Je soussigné, Mahmoud Darwich, de  Ivana Marchalian | Mahmoud Darwich, Ivana Marchalian, Yves Gonzalez-Quijano, Farouk Mardam-Bey, Actes Sud
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Djalila Dechache   

Je soussigné, Mahmoud Darwich, de  Ivana Marchalian | Mahmoud Darwich, Ivana Marchalian, Yves Gonzalez-Quijano, Farouk Mardam-Bey, Actes SudLe titre est une attestation à donner des réponses à des questions, un engagement vis-à-vis de la journaliste pleine de vivacité qu'est Ivana Marchalian, étudiante à Paris au moment de la rencontre avec Mahmoud Darwich à Paris. Et plus encore, la promesse est accompagnée du pacte qui va plus loin : promettre de le rendre public, de l'éditer seulement 5 ans après son départ.

La photo de couverture caractérise à la fois la présence et l'absence de Mahmoud Darwich, il ne pose pas ou presque pas, il est assis de profil au bord d'un banc parisien près d'un arrêt d'autobus, les mains vides, semble libre, heureux, tranquille et comme à son habitude, élégant dans de sobres vêtements impeccables. Une très belle photo signée de Patrick Artinien.

Le livre se présente en trois parties : une partie de présentation datée de décembre 1991 où Ivana Marchalian narre le contexte de la demande d'interview puis de la rencontre avec Mahmoud Darwich ; elle ne s'est pas découragée et a réussi à livrer les réponses et tout ce qui se dit de précieux autour. Le manuscrit de 26 pages est suivi de sa traduction en français. Des photos de lui et de paysages de rues du quartier où il vit agrémentent l'ensemble.

L'écriture de Mahmoud Darwich, maintenant qu'il n'est plus là, est encore plus chère et fait partie de son legs. La graphie nous révèle paraît il ? La sienne est petite, serrée, équilibrée. Elle est une signature, vivante, personnelle, unique.

En recherchant dans sa biographie, il semble que la période parisienne n’a pas donné lieu à une édition française d’ouvrage. Il travaillait à son texte « Discours de l'homme rouge ». Entre « Chroniques de la tristesse ordinaire suivi de Poèmes palestiniens », traduit par Olivier Carré, Éditions du Cerf en 1989, à « Une mémoire pour l’oubli », traduit par Yves Gonzalez-Quijano et Farouk Mardam-Bey chez Actes Sud en 1994, cinq années se sont écoulées. L'on sait bien que s'il n'y a pas édition, cela ne signifie pas que l’auteur n’écrit rien. C’est peut-être un tournant dans son œuvre. Et dans sa vie. En 1991, il a 50 ans, l'âge des remises en questions. Et surtout il ne tarde pas à passer chez Actes Sud qui donnera une plus grande visibilité et un nouvel essor à son œuvre.

La journaliste de la revue libanaise Addawaliya, précise que Mahmoud Darwich était en 1991, « totalement absorbé par son écriture et refusait alors tout entretien à la presse ».

Homme de culture attaché à l'art, Mahmoud Darwich évoque ses goûts artistiques et culturels en citant les chansons de Bécaud « Et maintenant que vais-je faire » et « Quand il est mort le poète », Fairouz l'éternelle, le compositeur Marcel Khalifé qui a « donné une deuxième chance à mes poèmes », et enfin et surtout l'artiste peintre Paul Guiragossian issu de la même région que lui et qui le fascine.

« Et la terre se transmet comme la langue »…

Mahmoud aime Paris la nuit, toute illuminée, sous la pluie, Paris c'est « les arbres de l'exil et les pigeons sont gris », la langue française si difficile, il ne semble pas dépaysé, réussit à reconstituer un bout de chez lui, à commencer par son fameux café parfumé, ample, dont le goût reste longtemps dans la bouche.

Lors de l’interview du poète par la journaliste tout était si différent : comment se souvenir, comment étions-nous, que faisions-nous dans les années 90 ? A la faveur du Printemps Palestinien en France en 1997, accueilli au Théâtre de la Commune par l’intermédiaire de l’association France-Palestine que présidait à l’époque Jacques Salvator qui deviendra plus tard maire de la ville d'Aubervilliers, le miracle se produisit : la rencontre publique avec Mahmoud Darwich qui lira quelques-uns de ses textes devant une salle recueillie pleine à craquer.

