Revue Europe | Mahmoud Darwich, Revue littéraire Europe, René Char, Romain Rolland, Louis Aragon, Paul Eluard, Henri Meschonnic
Revue Europe Imprimer
Djalila Dechache   
«A chaque effondrement de preuves, le poète répond par une salve d’avenir», René Char.

//© Couverture Ernest Pignon-Ernest, Ramallah 2009© Couverture Ernest Pignon-Ernest, Ramallah 2009Créée en 1923, l’audience de la Revue littéraire Europe est de niveau international. Conçus et réalisés par les meilleurs spécialistes, les dossiers d’Europe ont gagné leur réputation tant en France que dans de nombreux pays à travers le monde. La revue paraît sept fois par an. Pour ce numéro spécial qui ouvre l’année 2017, le nom et l’œuvre de Mahmoud Darwich manquait au panthéon des plus grands poètes : il rejoint désormais la compagnie de Romain Rolland, Louis Aragon, Paul Eluard, Henri Meschonnic et même « le poète de la scène », Antoine Vitez, parmi les animateurs historiques de la revue. Mahmoud Darwich, traduit en plus de vingt langues, a gagné au fil des ans et des étapes de sa vie toutes sortes de distinctions internationales, comme la médaille, en France, de l’ordre du Mérite des Arts et des Lettres (1993), le Prix Lotus des écrivains afro-asiatiques (1969), le Prix Lénine de la paix et plus récemment, en 2004, le réputé prix hollandais Prince Claus.

L’homme qui remplit les stades des pays arabes a gagné un public immense, servi par des musiciens hors pair tel que Marcel Khalifé et le Trio Joubran, sans oublier le merveilleux comédien Français, Didier Sandre qui le dit et le lit en langue française si brillamment et avec une retenue impeccable.

« La plus belle parole est celle qui se situe entre une poésie qui ressemble à la prose et une prose qui ressemble à la poésie », écrit Abû Hayyân al Tawhîdî, cité par Mahmoud Darwich, dans Comme des fleurs d’amandier ou plus loin.

Comme le précise Kadhim Jihad Hassan, c’est là une des prouesses du poète Mahmoud Darwich que « d’avoir fait s’estomper les différences entre le poème de ce type et le poème en prose, ou la prose cadencée ».A la fois manifeste, engagement et invitation, cette référence à l’un des plus grands prosateurs arabe du Xème siècle, dépositaire de l’adab (ensemble d’usages, de comportements, de bonne compagnie et de connaissances culturelles), illumine le genre de la poésie et prose arabes de la période andalouse à nos jours.

Ce numéro d’Europe, riche de contributions internationales, évoque les principaux aspects de la vie et de l’œuvre de Mahmoud Darwich. Il inclut plusieurs textes du poète inédits en français : des poèmes extraits de ses œuvres du début, un long entretien retraçant son parcours poétique, des articles et écrits épistolaires dont trois lettres échangées avec son ami et frère, le poète Samih El Qassim. Tous ces textes témoignent de son écriture féconde, en mouvement, se développant au gré de ses séjours dans différents pays, se projetant dans un « advenir » qui témoignera de ses changements, d’une légèreté retrouvée, d’un détachement progressif à mesure que sa vie avance au rythme d’accidents de santé notamment, à mesure de ses convictions de poète, d’homme et poète planétaires « et plus loin encore » serait-on tenté d’ajouter, et pas seulement de poète de Palestine. Ces textes bénéficient d’une traduction inédite de Kadhim Jihad Hassan. Autour de lui, se sont associés des participations et des textes d’Etel Adnan, Tahar Bekri, Mohammed Berrada, Subhi Hadidi, Jean-Michel Maulpoix, Ernest Pignon-Ernest, l’auteur et homme de théâtre Olivier Py, Elias Sanbar et Farouk Mardam-Bey. Soulignons la contribution de l’universitaire Aurélia Hetzel, sous le titre « Le poète en sursis » (p149-156) qui analyse le texte « Une mémoire pour l’oubli » écrit à Paris en 1982 peu après un séjour à Beyrouth assiégée. La problématique de l’exilé et du colonisé dans son propre pays, tout en faisant partie des « Présents-absents », selon la classification israélienne, jaillit à chaque mot, à chaque phrase, à chaque silence.

Le numéro se referme sur une bibliographie et des repères biobibliographiques.

Tous s’accordent à affirmer le caractère multiple, pluriel du poète, mû par une quête perpétuelle, visible et invisible, palpable et immatérielle, désormais absent et présent, dans le même temps, « Entrant – sortant » de la pierre du peintre Ernest Pignon – Ernest à Ramallah, ultime demeure du voyageur sans bagage.

Il y a un « je ne sais quoi » de grand qui bouleverse chez Mahmoud Darwich, dans sa posture, sa gestuelle et sa magnifique voix, son indescriptible et reconnaissable voix habitée, sa respiration qui transcende le moindre mot, la moindre syllabe, le moindre regard, silence, souffle.

Même si la comparaison peut sembler déplacée, toutes proportions gardées, cela rappelle la magnifique tirade du poète égyptien Bayram Etounsi qui, présentant un texte à la diva Om Kalsoum, l’a mis dans un état émotionnel si grand que ses amis lui demandèrent : « Comment fais-tu, Bayram pour écrire des mots si forts? Il répondit : Je ne les écris pas, je les respire ! ». Les deux poètes et la Dame sont entrés dans l’Histoire et font partie de la culture arabe.

A l’heure où une chaire universitaire et culturelle Mahmoud Darwich est fondée à l’initiative du Ministre-Président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Rudy Demotte, à Bruxelles en janvier 2017, la présence du poète disparu reste plus que jamais d’actualité.

 

               Revue Europe, Mahmoud Darwich, (95 éme année), n° 1053-1054 – janv. / fév. 2017

 

              Djalila Dechache