Trans-ports poétiques: Mahmoud Darwich | Jalel El Gharbi
Trans-ports poétiques: Mahmoud Darwich Imprimer
Jalel El Gharbi   
Trans-ports poétiques: Mahmoud Darwich | Jalel El GharbiDes confins de l’Arabie - qui fut jadis heureuse - aux rivages de l’Atlantique - qui ne furent jamais heureux -, on connaît ce poème: «Je me languis du pain de ma mère / du café de ma mère / des caresses de ma mère / jour après jour / l’enfance grandit en moi / j’aime mon âge / car si je meurs / j’aurai honte des larmes de ma mère». Qui est ce poète qui enthousiasme les foules beaucoup plus que n’importe quelle star de la chanson, remplit les stades, suscite des réactions les plus passionnées, donne du fil à retordre aux services de sécurité? Mahmoud Darwich, né en 1941 en Galilée, dans le nord de la Palestine. Tout commence en 1948, quand il est chassé de son village natal. Il connut les prisons israéliennes à maintes reprises, l’assignation à résidence, l’exil au Caire, Beyrouth, Paris et Tunis. Le 28 avril 1988, quelques mois après le déclenchement de l’Intifada, Ytzhak Shamir monte à la tribune de la Knesset pour dénoncer un poème: «L’expression exacte des objectifs recherchés par les bandes d’assassins organisés sous le paravent de l’OLP vient d’être donnée par l’un de leurs poètes, Mahmoud Darwich, soi-disant ministre de la Culture de l’OLP... J’aurais pu lire ce poème devant le Parlement, mais je ne veux pas lui accorder l’honneur de figurer dans les archives de la Knesset». Voici un extrait de ce que dit le poème incriminé : «Vous qui passez parmi les paroles passagères / Vous fournissez l’épée, nous fournissons le sang / vous fournissez l’acier et le feu, nous fournissons la chair / vous fournissez un autre char, nous fournissons les pierres / vous fournissez la bombe lacrymogène, nous fournissons la pluie / Mais le ciel et l’air / sont les mêmes pour vous et pour nous / Alors prenez votre lot de notre sang et partez». Mais ce serait une grande méprise que de réduire la poésie de Darwich à une poésie de combat. La Palestine est bien plus qu’une réalité géographique pour lui. Elle est le pays intérieur, intériorisé dans cette métempsycose qui caractérise les territoires du bonheur quand ils reviennent dans la mémoire de l’homme qui che¬mine, à l’appel du désir. Ou alors, la Palestine est moins qu’une réalité géographique, juste un alibi comme tous les thèmes que traite la poésie : «lointain est mon pays / la terre que j’ai quittée / a ressuscité à l’intérieur de moi / et toi, tu es lointaine / je t’aperçois / semblable à un éclair saisissant de roses / dans mon coeur, le besoin de chanter / pour tous les ports / et... je t’aime / mais je n’aime pas les chansons expéditives / et les baisers furtifs ». Cette terre intériorisée, devenue paysage interne, objet de désir. Et Darwich est profondément lyrique, de ce lyrisme qu’il appelle «lyrisme épique», c’est-à-dire la passion qui pousse au cheminement, ce qui fait que l’on troque sa terre et les comptines de l’enfance pour une terre autre et pour des chants autres. Définissons le lyrisme épique comme étant la conscience de vivre ses amours dans ce qui n’est pas seulement une histoire personnelle mais une histoire commune qui se nourrit de lectures et d’expériences ontologiques. Le poète pense à son pays comme à un poème. Il pense le poème intransitivement. Lecteur infatigable, pétri d’humanisme et de lectures diverses, il se réfère souvent à la mythologie grecque, se définissant même comme poète troyen. «J’habite ma poésie, et je choisis d’être un Troyen car j’aimerais demeurer une victime. J’ai tant de fois souhaité être victorieux pour mettre à l’épreuve mon humanisme, ma capacité à être solidaire d’une victime qui, d’une certaine façon, a contribué elle-même à façonner mon propre destin» déclare-t-il dans ce livre que je vous souhaite vivement de lire: La Palestine comme métaphore . Convaincu que «la poésie campe tantôt en Grèce et tantôt en Asie ; tantôt en Espagne et tantôt au Mexique...», il lit Walcott, Ginsberg, Char, Tagore, Baudelaire, Ritsos, Rimbaud, Lorca, Michaux, Pound, Bonnefoy, Zbignew Herbert, Czeslaw Milosz, les poètes arabes, le Cantique des cantiques... Mais Darwich préfère les lectures historiques, philosophiques et politiques. Ce sont ces lectures qui nourrissent la poésie de Darwich de références aussi diverses que Sophocle, la chute de Grenade, Rome, Canaan, les Indiens d’Amérique... chantant cette force majeure qu’est le désespoir : «Le désespoir peut recommencer la Création. Car il est capable de trouver les débris nécessaires, ceux des choses premières, des premiers éléments de la Création». Réécrire la ge¬nèse (celle de l’être, de l’être au monde et celle du Verbe) tel semble être le rêve du poète, de tout poète. Gardons-nous de laisser entendre que le poète sombre dans la noirceur. Sa poésie demeure lumineuse aussi élégante que le poète. Je vous souhaite vivement de (re)lire Darwich.

