La Palestine enterre son poète | Marie Medina
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Marie Medina   
La Palestine enterre son poète | Marie MedinaMahmoud Darwish, "le poète de la terre", est retourné à la terre. Pas celle de Barweh, son village détruit en 1948, mais celle de Ramallah, en Cisjordanie. Accompagné par des milliers de Palestiniens, il a été enterré au sommet d'une colline, après trois jours de deuil national et d'hommages unanimes.

Les rues de Ramallah étaient placardées de portraits de lui sur tout l'itineraire de la procession funèbre, de la place centrale Al-Manara au Palais culturel où il avait lu ses derniers poèmes en juillet. C'est à côté de cet édifice, qui porte désormais son nom, que le poète a été mis en terre.

A côté de la tombe recouverte de couronnes de fleurs, de branches d'oliviers et de drapeaux palestiniens, Raniin Hasuna confie son attachement pour Mahmoud Darwish. "Il nous donnait la force de continuer, de continuer à croire que ce pays a le droit d'exister et que nous avons le droit d'être ici", explique la jeune femme de 21 ans, le cou enroulé d'un keffieh. S'il existe des artistes talentueux parmi la jeune génération, aucun ne pourra obtenir la même reconnaissance que Mahmoud Darwish, prévoit-elle. "C'était lui-même un réfugié. Sa vie entière représentait la lutte du peuple palestinien".

Sa famille avait fui le village palestinien de Barweh, en Galilée, une région qui appartient à l'Etat d'Israël depuis sa création, il y a 60 ans. La localité a été détruite lors de la guerre israélo-arabe de 1948. Au début des années 1970, le poète a choisi de s'exiler à l'étranger pour ne revenir s'installer à Ramallah qu'en 1996, après la signature des Accords d'Oslo. Des accords qu'il avait dénoncés, prévoyant qu'ils ne garantiraient pas aux Palestiniens une paix juste.
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Aux funérailles, Petra Barghouti, la veuve du poète Hussein Barghouti, se souvient de l'atmosphère post-Oslo. "C'était une période très difficile à comprendre. Mahmoud Darwish a été celui qui a pu l'interpréter et nous donner une compréhension, nous apporter de l'espoir et du courage". Elle regrette que l'ami de son défunt mari n'ait pas été inhumé près de son village natal, à côté de Haïfa: "C'est un symbole de notre droit au retour".

Venu aux obsèques pour "partager ce moment avec tous les Palestiniens", Ismaïl El Habash évoque l'importance que le poète a eue pour lui. "Il m'a appris à combattre d'une façon différente", souffle-t-il, "d'une façon humaine qui épargne les vies et les larmes".

La Palestine enterre son poète | Marie Medina"Tous les jours, je pense aux mots de Mahmoud Darwish", raconte Huda Imam, la directrice du Centre d'études de Jérusalem qui a organisé après les funérailles une soirée de lectures dans la Vieille Ville. "Quand je suis devant un soldat, je pense à ses paroles et peut-être que ses mots me calment un peu".

Pour elle, la poésie de Darwish est belle surtout dans l'attention qu'elle porte aux détails du quotidien. Souvent le matin, en préparant son café turc, Huda Imam se remémore les vers qui évoquent ce rituel : le café noir doit être versé dans une tasse à fond blanc pour laver l'esprit des cauchemars de la nuit.

La directrice du Centre d'études de Jérusalem se souvient d'avoir croisé Mahmoud Darwish il y a quelques années au pont Allenby. A ce point de passage entre la Jordanie et la Cisjordanie, entièrement contrôlé par Israël, de jeunes Palestiniens travaillent, comme porteurs de bagages par exemple. Dès qu'ils ont vu le poète, ils se sont mis à chanter "J'ai la nostalgie du pain de ma mère", l'un de ses nombreux poèmes mis en musique. "C'était très fort", relate-t-elle.

"Il exprime ce que nous ne pouvons pas exprimer. Il dit ce que nous ressentons", note Ghada Khouri, une professeure d'arabe qui n'arrive pas encore à parler au passé. Pour elle, le poète savait notamment narrer "ce que signifie la perte d'une terre, ce qui signifie d'être privé de liberté" et il le faisait "d'une façon si belle..."

La Palestine enterre son poète | Marie MedinaMunir Nuseibah, coordinateur de la clinique des droits de l'Homme à l'université Al-Quds, modère l'enthousiasme général. "Je n'aime pas sa poésie", avoue-t-il à voix basse. Il la juge souvent "trop abstraite, trop métaphorique". Il dit préférer la poésie de Tamim Al Barghouti, moins opaque et plus proche de la réalité : "Dans ses descriptions, la Palestine n'est pas un paradis, Jérusalem n'est pas une sorte de firmament".

Ghada Khouri rappelle que Mahmoud Darwish a révolutionné la poésie arabe en bousculant le modèle classique. Plus proche de la prose, son style est "plus musical", estime-t-elle. "Il parle mieux au coeur".

C'est précisément au coeur que les Palestiniens ont été touchés en apprenant la mort de Darwish. Tous se sentaient liés au poète, véritable monument national. "Il est comme un vrai père pour moi", affirme Nidal Bulbul, un journaliste de Gaza, en saluant "un grand écrivain patriote". "Il est la Palestine, dans son histoire, dans sa terre, dans son avenir", clame Roleen Tafakji, une autre reporter.

Les personnes qui avaient approché Mahmoud Darwish peuvent en général raconter en détail chaque minute de leur rencontre. Elles parlent d'une âme élégante, d'un homme abordable mais timide.
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Cette proximité s'est traduite dans le deuil. Tandis que leurs dirigeants - aussi bien l'Autorité palestinienne que le Hamas - chantaient les louanges du poète disparu, les Palestiniens lui rendaient des hommages plus intimes. Ils ont allumé des bougies dans les rues de Ramallah mais aussi chez eux. Dans l'appartement des amies qui m'hébergent à Jérusalem, trois petites flammes brûlent devant une photographie où est écrit "Au revoir, poète de la terre / Au revoir, Mahmoud Darwish".


Marie Medina
photo par Stanislaw Nowak
(15/08/2008)

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