Testament d’un poète | Kenza Sefrioui
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Kenza Sefrioui   
Testament d’un poète | Kenza SefriouiLa vie, un poème… Et c’est en poésie que Mohamed Loakira, après un crochet par le roman avec une trilogie ( L’Esplanade des Saints & Cie, A Corps perdu et L’Inavouable ), décide d’en faire le bilan. Confidences d’automne, c’est une évocation d’un parcours, au soir d’une vie. Le poète dit la vie et ses grands moments, la naissance, l’amour. Il fait le tableau des joies et des échecs. Il questionne le passé, mesure l’intensité des souvenirs. Le sein, partagé avec demi-frères et demi-sœurs. Les amours tapageuses. Les claques. Les choses anodines et quotidiennes : des mots, des gestes, des bruits intimes, des silences. Il y a aussi les choses rêvées, les choses supposées. Entre souvenirs, espoirs et regrets, l’image qui se dessine est celle d’un homme follement attaché à la vie, fût-elle misérable :

«Quelle vie de chien mérite des égards?
Le cumin s’écrabouille. C’est sa nature.
(Ne conviendrait au borgne que la cécité)

Car ce texte est presque un testament. A l’approche de la mort, le poète interroge ce qui reste à vivre. Mais surtout, il la questionne et la défie:

«Conjuguer la mort
à l’accompli?
M’invite-t-elle à assister au coucher
sans lumière.
Au ras de la ligne d’horizon?

L’attendant dans mon cagibi
(de plus en plus étroit)
je me barricade à même le repli,
couvant mes plaies,
mes maux secrets
que je console en solitaire».


Evoquer la vie passée et les espoirs, c’est brouiller le temps, refuser la date fatidique, faire se rencontrer le passé et le futur: «Tentative de déverser le temps / dans le temps». Ce brouillage, c’est bien sûr l’angoisse:

«Pareillement, la pendule dit oui, dit non,
couvre le silence prémonitoire.
Secousses, tournis, confidences à moi-même.
Ça altère raison, va-tout, ténacité, ronron même.
Ça se brouille au point de ne plus suivre, ni maîtriser
l’ordre, le comptage, la nécessité
des jours, des mois, des années.
Ça se braque, cesse de veiller sur le qui-vive».


Mais il est aussi la ruse par laquelle le poète défie l’implacable linéarité de l’ordre des choses. Brouillage des styles, avec l’oscillation permanente entre un vocabulaire recherché et des traits gouailleurs. Brouillage des genres littéraires, puisque le poème se fait récit – de même que la trilogie romanesque se faisait poème. Mohamed Loakira interroge les frontières entre les genres littéraires, il s’en joue, multiplie les clins d’œil aux grands poètes, de Ronsard à Aragon, en passant par Jacques Brel. Sa propre voix est éclatée. A chaque page, le dit du poète est commenté, contesté, précisé par une autre voix, qui s’exprime en italique. Cela donne au livre un ton ironique, déjoue la gravité du bilan. Mais aussi cela donne une tonalité hantée à ces confidences, qui en amplifie la portée. Car l’interrogation finale est tout sauf légère : « valait-elle la peine d’être vécue, cette vie ? » Un très beau texte.


Kenza Sefrioui
(26/09/2011)
Confidences d’automne de Mohamed Loakira, Marsam Editions, Maroc

EXTRAIT

«Fais un effort. Ravise ton diktat.
Lâche-moi les babouches.
Ne suis qu’un clandestin, dormant
sur la paille, émigrant
au passage de la brise, du cyclone.
Ne cherche adversité comme ne laisse de repère.
M’essuie à la pierre rendue au rocher,
aux grains de sable de nul désert,
aux algues naissant du brassage
rétabli dans le creux du roulis.
Ça chavire. Hé ! Oui.
Suis déjà ailleurs.
Donne-moi alors ta grâce.
Va frapper à d’autres portes que la mienne.
Au hasard de tes survenues.
A l’appel sourd des moribonds.
Tiens, à titre indicatif (ne suis mouchard),
à portée de la main, tu as mon voisin de palier,
comateux depuis le siècle dernier.
Les siens prient matin et soir
pour qu’il décampe au plus vite.
Sinon, tu as le nouveau-né, ravalant son cri,
non désiré, jeté dans une décharge.
Ou encore le seigneur sanguinaire
dont les vassaux se plaignent à
l’Entendant
Au moins cinq fois par jour».





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