Mahmoud Darwich est largement traduit en français. On lira aux éditions Minuit Rien qu’une autre année , 1983; Palestine mon Pays: l’Affaire du poème , 1988; Plus rares sont les roses ; aux éditions Cerf: Chronique de la tristesse ordinaire, suivi de Poèmes palestiniens , 1989; aux éditions Actes Sud: Au dernier soir sur cette terre , 1994; Une mémoire pour l’oubli , 1994; Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude , 1996. Nous conseillons par-dessus tout le volume: La Terre nous est étroite traduction d’Elias Sanbar, éditions NRF / poésie Gallimard 2000 ainsi que l’irrésistible La Palestine comme métaphore , Entretiens. Sindbad, Actes Sud 1997. ..


Pages choisies
Ne t’excuse pas pour ce que tu as fait dit un titre de Mahmoud Darwich. Deux épigraphes, introduites sous l’intitulé «Associations d’idées ou associations de devenirs», citent Abu Tamam : «Tu n’es plus toi/Ni les maisons ne sont les maisons», à quoi fait écho le mot de Lorca : «Et maintenant, je ne suis plus moi-même/Ni la maison n’est ma maison.» Dans ces poèmes de l’interrogation ontologique, les catégories dichotomiques Orient/Occident, ici/ailleurs, ipséité/altérité s’estompent par la vertu de l’oxymore : «Il n’y a pas d’ici ailleurs que là-bas/Ni de là-bas ailleurs qu’ici, par la vertu de ces villes : Le Caire de Amal Danqal, Damas et Tunis. Pour repenser le monde, le poème se fait méditation sur lui-même, se mue en réflexion de type spéculaire – car il faut qu’un poème se voie. Or la réflexion spéculaire est de nature rhétorique : «Chemin désignant la chose et son contraire/Tant métonymie et métaphore se ressemblent.» Dès lors, le texte peut confondre les connotations du figuier musulman et celles du sapin chrétien. Il peut s’ériger en compagnon des choses en devenir. Un des mots du recueil : nuage, cela qui est protéiforme et se prête à la lecture et à l’habitat poétique. Dès lors, le poème peut devenir promesse d’un «jour féminin/aux métaphores transparentes/de constitution parfaite.» Poème inscrit dans le rêve d’un rêve, dans cela qui tient de l’essence poétique.

J’ai la sagesse d’un condamné à mort
J’ai la sagesse d’un condamné à mort :
Je ne possède rien et donc rien ne me possède
J’ai écrit mon testament avec mon sang :
«Fiez-vous à l’eau, vous, habitants de ma chanson»
Je me suis endormi ensanglanté et couronné de mon lendemain
J’ai rêvé que le cœur de la terre était plus grand que sa mappemonde,
Plus limpide que son miroir et que ma potence
Et je me suis épris d’un nuage blanc qui me prendrait
Vers le haut
Comme une huppe avec des ailes de vent. A l’aube
L’appel de garde de nuit
M’a tiré de mon rêve et de ma langue :
«Tu vivras une autre mort
Revois donc ton dernier testament
L’heure de ton exécution a encore été reportée»
«A quand ?» ai-je demandé
«Attend, dit-il, tu mourras davantage
J’ai dit :
«Je ne possède rien et donc rien ne me possède»
J’ai écrit mon testament avec mon sang
«Fiez-vous à l’eau, vous, habitants de ma chanson».

Notre pays
Notre pays,
Lui qui est très près de la parole de Dieu,
A pour toit des nuages
Notre pays,
Lui qui est loin des attributs du Nom,
A pour carte celle de l’absence
Notre pays,
Lui qui est petit comme un grain de sésame,
A des perspectives célestes… et un gouffre dissimulé
Notre pays,
Lui qui est pauvre comme les ailes d’un épervier,
A des livres sacrés… et une blessure dans l’identité
Notre pays,
Dont les collines sont encerclées et lacérées,
A les embuscades du passé récent
Notre pays, qui est ilote,
A la liberté de mourir d’ignition et de nostalgie
Pourtant dans sa nuit sanguinaire, notre pays
Est un diamant qui rayonne de loin, très loin
Pour éclairer son dehors
Quant à nous, qui sommes à l’intérieur,
Nous sommes de plus en plus étouffés.

Rien que la lumière
Rien que la lumière,
Je n’ai arrêté mon cheval
Que pour cueillir une rose rouge dans
Le jardin d’une Cananéenne qui a séduit mon cheval
Puis s’est barricadée dans la lumière :
«N’entre pas ni ne sors»
Je ne suis donc ni entré ni sorti
«Me vois-tu ?» dit-elle
J’ai alors murmuré : «Pour le savoir, il me manque la différence
Entre voyageur et chemin et la différence
Entre chanteur et chansons…»
Jéricho s’est assise comme une lettre
De l’alphabet dans son nom
Et j’ai trébuché sur mon nom
A la croisée des significations…
Je suis ce que je serai demain
Et je n’ai arrêté mon cheval
Que pour cueillir une rose rouge dans
Le jardin d’une Cananéenne qui a séduit mon cheval
Et je m’en suis allé chercher mon espace
Plus haut et plus loin
Encore plus haut, encore plus loin
Que mon temps…

Assonance (i.m Edward Saïd)
Mahmoud Darwich
Traduction de Jalel El Gharbi



Cinquième avenue/Novembre/New York
Le soleil est un plateau en métal qui vole en éclats
J’ai dit à mon âme étrangère dans l’ombre
Est-ce Babel ou Sodome ?
Là, sur le seuil d’un précipice électrique
J’ai rencontré Edward à hauteur de ciel
Il y a de cela trente ans.
Le temps était moins fougueux qu’il ne l’est aujourd’hui
Chacun de nous dit :
Si ton passé est expérience
Fais du lendemain sens et vision
Allons donc
Allons donc
Vers notre lendemain assurés
De la franchise de l’imagination et du miracle de l’herbe.
Je n’ai pas souvenir que nous soyons allés au cinéma
Le soir mais j’ai entendu des Indiens
Devant moi m’interpeller : ne te fie
Ni au cheval ni à la modernité.
Non, aucune victime ne demande à son bourreau :
Es-tu moi-même ? Si mon épée était
Plus grande que ma rose demanderais-tu
Si je ferais comme tu fais ?
Une telle question suscite la curiosité de l’esthète
Dans un bureau vitré donnant sur des
Tulipes dans un jardin là où
La main de l’hypothèse est pure
Comme la conscience de
L’esthète quand il règle ses comptes avec
La tendance humaine. Il n’y a pas de lendemain
Dans le passé, avançons donc.
Le progrès est peut-être
Un pont qui ramène vers la barbarie…
New York. Edouard se réveille
A la paresse de l’aube. Il joue un air de Mozart
Cavale dans le court de tennis de l’université
Et pense à la migration de la pensée à travers les frontières,
Par-dessus les barrières. Il lit le New York Times,
Ecrit un commentaire enfiévré et maudit un orientaliste
Qui indique à un général le point faible
Dans le cœur d’une orientale. Il prend son bain. Il choisit
Son costume avec l’élégance d’un coq. Il prend
Son café au lait et crie à l’aube :
Assez d’atermoiements.
Il marche sur le vent. Et dans le vent,
Il sait qui il est. Le vent n’a ni toit
Ni maison. Le vent est la boussole
Indiquant le nord pour l’étranger.
Il dit : je suis là et suis ici
Je ne suis ni là ni ici.
J’ai deux noms qui se rencontrent et se séparent
J’ai deux langues. Et j’ai oublié dans laquelle des deux
Je rêvais
J’ai un anglais aux mots malléables
Pour écrire
Et j’ai une autre langue extraite du dialogue du ciel
Avec Jérusalem, son timbre est argenté
Mais elle ne suit pas mon imagination.
-Et ton identité ? dis-je
- C’est se défendre…
L’identité est fille de la naissance
Mais elle est en fin de compte invention de son homme
Et point un héritage. Moi, le multiple je porte
Dans mon dedans mon dehors renouvelé. Mais
J’appartiens à la question de la victime. Si je n’étais pas d’ici
J’aurais entraîné mon cœur à élever
Là-bas la gazelle de l’écriture…
Emporte donc ton pays partout où tu vas et sois
Narcissique s’il le faut.
Exil est le monde intérieur
Exil est le monde extérieur
Qui es-tu alors entre les deux ?
Je ne me définis pas
De peur de m’égarer. Je suis ce que je suis.
Je suis mon autre dans une dualité
Dans une consonance entre la parole et le signe
Si j’écrivais de la poésie, j’aurais dit :
Je suis deux en un
Comme les deux ailes d’une hirondelle
Qui se contente d’annoncer la bonne nouvelle
Quand tarde le printemps,
Qui aimant un pays le quitte
[L’impossible est-il lointain]
Qui aime partir vers n’importe quoi
Car c’est dans le voyage libre entre cultures
Que les chercheurs de l’essence humaine trouveront
Assez de sièges pour tous…
Ici, avance une marge. Ou alors c’est un centre qui
Recule. L’Orient n’est pas complètement Orient
Ni l’Occident parfaitement Occident
L’identité est ouverture à la pluralité
Elle n’est ni citadelle ni tranchée.
La métaphore dormait sur la rive du fleuve.
N’eut été la pollution
Elle aurait embrassé l’autre rive
-As-tu écrit des romans ?
-J’ai essayé…essayé de récupérer
Mon image dans le miroir des femmes lointaines, avec le roman
Mais elles se sont engouffrées dans leur nuit imprenable
Et elles m’ont dit : nous avons un monde indépendant du texte
L’homme n’écrira pas la femme, l’énigme ni le rêve
La femme n’écrira pas l’homme, le symbole ni l’étoile
Aucun amour ne ressemble à un autre. Aucune nuit
A une autre. Enumérons donc les qualités
Des hommes et rions !
- Et qu’as-tu fait ?
J’ai ri de mon absurdité
Et jeté le roman
A la poubelle
Le penseur freine la narration du romancier
Et le philosophe explique les stances du chanteur
Aimant un pays il le quitte :
Je suis ce que je suis, ce que je serai
Je me mettrai bas moi-même
Et choisirai mon exil. Mon exil est l’arrière fond
De la scène épique
Je défends le besoin qu’ont les poètes
A la fois d’un lendemain et de souvenirs
Je défends des arbres que revêtent les oiseaux
En guise de pays et d’exil
Je défends une lune encore valable
Pour un poème d’amour
Je défends une idée brisée par la fragilité de ceux qui y croient
Je défends un pays ravi par les mythes
-Peux-tu revenir vers n’importe quoi ?
Mon devant traînent mon arrière et se hâte
Je n’ai pas de temps à ma montre pour tracer des lignes
Sur le sable. Mais je peux aller vers hier
Comme le font les étrangers quand ils entendent
Par un soir triste le poète pastoral :
«A la fontaine, une fille remplit sa cruche
Avec les pleurs des nuages
Et rit et pleure pour une abeille
Qui a piqué son cœur là où souffle l’absence
L’amour est-il ce qui fait mal à l’eau ou bien
Une maladie dans le brouillard…»
[Jusqu’à la fin de la chanson]
-Tu peux donc être sujet au mal de la nostalgie ?
-Oui une nostalgie pour un lendemain plus lointain, plus haut
Et encore plus lointain. Mon rêve guide mes pas.
Et ma vision assoie mon rêve sur mes genoux
Comme un chat domestique, lui le réaliste, le fictif
L’enfant de la volonté : nous pouvons
Changer la fatalité du précipice !
- Et la nostalgie pour hier ?
C’est une émotion qui ne concerne le penseur
Que pour comprendre l’aspiration de l’étranger aux outils de l’absence.
Quant à ma nostalgie, elle est lutte contre un présent
Qui tient le lendemain par les testicules
-Ne t’es-tu pas infiltré vers la veille quand
Tu es rentré chez toi à
Jérusalem au quartier Talbia ?
Je me suis préparé à m’allonger
Dans la garde-robe de ma mère comme le fait l’enfant
Quand il a peur de son père et j’ai cherché à
Me remémorer ma naissance et à suivre
La voie lactée sur le toit de la vieille maison
Puis j’ai cherché à tâter la peau
De l’absence et l’odeur de l’été venant
Par le jasmin du jardin. Mais la hyène de la réalité
M’a éloigné d’une nostalgie qui s’est retournée comme une voleuse
Derrière moi.
-As-tu eu peur ? Et de quoi?
Je ne peux rencontrer l’échec face à
Face. Je me suis arrêté devant la porte comme un mendiant
Demanderai-je l’autorisation à des étrangers qui dorment
Dans mon propre lit, pour me visiter
Pendant cinq minutes? Dois-je m’incliner avec respect
Devant ceux qui habitent mon rêve d’enfant? Demanderont-ils
Qui est ce visiteur étranger importun?
Pourrai-je parler de guerre et de paix
Parmi les victimes et les victimes des victimes sans
Mots supplémentaires ni phrases intercalées ?
Me diront-ils: il n’y a pas place pour deux rêves
Dans un même lit?
Ce n’est ni lui ni moi
Mais un lecteur qui se demande
Ce que nous dira la poésie en temps de catastrophe
Du sang,
Du sang.
Du sang
Dans ton pays
Dans mon nom, dans le tien, dans
La fleur d’amandier, dans la peau de banane,
Dans le lait de l’enfant, dans la lumière, dans l’ombre,
Dans le grain de blé, dans la salière,
Des snipers adroits atteignent leurs cibles,
Avec excellence
Du sang,
Du sang
Du sang
Cette terre est plus petite que le sang de ses enfants,
Debout au seuil de la résurrection comme
Des sacrifices. Cette terre est-elle vraiment
Bénie ou alors baptisée dans
Du sang
Du sang
Du sang
Que ni les prières ni le sable n’assèchent
Il n’y a pas de justice dans les Saintes Ecritures
Qui suffirait pour que les martyrs aient le bonheur de
Marcher au-dessus des nuages. Du sang le jour.
Du sang dans l’obscurité. Du sang dans le langage !
Il a dit : le poème peut accueillir
La perte, rai de lumière brillant
Au cœur d’une guitare ou un Christ sur
Une jument et lardé de belles métaphores
L’esthétique n’est que la présence de la vérité
Dans la forme
Dans un monde sans ciel
La terre devient précipice et le poème
Un don du deuil ou une des qualités
Du vent du Sud ou du Nord.
Ne décris pas tes blessures
Celles que la caméra voit et crie pour t’entendre
Et crie pour savoir que tu es encore en vie
Et encore en vie et que la vie sur terre
Est possible. Invente un espoir aux mots
Crée un parti ou un mirage qui prolongerait l’espoir
Et chante car l’esthétique est liberté
La vie qui se définit par son contraire,
Dis-je, c’est la mort… non pas la vie.
Nous vivrons, dit-il, si la vie nous laisse
Tranquilles. Soyons maîtres des mots qui
Rendront éternels leurs lecteurs –selon
L’expression de ton génial ami Ritsos-
Si je meurs avant toi
Je te confie l’impossible, dit-il.
J’ai dit : l’impossible est-il lointain ?
A une génération, dit-il.
-Et si je meurs avant toi demandé-je ?
-Je présenterai mes condoléances aux monts de Galilée, dit-il,
Et j’écrirai «l’esthétique n’est que
D’atteindre l’idoine» Maintenant, n’oublie pas :
Si je meurs avant toi, je te confie l’impossible !
Lorsque je l’ai visité dans la nouvelle Sodome
En l’an deux mille deux il militait à la fois contre
La guerre de Sodome contre les gens de Babel…
Et contre le cancer. Il était comme le dernier héros
Epique, il défendait le droit de Troie
A avoir sa part dans le roman
C’était un aigle qui disait adieu à sa cime
Très haut
Très haut
Car résider sur l’Olympe
Et sur les sommets
Suscite l’ennui
Adieu
Adieu poésie de la douleur !

Dis-moi Mahmoud, frère, qu’entends-tu par «mer» ? Que veut dire la mer, la mer ton ultime coup de feu ?
- D’où viens-tu frère ?
- De Haïfa.
- De Haïfa et tu ne connais pas la mer ?
- Je n’y suis pas né ; je suis né dans un camp.
- Tu es né dans ce camp et tu ne connais pas la mer ?
- Si, je connais la mer. Je voulais dire quel est le sens de la mer dans un poème ?
- Le sens de la mer dans un poème est le même qu’au bord de la terre.
- En poésie, la mer est-elle la même que la mer maritime ?
- Oui, la mer est la mer en poésie, en prose et au bord de la terre.
- C’est que l’on m’a dit que tu étais symboliste, profondément symboliste. C’est pourquoi j’ai pensé que ta mer était autre chose que la mer que nous connaissons, autre chose que la nôtre.
- Non frère, on t’a induit en erreur. La mer est aussi la terre ; la mer est aussi la mienne. Nous sommes de la même mer et nous sommes promis à la même mer. La mer est la mer…
Le combattant s’étonne que le poète ne parvienne pas à expliquer sa poésie ou il s’étonne de la facilité de la poésie dès lors que la mer est la mer ou il s’étonne du droit de la simple réalité sur la parole.
-N’es-tu pas, frère, celui qui fait entrer la mer en poésie lorsque tu la prends sur tes épaules et que tu l’installes où tu veux. N’es-tu pas celui qui ouvres à grands battants la mer de la parole en nous ? N’es-tu pas la mesure du vers et la poésie de la mer. Moi, je suis innocent. Moi, je défends mon droit, la mémoire de mon père et je lutte contre le désert.
-Moi aussi mais la mer est la mer et nous y irons tout à l’heure dans les arches modernes de Noé, dans un bleu qui laisse voir une blancheur infinie et qui ne laisse pas voir de rivage. Mais où es donc la mer. Nous prendra-t-elle en mer ? Et là je ne suis pas mort.
Je ne suis pas encore mort. Je vais dormir. Qu’est-ce que le sommeil ? Quelle est cette mort magique tapissée de noms de raisins ! Un corps lourd comme une balle jeté dans le sommeil sur un nuage de coton. Un corps qui absorbe le sommeil sur le rythme de voix lointaines, des voix venant d’un passé défait sur les plis du lit et de nos jours.
Je frappe à la porte du sommeil avec mes muscles qui se relâchent et qui se tendent. Il m’ouvre les bras. Je demande la permission d’entrer. Il m’y autorise. J’entre. Je le remercie. Je le loue, lui fais des louanges. Le sommeil m’appelle et j’appelle le sommeil.
Le sommeil, c’est la noirceur qui se décompose progressivement en gris, en blanc doux et fort. Le blanc du sommeil, c’est l’éveil de la fatigue, son dernier gémissement blanc. Le sommeil a une terre blanche, un ciel blanc et une mer blanche. Ses muscles sont forts, des muscles en fleur de jasmin. Le sommeil est un seigneur, un prince, un roi, un ange, un sultan et un dieu.
Je vais me rendre à lui comme un amoureux à l’éloge de la première femme. Le sommeil est un destrier blanc sur un nuage blanc. Le sommeil est paix. Le sommeil est un rêve sortant du rêve…
(Une mémoire pour l’oubli. Traduction Jalel El Gharbi)



Hommage à Edward Said
Contrepoint
Trans-ports poétiques: Mahmoud Darwich | Jalel El Gharbi
Edward Said
Edward Said résistait encore, à l’injustice, au cancer, à l’intolérance, quand la mort l’a emporté, le 24 septembre 2003. Le grand poète palestinien Mahmoud Darwich lui rend hommage.
par Mahmoud Darwich

New York. Novembre. 5e Avenue.
Le soleil est une soucoupe éclatée.
A l’ombre, j’ai interrogé mon âme étrangère : Cette ville est-elle Babylone ou Sodome?
Là-bas, au seuil d’un gouffre électrique haut comme le ciel, j’ai rencontré Edward, il y a trente ans.
Les temps étaient moins impétueux.
Chacun a dit à l’autre:
Si ton passé est expérience, fais du lendemain sens et vision!
Partons, partons vers notre lendemain, sûrs de la sincérité de l’imagination et du miracle de l’herbe.
Je ne sais plus si nous avons été au cinéma ce soir-là, mais j’ai entendu des Indiens anciens me crier: Ne fais confiance ni au cheval ni à la modernité.
Non. Aucune victime n’interroge son bourreau: Suis-je toi, et si mon glaive avait été plus grand que ma rose... Aurais-je agi comme toi?
Une telle question suscite la curiosité du romancier dans un bureau de verre donnant sur les lys d’un jardin... Là où l’hypothèse est blanche comme la conscience de l’auteur s’il solde ses comptes avec la nature humaine... Nul lendemain dans la veille, avançons donc !
Le progrès pourrait être le pont du retour à la barbarie...