Durant les années 90, Beyrouth se reconstruisait après un nouveau siège suivi de la guerre de libération. Mahmoud y était resté 10 ans, avec sa famille, contraint et forcé.

Dans « Je soussigné » il écrit de belles pages sur cette ville paradoxale et attachante, ville de repli, d'exil, de départ, de vivacité artistique, intellectuelle et culturelle, de déplacement familial, d'oubli impossible suivant les émeutes et intifadates palestiniennes. Ces années, dit-il

« Auraient dû me permettre d'exprimer davantage mon amour pour cette ville ».

Dans ce livre énigmatique par endroits, laconique à d'autre, on trouve les prémices de ses textes futurs avec ses thèmes de prédilection : l'être, la mort, l'autre, l'amour, la place et la finalité du poète, l'identité, la poésie, le café et en fil rouge la « tragédie palestinienne ». Dans le même temps il évoque des souvenirs d'enfance, parle de lui en signalant par exemple « son incapacité à garder ou de poursuivre la relation avec des gens extraordinaires ou qu'il aime».

Une petite voix pourrait lui dire : Pourtant Mahmoud tu as dédié des textes à des villes, à des personnes extraordinaires, auteurs, artistes, poètes que tu aimes et admires. Ce lien demeure à tout jamais.

Ses textes les plus fameux restent ceux où il évoque la terre au sens générique ou symbolique. La nature garde une place de choix avec les oliviers, les amandiers, le jasmin, la rose et le gardénia, le café parfumé à la cardamome de sa mère puis le sien qu'il fait avec un rituel bien à lui. La terre, parce qu'elle est avant tout mère, représente la langue, elle-même devenant Terre du poème.

De « Inscris, je suis arabe », à « La huppe », qu'est-il advenu du poète ?

Ces références mythiques, poétiques et réelles de son cheminement et de son engagement sont très importantes, près de trente ans les séparent. Elles traversent l'ouvrage jusqu’à sa fin, qu’elles clôturent momentanément, en quelque sorte, par des questions.

Ce texte présente un aspect vécu par Mahmoud le palestinien, l'étranger, l'exilé, qui doit sans cesse répondre de son identité au passage des frontières.

C'est Darwich, l'individu, l'homme qui se heurte aux humiliations administratives de tous les checks-point parce qu'il est palestinien, parce qu'il est arabe, étranger en terre étrangère, étranger sur sa propre terre, parce qu’il est réfugié, réduit de toutes parts, parce qu'il est différent et stigmatisé…

Le texte « La huppe » est écrit en 1991. La huppe empruntée à « La conférence des oiseaux » de Farid Eddine Attar, c’est l'oiseau qui conduit son groupe à travers les épreuves les plus terribles des sept vallées pour atteindre le Simorgh. La métaphore de l'oiseau dans le bestiaire arabo-persan est également très présente chez Darwich.

Entre les deux textes, Mahmoud est devenu celui qui conduit, celui dont on écoute les messages, le guide qui emmène le groupe, son groupe. « Et autour de notre huppe rassemblez et volez pour vous envolez » (La huppe, extrait de Au dernier soir sur cette terre Actes Sud, 1994, p77).

Ce qui demeure, qu'il répète comme une constante et qui correspond à chaque expérience ou parcours dans une vie, est que « le chemin de la maison est plus beau que la maison ». C'est durant le chemin que le changement intérieur, la transformation de l'être se produit. « ...Le chemin est la réponse et il n'est de chemin que l'effacement dans la brume».

Cela vaut pour lui, l'homme, le palestinien et le poète qu'il est en permanence et où qu'il soit désormais. Ne vaut-il pas pour chacun de nous dès lors qu'il est en quête de lui-même, ici-bas sur cette terre ?

 


 Djalila Dechache

02/02/2016

 

Ivana Marchalian, Je soussigné, Mahmoud Darwich, traduction Hana Jaber, Actes Sud 2015