Présente Absence (Fi hadrat al-ghiyab ) de Mahmoud Darwich | Mahmoud Darwich, Farouk Mardam-Bey, Elias Sanbar, Ivana Marchalian
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Djalila Dechache   

Présente Absence (Fi hadrat al-ghiyab ) de Mahmoud Darwich | Mahmoud Darwich, Farouk Mardam-Bey, Elias Sanbar, Ivana MarchalianSes amis, Farouk Mardam-Bey et Elias Sanbar le savaient et lui aussi au premier chef, Mahmoud Darwich vivait sur le fil du rasoir depuis son opération chirurgicale à cœur ouvert en 2003. Il a eu le sursis nécessaire pour écrire des textes superbes dans une orientation au style différent : « Ne t’excuse pas », « Comme des fleurs d’amandier ou plus loin encore », « le Lanceur de dés et autres poèmes ». Pour ce dernier, lorsque Mahmoud dit son texte, il nous propulse vers une envolée d’actions représentée par des verbes à la première personne, le « Je », force agissante tel le tourbillon, le ressac de la vague qui fait perdre haleine…..jusqu’à défaillir.

Pour « Présente absence » - Fi hadrat al-ghiyab – au titre si riche, si mystérieux, on atteint un autre niveau ancré dans la culture arabe. C’est une notion qui renvoie à la religion avec la « Prière de l’absent » Salat al-ghayb, dédiée à la personne absente ou disparue, et dans un autre registre, au quotidien le plus simple.

Revient alors en mémoire l’excellent film de Simone Bitton, la scène de l’oncle de Mahmoud visitant le lieu de la maison familiale détruite, rayée du cadastre où il ne reste vraiment plus rien. La caméra suit l’homme jusqu’à l’emplacement précis de l’habitation, devenu pierres et broussailles, découpant le sol avec un bâton le périmètre d’avant, nommant l’endroit précis des pièces de la maison y compris la chambre de Mahmoud.

Plus tard, le poète dira : « J’ai appris que la langue et la métaphore ne suffisent pas pour fournir un lieu au lieu [...] Et l’histoire ne peut pas se réduire à une compensation de la géographie perdue », (dans La Palestine comme métaphore 1997).

En trouvant et traversant son chemin, Mahmoud Darwich ne peut oublier qu’à six ans, sa famille a fui les bombes pour se rendre dans une ville frontière libanaise lors du conflit israélo-arabe de 1948, exode désormais appelé Nakba (catastrophe) : « On nous désignait alors par le mot “réfugiés”, et comme nous étions absents lors du recensement et que nous sommes rentrés illégalement, nous avons beaucoup peiné pour obtenir des cartes de résident. Une nouvelle appellation nous a été attribuée : les “présents-absents” ! C’est-à-dire que nous étions présents physiquement mais absents juridiquement. (Entretiens sur la poésie, 2006).

De plus, « Présente absence » fait écho à un autre recueil du poète « Une mémoire pour l’oubli », « Dhâkira li-l-nisyân», titre repris partout dans le monde pour colloques et débats, porteur d’un riche paradoxe cher aux Arabes qui contient également un monologue intérieur où le poète est dans un état second entre veille et sommeil.

 

Fi hadrat al-ghiyab, terre, langue, mémoire.

L’absent c’est l’autre, l’émigré, le colonisé et post-colonisé, le réfugié, le palestinien, celui qui est parti ou que l’on a fait partir, le déplacé, qui ne prend pas part à la table des négociations parce qu’il a été mis en situation de ne pas pouvoir le faire : de toutes façons, il est absent et il est présent, présent sans plus. C’est ce paradoxe, cette dialectique qui est bien connue des peuples arabes et déjà développée dans la poésie antéislamique.

Dans le recueil « Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ?» autre manifestation de la Présente absence où l’enfant demande à son père :

- Où me mènes-tu, père ?
- En direction du vent, mon enfant […]
- Qui habitera notre maison après nous, père ?
- Elle restera telle que nous l’avons laissée mon enfant […].

 

 

//©Ernest Pignon –Ernest©Ernest Pignon –ErnestL’absence des personnes, des lieux, des paroles, ne sont pas absences. Elles restent présentes parce que nommés, vécus, portés par soi et par les autres. Les souvenirs ne sont pas représentés matériellement, ils sont gravés en soi, c’est important. Ils sont Fi hadrat al-ghiyab.

« Présence absente » est un long monologue intérieur et multiple où Mahmoud Darwich se laisse traverser par tout ce qui a compté pour lui, ses quêtes et ses questionnements, ses rêves et ses doutes, « avec les mots et les métaphores » qui le caractérisent dans un contexte historique des plus difficiles. L’éditeur évoque «  une étroite frontière entre une poésie en prose et une prose poétique ».Toute l’écriture de Mahmoud Darwich est poétique, n’a-t-il pas dit que : « Quoi que je fasse, je ne sors de moi que de la poésie », il est arrivé à un point tel que sa vie entière et dans ses moindres instants, est poétique et poétisée.

Dans « Je, soussigné » Mahmoud Darwich, lorsque l’auteur Ivana Marchalian perd un bouton de son manteau après une promenade parisienne avec lui, ne s’en est –il pas amusé, rendant l’instant et l’objet perdu, totalement poétiques ?

« Présente absence » est le fil conducteur de sa vie pour évoquer, dans une cadence et une fusion magnifiques, les sujets qui l’ont traversés, fil patiemment tissé et patiemment déroulé où Mahmoud Darwich s’adresse à lui-même à voix haute de sa belle voix pleine et chaude, à son alter ego, à la nation palestinienne, à la nation arabe et au monde, nation des hommes en constants mouvements et blessures, en déplacements, porté sans cesse par hadrat al-ghiyab…

« Chaque fois que l’absence t’a abandonné,
Tu t’es trouvé impliqué dans la solitude des dieux.
Sois donc « le dedans » errant de ton dehors
Et « le dehors » de ton dedans,
Sois présent dans l’absence ».
M.Darwich

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Mahmoud Darwich, Présente Absence (Fi hadrat al-ghiyab ), traduit de l’arabe par Farouk Mardam-Bey et Elias Sanbar, Actes Sud, 2016.

 


 

Djalila Dechache

23/07/2016