New York. Edward se réveille sur la paresse de l’aube. Il joue un air de Mozart. Dispute une partie de tennis sur le court de l’Université. Réfléchit au périple de la pensée par-delà les frontières et les barrières. Parcourt le New York Times. Rédige sa chronique nerveuse. Maudit un orientaliste qui guide un général au point faible dans le cœur d’une orientale. Se douche. Choisit un costume avec l’élégance d’un coq. Boit son café au lait et crie à l’aube : Ne traîne pas !
Sur le vent, il marche. Et dans le vent, il sait qui il est. Pas de toit au vent. Pas de demeure. Et le vent est une boussole pour le nord de l’étranger.
Il dit : Je suis de là-bas. Je suis d’ici et je ne suis ni là-bas ni ici. J’ai deux noms qui se rencontrent et se séparent, deux langues, mais j’ai oublié laquelle était celle de mes rêves. J’ai une langue anglaise, au vocabulaire docile, pour écrire. Et une autre, venue des conversations du ciel avec Jérusalem. Son timbre est argenté, mais elle est rétive à mon imagination.
Et l’identité? J’ai dit.
Il répondit : Autodéfense... Donnée à la naissance, l’identité est finalement façonnée par celui qui la porte, elle n’est pas héritage. Je suis le multiple... En moi, mon dehors renouvelé. Mais j’appartiens à l’interrogation de la victime.
N’étais-je de là-bas, j’aurais entraîné mon cœur à élever, là-bas, la gazelle de la métonymie...
Porte donc ta terre natale où que tu ailles et sois narcissique s’il le faut.
– Exil, le monde extérieur. Exil, le monde caché. Qui es-tu donc entre eux?
– Je ne me présente pas de peur de me perdre. Et je suis ce que je suis.
Et je suis mon autre dans une dualité harmonieuse entre parole et signe.
Si j’étais poète, j’aurais écrit :
Je suis deux en un, telles les ailes d’une hirondelle
Et si le printemps tarde à venir, je me contente de l’annoncer!
Il aime des pays et les quitte. (L’impossible est-il lointain?) Il aime migrer vers toute chose. Car, dans le voyage libre entre les cultures, il y a place pour tous ceux partis à la recherche de l’essence de l’homme.
Voici qu’une périphérie avance, qu’un centre recule. L’Orient n’est pas totalement Orient ni l’Occident, Occident. Et l’identité est ouverte au multiple.
Elle n’est ni citadelle ni tranchée.
La métaphore dormait sur l’une des rives du fleuve. N’était la pollution,
Elle aurait enlacé l’autre rive.
– As-tu écrit ton roman?
– J’ai essayé... Tenté de retrouver mon image dans les miroirs des femmes lointaines. Mais elle se sont enfoncées dans leur nuit fortifiée. Et elles ont dit: Notre univers est indépendant du texte. Aucun homme n’écrira la femme, énigme et rêve. Aucune femme, l’homme, symbole et star. Nul amour ne ressemble à un autre, nulle nuit à une autre nuit. Laisse-nous donc énumérer les vertus des hommes et rire!
– Qu’as-tu alors fait?
– J’ai ri de mon absurdité et mis mon roman au panier.
Le penseur bride le récit du romancier et le philosophe dissèque les roses du chanteur.
Il aime des pays et les quitte: Je suis qui je serai et deviendrai. Je me construirai moi-même et choisirai mon exil. Mon exil est l’arrière-plan de la scène épique. Je défends le besoin des poètes de gloire et de souvenirs, et défends des arbres qui habillent les oiseaux de pays et d’exil, une lune encore apte à un poème d’amour, une idée brisée par la fragilité de ses défenseurs et un pays enlevé par les légendes.
– Pourrais-tu revenir à quoi que ce soit?
– Ce qui m’attend me tire et se presse... Je n’ai pas le temps de tracer des traits sur le sable. Mais je peux visiter le passé comme le font les étrangers quand ils écoutent le poète pastoral dans le soir triste:
«A la fontaine, une jeune fille emplit sa jarre de larmes des nuages
Et elle pleure et rit d’une abeille qui a piqué son cœur à l’heure du départ.
L’amour est-il douleur de l’eau ou maladie dans la brume...»
(Et cætera, et cætera, jusqu’à la fin de la chanson.)
– Tu pourrais donc être atteint du mal de la nostalgie?
– Une nostalgie pour le lendemain. Plus lointaine, plus élevée et plus lointaine. Mon rêve guide mes pas et ma vision pose mon rêve sur mes genoux, chat familier. C’est le réel imaginaire, le fils de la volonté : Nous pouvons modifier la fatalité du gouffre!
– Et la nostalgie du passé?
– Un sentiment qui ne concerne que le penseur soucieux de comprendre l’attrait de l’étranger pour les outils de l’absence. Quant à ma nostalgie, elle est un combat pour un présent qui s’agrippe au lendemain.
– T’es-tu infiltré dans hier, le jour où tu t’es rendu à la maison, ta maison, à Jérusalem, dans le quartier de Tâlibîya?
– Tel l’enfant s’il a peur de son père, je m’étais préparé à me cacher dans le lit de ma mère. J’ai essayé de revivre ma naissance, de suivre le chemin du lait sur le toit de ma vieille maison, essayé de palper la peau de l’absence, de sentir le parfum de l’été dans le jasmin du jardin. Mais l’hyène de la vérité m’a éloigné d’une nostalgie qui, derrière moi, se tenait sur ses gardes telle une voleuse.
– As-tu eu peur et de quoi?
– Je ne peux rencontrer la perte face à face. Tel le mendiant, je me suis tenu à la porte. Demanderai-je à des inconnus qui dorment dans mon lit la permission de me rendre visite à moi-même cinq minutes ? Me courberai-je avec respect devant les occupants de mon rêve d’enfance ? Demanderont-ils: Qui est ce visiteur étranger et indiscret? Pourrai-je seulement parler de paix et de guerre entre victimes et victimes des victimes, sans mots superflus et sans incises? Me diront-ils : Pas de place pour deux rêves dans le même lit?
Ni lui ni moi n’aurions pu.
Mais lui est un lecteur qui s’interroge sur ce que nous dit la poésie au temps du désastre.
Sang
et sang
et sang
dans ta patrie
Dans mon nom et le tien, dans la fleur d’amande, la peau de banane, le lait de l’enfant, la lumière et l’ombre, le grain de blé, la boîte à sel. Des snipers virtuoses touchent leur cible.
Sang
sang
sang
Cette terre est plus petite que le sang de ses enfants, offrandes dressées aux seuils de la résurrection. Cette terre est-elle bénie ou baptisée
Par le sang,
le sang
le sang
Que n’assèchent ni les prières ni le sable ? Pas de justice suffisante dans les pages du Livre saint pour donner aux martyrs la joie de marcher librement sur les nuages. Sang, le jour. Sang, la nuit. Sang dans les mots !
Il dit : le poème pourrait accueillir la perte, filet de lumière luisant au cœur d’une guitare ou un christ monté sur une jument et ensanglanté de belles métaphores. Qu’est le beau, sinon la présence du vrai dans la forme?
Dans un monde sans ciel, la terre se change en gouffre. Et le poème est l’un des présents de la consolation, l’une des qualités des vents, qu’ils soient de sud ou de nord. Ne décris pas ce que la caméra discerne de tes blessures.
Crie pour t’entendre et crie pour savoir que tu es encore vivant et vivant, que la vie sur cette terre est encore possible. Invente un espoir pour les mots. Crée un point cardinal ou un mirage qui prolonge l’espérance et chante, car le beau est liberté.
Je dis: la vie définie par son contraire, la mort, n’est pas une vie!
Il dit: Nous vivrons, même si la vie nous abandonnait à notre sort.
Soyons ces seigneurs des mots qui rendent leurs lecteurs éternels, pour parler comme ton génial ami Ritsos...
Et il dit: Si je meurs avant toi, je te confie l’impossible !
Je demande: Est-il lointain?
Il répond: A distance d’une génération.
Je dis: Et si je meurs avant toi?
Il répond: Je consolerai les monts de Galilée et j’écrirai: «Le beau n’est que l’accession à l’adéquat.» Bon! Mais n’oublie pas.
Si je meurs avant toi, je te confie l’impossible !
A ma visite dans la nouvelle Sodome, en l’an deux mille deux, il résistait à la guerre de Sodome contre les gens de Babylone et au cancer. Dernier héros épique, il défendait le droit de Troie à sa part du récit.
Aigle, là-haut,
Là-haut,
Faisant ses adieux à ses cimes,
Car la résidence au-dessus de l’Olympe
Et des sommets
Génère l’ennui.
Adieu
Adieu, poésie de la douleur!

(Traduit par Elias Sanbar)
(Tous droits réservés Mahmoud Darwich et Actes Sud)
Mahmoud Darwich

par Jalel El Gharbi
(14/08/2008)

mots-clés: