Le Cheikh et le Calife, Sociologie religieuse de l’islam politique au Maroc, Youssef Belal | Kenza Sefrioui, Abdessalam Yassine, Youssef Belal, Shabîba Islamiyya, Olivier Roy, Gilles Kepel
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Kenza Sefrioui   
Le Cheikh et le Calife, Sociologie religieuse de l’islam politique au Maroc, Youssef Belal | Kenza Sefrioui, Abdessalam Yassine, Youssef Belal, Shabîba Islamiyya, Olivier Roy, Gilles KepelAlors que les mouvements islamistes arrivent en tête des urnes en Tunisie, en Egypte et au Maroc, Youssef Belal parle dans ce dernier cas de sécularisation bien avancée. Ce jeune docteur en sciences politiques récuse d’ailleurs l’appellation d’«islamiste» et lui préfère celle d’«islamique». Dans sa thèse, initialement intitulée Le Réenchantement du monde: autorité et rationalisation en Islam marocain , il se penche sur les trois principaux acteurs politiques qui revendiquent un discours religieux: la monarchie, le mouvement de Abdessalam Yassine Al-Adl wa-l-Ihsane (Justice et Bienfaisance) et le Mouvement pour l’Unicité et la Réforme (MUR), dont émane le Parti de la Justice et du Développement (PJD) dont le secrétaire général vient d’être nommé chef du gouvernement suite aux élections législatives du 25 novembre 2011. Youssef Belal, dont le père était une figure importante du parti communiste marocain, le Parti du progrès et du socialisme, s’intéresse de longue date aux théories et aux pratiques de la démocratie. Il a donc mené une enquête de terrain pendant deux ans auprès des militants d’Al-Adl wa-l-Ihsane, du MUR et du PJD, pour comprendre leurs motivations. Il a aussi décortiqué les archives pour comprendre l’articulation du politique et du religieux depuis les années 1930. L’enjeu de cette recherche, riche, bien écrite et qui adopte une méthode wébérienne, porte sur la façon dont les acteurs politiques produisent et légitiment leur leadership, leurs discours et leurs mises en scènes, et surtout le mode d’exercice de deux fondamentaux de la démocratie : le pluralisme et le débat public.

Autoritarisme sous habits religieux
Youssef Belal s’inscrit en faux contre une vision assez répandue dans le monde occidental et qu’il juge «néo-orientaliste», voulant que les mouvements islamistes soient anti-modernes et incompatibles avec la démocratie. Ce qui apparaît nettement dans Le Cheikh et le Calife, c’est que c’est souvent l’Etat, s’appuyant sur la religion pour affirmer, voire tenter de légitimer son caractère autoritaire, qui bloque les dynamiques sociétales demandeuses de plus d’autonomie, entre autres ces mouvements religieux.
Que l’autoritarisme prenne appui sur la religion, ce n’est pas nouveau. Il y a des pages très claires sur la façon dont la monarchie s’en est servie. Youssef Belal décortique la figure d’imam et de saint de Mohammed V, à la fois détenteur du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, mais déléguant à Hassan II ce qui pourrait entacher son prestige religieux : « Dans les années 1955-1961, on assiste ainsi à une sorte de division du travail entre un roi qui s’appuie sur son capital symbolique pour régner et un prince qui gouverne et « met la main dans le cambouis»». Un prince héritier puis un roi dont on sait qu’il n’a pas eu d’états d’âme. Alors qu’il n’était pas très crédible en montant sur le trône dans son rôle de Commandeur des croyants et que c’est par ironie que John Waterbury a intitulé son travail Le Commandeur des croyants, Hassan II, rescapé des deux tentatives de coup d’Etat en 1971 et 1972 décide de créer son mythe et de susciter «une fusion mystique entre lui et le peuple ». D’où la mise en scène de la Marche Verte en 1975, basée sur un discours sacrificiel et sur une comparaison avec la geste du Prophète: «Faire allégeance à Hassan II qui se réfère explicitement à son titre de Amîr al-Mu’minîn, c’est faire allégeance au Prophète et c’est en définitive faire allégeance à Dieu». Cette attitude s’inscrit dans la droite ligne de celle du protectorat qui, pour asseoir sa domination sur le pays, a largement pris appui sur la religion: dans les années 1920 en effet, Lyautey s’opposait à ce que la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen soit affichée en ville européenne, la jugeant «en contradiction avec l’Islam» et utilisait un langage religieux pour s’adresser aux Marocains.
Si «c’est paradoxalement dans la mosquée que les dirigeants du mouvement national ont trouvé, en dehors de la sphère domestique, le seul véritable espace de liberté pour contourner les interdictions qu’avaient instituées le protectorat», Youssef Belal fait remarquer que le discours de Allal al-Fassi, leader du parti de l’Istiqlal et ‘alem, s’est toujours posé en homme politique, orienté vers l’action et la mobilisation pour l’indépendance. « Il ne réforme la religion que dans la mesure où il a besoin d’une reformulation du sens pour les nécessités de l’action. Il transforme en éthique le savoir religieux dont il a hérité et le subordonne au politique ». Cette position, et celle d’autres, fait apparaître que dès cette époque, «les plus «religieux» du mouvement national séparent clairement la religion de la politique». Les mouvements religieux sont donc une des formes de contestation d’un autoritarisme qui prend appui sur la religion.

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Youssef Belal
Mysticisme vs rationalisme

Youssef Belal retrace donc l’histoire de ces mouvements, depuis Allal al-Fassi à Al-Adl wa-l-Ihsane et au PJD, en passant par la Shabîba Islamiyya, la Jamâ’a islâmiyya et le MUR. Il fait apparaître la diversité de leurs discours et établit plusieurs parallèles. Si le rigorisme en matière doctrinal et sociétal est un point commun – au point qu’Al-Adl wa-l-Ihsane tout autant que le MUR ont subi une contestation de la part de leurs sections féminines –, la nature de modèles symboliques mis en œuvre est très différentes. Ainsi, Youssef Belal donne une vivante description d’Al Adl wa-l-Ihsane, en brossant le portrait de son leader Abdessalam Yassine et en citant nombre de ses adeptes. Le modèle messianique et sacrificiel, ressuscitant l’islam confrérique, même s’il le développe plutôt sous la forme d’une utopie politique, le rapproche très nettement de la stratégie monarchie avec laquelle il avait d’ailleurs souhaité coopérer. L’épisode de la lettre envoyée à Hassan II, que Youssef Belal interprète comme le fait de tenter l’épreuve dont on ressort auréolé de sainteté, s’inscrit dans la tradition anachronique du miroir des princes, tout « autant que la prétention du monarque à être Amîr al-Mu’minîn». Même lexique, même posture d’intermédiaire entre hommes et Dieu, même attitude vis-à-vis des adeptes ou sujets, contraints à la soumission, même pratique du «diviser pour régner». Tout autre apparaît le MUR et son bras politique, le PJD. Prédicateurs qui se sont séparés de la Shabîba pour jouer l’intégration politique, il font allégeance et se posent en «intermédiaires religieux». Youssef Belal souligne l’aspect entrepreneurial de leur démarche, et fait le parallèle entre les groupes de prédication du MUR, générateurs de bonne réputation, avec les sectes américaines, où l’aspect moral prime sur le politique. Il souligne également la rationalisation du religieux par le PJD lors des campagnes électorales, proposant ainsi «une politique publique religieuse comme il propose des politiques publiques dans d’autres domaines».

Tous ces mouvements ont pour point commun d’être structurés par la «distinction entre le politique et le religieux», et Youssef Belal met en avant les motivations d’abord religieuses de leurs militants. Son travail se distingue en cela de chercheurs comme Olivier Roy ou Gilles Kepel, qui y voient des mouvements d’abord politiques. Ce qui ressort en creux à la lecture de ce livre, synthèse vivante de témoignages et d’archives et utile en ce moment de contestation des autoritarismes, c’est l’importance des problèmes économiques et sociaux, qui font le succès de ces «entrepreneurs en biens de salut», mais aussi le fait que la légitimité religieuse ne suffit pas à la monarchie. Youssef Belal formule ce constat: «En participant à la division du travail induite par la modernité politique, la monarchie se spécialiserait dans la gestion des biens de salut et renoncerait à son pouvoir exécutif. Pour que sa fonction religieuse fasse sens dans le monde moderne, elle doit se tenir à l’écart des soubresauts des affaires profanes.» Un espoir partagé par tous ceux qui rêvent de voir au Maroc une monarchie à l’anglaise…



Kenza Sefrioui
31/01/2012
Le Cheikh et le Calife, Sociologie religieuse de l’islam politique au Maroc
Youssef Belal
Tarik éditions, 336 p., 80 DH