Mémoires fantastiques de Mohamed Mrabet | