux de transport et ses monuments désire ne pas être uniquement allemande. C’est pourquoi elle ne se contente plus des idées et du savoir qui ont fait sa réputation. Partout, elle multiplie les signes de la beauté et des couleurs qu’elle ne cesse de fabriquer perpétuant de la sorte une ambiance de divertissement et de spectacles.
Ici, chaque café croule sous les brochures et les posters annonçant expositions, pièces de théâtre, galas et spectacles. Des tas de prospectus sur les étagères. Dans les gares et dans les stations de tramway ou de métro, on voit en permanence des groupes de jeunes artistes.
J’interroge Christina sur sa ville, elle me répond que Berlin est l’endroit où vient la jeunesse de partout. C’est la ville des jeunes, des artistes et de ceux qui cherchent une nouvelle chance. Selon Michael, cela remonte au temps où Berlin était la seule ville d’Allemagne de l’Ouest où le service militaire n’était pas obligatoire. Elle était alors le refuge de la jeunesse. Le romancier anglais Tom Mc Carthy me dit alors que nous étions assis au bar du théâtre Woksbühne: «Berlin veut devenir une ville plus internationale, moins nationale ; elle est en compétition avec Londres et Amsterdam. Elle change tous les jours et ses projets de modernisation et de reconstruction ne s’arrêtent pas. On y construit chaque jour quelque chose de nouveau ; on y voit chaque jour un nouveau monument. C’est certainement la ville la plus accueillante pour les jeunes en Europe. C’est même pour cela que la vie y est la moins chère. Ce que Paris ne peut pas se permettre.»
Ici, personne ne vous dicte ce que vous avez à faire. Personne ne vous surveille ni ne vous demande des comptes. C’est ainsi que le passager du tramway paie de lui-même son ticket, le composte. Tout le monde s’acquitte de ce devoir sans qu’aucune autorité ne soit là pour le réprimer ou le surveiller car il n’y a de contrôleur qu’une fois sur cent voyages. Toutes les directions sont clairement indiquées. A Alexanderplatz, où se dresse la tour de télévision érigée par les Communistes pour impressionner les Occidentaux. Depuis, elle abrite le café américain Starpak, L’intérieur de la tour grouille de marques capitalistes et d’une foule bigarrée.
Cette ville se métamorphose à un rythme très rapide ce qui fait que même les habitants ont besoin de plans. Les chauffeurs de taxis ont un plan de la ville en plus du GPS. J’ai pensé à la manière avec laquelle nous orientons chez moi les étrangers: «Allez tout droit ! N’importe qui vous dira où c’est». Cela ne veut pas dire que les Berlinois n’aident pas les étrangers mais pour ne pas passer pour un imbécile, on se retient de poser des questions puisque tout est indiqué.
Berlin est une ville qui a été complètement détruite lors de la deuxième Guerre Mondiale. De grands terrains étaient de ce fait disponibles pour la reconstruction. En outre, la cité était formée de deux villes : une communiste à l’Est et une capitaliste à l’Ouest. C’était le plus important point de choc idéologique. Pendant plus de 40 ans, elle fut le lieu de compétition entre les deux modèles, celui du bloc de l’Est et celui du «monde libre» qui s’y sont investis de toutes leurs forces faisant de Berlin un formidable espace de concurrence urbaine dans un pays déjà obsédé par l’architecture et l’urbanisme.
Avec la réunification de l’Allemagne prend fin une ère qui mêla les traces architecturales du XVIeme siècle, les réalisations architecturales de l’époque nazie et celles de la fièvre moderniste avec ses deux versants socialiste et capitaliste. En 1990, commence une nouvelle ère qui n’est pas encore terminée et qui se caractérise à l’Ouest par les signes d’opulence et à l’Est par la réhabilitation.
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Monument de l’Holocauste, Berlin
Parce qu’il est difficile de garder tous les monuments socialistes ou de les éliminer, la tendance qui prévalut fut celle de l’embellissement sinon la sauvegarde de certains monuments pour leur «esthétique» historique. C’est sans doute pourquoi le promeneur ne cessera pas de s’étonner de ce mélange de styles porteurs des contradictions historiques, politiques, idéologiques et sociales. A l’heure de la mondialisation, on peut trouver un caractère festif à la coexistence de la Porte de Brandebourg, du monument de l’Holocauste, de la tour de télévision et de la post-moderniste place Postdam. Pourtant, à plus d’un égard, Berlin demeure composée de deux villes, une orientale et une occidentale. Selon le mot de Michael : ce sont des siamois tout à la fois unis et désunis.
Au niveau du Charlie Chek point, la dernière barrière américaine du temps des alliés avant le mur, les frontières sont encore visibles. Comme une blessure de l’Histoire qui fait encore souffrir l’Allemagne et sa mémoire. La même blessure se voit devant la Porte de Brandenburg ou devant le Reichstag où le sentiment de culpabilité prévaut sur la fierté. C’est ainsi que les Allemands déjouent la peur qu’ils suscitent chez leurs voisins. Ils dissimulent leur véritable grandeur, leur force. Ils enveloppent d’humilité tout ce qui peut suggérer leur suprématie. Ils ont peur de faire peur aux autres. On peut même avancer que l’identité allemande et la politique implicite de ce pays sont fondées sur le principe de rassurer l’autre, sur le devoir de réduire la ferveur nationale. C’est sans doute pourquoi les Allemands sont les Européens les plus convaincus, les moins enclins au nationalisme.
Ici, la politique est avant tout l’affaire de la mairie, de la gestion de la ville. Le pouvoir est une série de mesures administratives visant l’amélioration permanente des conditions de vie et du bien-être collectif ; c’est un effort continu pour embellir les places, pour améliorer la condition des habitants. A Berlin, la politique relève de l’ingéniorat ; c’est une fabrique d’idées pour l’évolution, le confort et l’optimisme.
La journée berlinoise se passe entre les idées, le savoir et l’art. On a du mal à s’imaginer face au même optimisme que l’Europe connut au XVIIIème siècle à propos du progrès.
Nous quittons Berlin pour Leipzig par le train qui traverse les forêts que les Allemands ont replantées arbre après arbre selon un plan symétrique. Je demande à Christina comment peut-on parler de forêt alors que chaque arbre est à égale distance de l’autre. «Nous avons reboisé cette vaste plaine et avons crée ces forêts après la Guerre».
Dans la banlieue de Leipzig, la cité de la musique, de la philosophie, de l’imprimerie et de la grandiose architecture germanique, se dresse le parc des expositions, un chef-d’œuvre de l’architecte Meinhard Von Gerkan, où se tient chaque année le salon du livre. C’est une structure légère en verre et en métal. Cette impression de légèreté est renforcée par ce vaste et mince plan d’eau traversé par des voies piétonnes. De loin, on a l’impression que les gens marchent sur la surface de l’eau.
Le parc est aussi grand qu’un aéroport et pourtant il s’en dégage une étonnante impression de légèreté et de transparence tant il reflète le paysage. Vu de l’extérieur, c’est une ruche qui fait penser à une scène de science-fiction: des dizaines de milliers de personnes passent sous la coupole en verre dans des passerelles semblables à des tuyaux transparents.
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Parc des exposition, Berlin
Le parc est composé de six bâtiments de trois étages dont chacun égale le salon du livre de Beyrouth. Dans ce labyrinthe, il y a des milliers de stands, des dizaines de milliers de visiteurs et des millions de livres qui attirent des millions de lecteurs germanophones venus d’Allemagne, de Suisse, d’Autriche… Le droit d’entrée est de 13 euros seulement, autant qu’un ticket de cinéma ou un billet de train mais je ne sais pas combien de citoyens chez nous accepteraient de payer 20 $ US pour entrer dans un salon du livre !
En cinq jours, il y eut mille séances de lecture, c’est-à-dire plus de mille écrivains ont présenté, lu, discuté leurs publications sans parler des centaines de colloques, conférences et lectures programmés en dehors du parc. Autant d’activités qui font que la ville ne désemplit pas, le salon drainant des millions de visiteurs, des artistes de tous bords. La ville devient ainsi le cœur battant de l’Europe avec sa gare, l’une des plus importantes d’Europe, le carrefour des voies vers la Russie, l’Autriche, les pays du Baltique, l’Italie…
Entre le Berlin du progrès, de l’urbanisme et le Leipzig des livres et des gares, l’Allemagne, qui a honte de sa grandeur et se retient de toute exhibition, semble le pays le plus proche de l’avenir.


Yussef Bazzi
(03/04/2009)



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