Lorsque Alger regarde Viva Laldjérie | Daikha Dridi
Lorsque Alger regarde Viva Laldjérie Imprimer
Daikha Dridi   
 
Lorsque Alger regarde Viva Laldjérie | Daikha Dridi
Il y a des salles de cinéma à Alger qui, à certaines heures, offrent plus qu’une simple projection de film, des nids pour rendez-vous amoureux. Engloutis dans l’obscurité à l’arrière ou sur les côtés peu éclairés d’une salle immense qui dégringole en amphithéâtre jusqu’à l’écran géant, les amoureux de la salle Cosmos sont particulièrement transis en cet après-midi de printemps. Chuchotements, frôlements et froissements de leurs vêtements se fondent en un même grand murmure sur lequel vient se superposer la bande son du film projeté. Viva Laldjérie, le film en question, du réalisateur algérien Nadir Mokneche, parle d’ailleurs de femmes et d’amour à Alger.
Lorsque Alger regarde Viva Laldjérie | Daikha Dridi
Biyouna
Cela fait une dizaine de jours que Viva Laldjérie est projeté un peu partout à Alger sans pour autant créer l’événement et attirer les grandes foules, alors qu’il a globalement bénéficié d’articles élogieux dans la presse écrite en français. Viva Laldjérie n’est tout de même pas boudé et attire, en plus des incontournables amoureux de la séance de 15h, des femmes venues entre copines, des personnes âgées et des enfants accompagnés de leurs parents. Mais le film commence à peine que très vite se déploie, comme un gros nuage au-dessus de la tête de tous, une immense gêne. Sans faire claquer leurs sièges, certaines personnes s’en vont, comme pour s’excuser de s’être trouvées là par mégarde. L’objet de la gêne est une scène d’amour qui démarre très tôt dans le film avant même que les spectateurs aient eu le temps de faire la connaissance des personnages et de leur histoire. Alors que toutes sortes de films passent dans les cinémas d’Alger depuis des années sans créer de réactions hostiles du public, à la salle Mouggar, au Cosmos, au cinéma L’Algéria, à la salle Ibn Zeydoun, partout, il y a eu le même type de réaction à Viva Laldjérie. L’histoire, racontée sans fausse pudeur, est celle de trois femmes, Papicha, une ancienne danseuse de cabaret et sa fille, Goucem, qui ont fui leur maison à cause des groupes armés pour s’installer au cœur d’Alger dans une pension de la rue Debussy où elles sont les voisines d’une prostituée, Fifi qui finit assassinée, jetée sur une décharge au bord de la mer…
Si le spectacle de l’amour et de la nudité à New York ou Paris ne dérange pas outre mesure les Algériens, celui de l’amour à Alger, entre Algériens, semble en avoir tout de même indisposé quelques-uns. Du coup, il se trouve même un cinéma où, après plusieurs jours de projection intégrale et quelques protestations, il a été unilatéralement décidé de censurer toutes les scènes qui risquent de faire partir les âmes trop sensibles. «Nous ne sommes pas des attardés, nous avons tous le câble à la maison, et ce n’est pas une paire de nichons qui va nous affoler», explique le responsable de l’une de ces salles de cinéma, «mais si des spectateurs ont décidé de quitter la projection c’est parce qu’il y a eu un malentendu». Le malentendu s’appelle Biyouna. Cette actrice algérienne très populaire «a habitué le public algérien à un autre genre de films, beaucoup de parents sont venus avec leurs enfants regarder Biyouna pour rigoler un bon coup, ils sont ressortis sous le choc!» s’esclaffe à la sortie du cinéma une beauté aux grands yeux couleur miel et aux longs cheveux bouclés. Elles sont d’ailleurs deux beautés, serrées l’une contre l’autre, Fatima et Meriem, la vingtaine, étudiantes, que le quiproquo autour du personnage de Biyouna a mises d’excellente humeur. Le film en lui-même, l’histoire de ces trois Algéroises qui nous jettent leurs désirs et leurs souffrances à la face, ne semble pas les avoir touchées outre mesure. «C’est un peu tiré par les cheveux, c’est pas crédible» dit l’une, tandis que l’autre ajoute: «d’entendre parler français systématiquement alors que l’histoire se passe à Alger, ça fait bizarre. Pendant tout le film, j’ai eu le sentiment désagréable que Biyouna récitait». En effet, tous les personnages du film de Nadir Mokneche, supposés camper des Algérois d’Algérie, ne parlent qu’en français et, vu d’ici, ça fait effectivement un peu décalé. Le choix du français, a expliqué le réalisateur dans des interviews publiées à Alger, était dû notamment à «la défaillance de formation des comédiens en Algérie (qui l'a) poussé à en prendre d'autres francophones»; par ailleurs, dit-il encore, l’actrice principale, Lubna Azabal, n’est pas algérienne et il aurait été «ridicule» de la faire parler «dans sa langue, l’arabe marocain». Le résultat est équivoque, le décalage créé par l’utilisation systématique du français diffuse un soupçon de malaise, celui qu’une fois de plus, Alger ne serait que le prétexte, le décor exotique d’une histoire, d’une problématique destinée à être consommée de l’autre côté de la mer. Mais Nadir Mokneche invoque une troisième explication, plus intéressante du coup, au choix du français : «la distance que crée la langue permettrait de dépasser certains tabous, la thérapie passe mieux (en français, ndr)» dit-il au quotidien El Watan. La distanciation que crée l’utilisation du français pourrait ainsi expliquer que l’écrasante majorité des spectateurs ne se soient pas sentis agressés par le spectacle de l’amour à Alger. En tout cas, il est intéressant de relever que les commentaires des spectateurs d’ici ont plus souvent porté sur les lacunes de l’histoire elle-même que sur la langue utilisée, alors que les critiques en Europe ont majoritairement loué le film de Nadir Mokneche, certains allant jusqu’à évoquer des parallèles (douteux) avec Almodovar. Ce qui est sûr, c’est que la fiction créée par Mokneche n’a pas eu assez de consistance et de souffle pour transporter, émouvoir les spectateurs d’Alger, ou les toucher tout simplement.
Il est vrai qu’aucun des personnages, parmi les trois femmes, Papicha, Goucem ou Fifi, n’est aussi réussi, aussi convaincant qu’Alger elle-même. Alger est superbement filmée, par le regard de quelqu’un qui l’aime, on en sort tout éclaboussé. Vue par Nadir Mokneche, Alger est une redécouverte touchante, parfois même bouleversante pour nos sens d’Algérois cyniques, blasés, jamais satisfaits. Daikha Dridi
mots-clés: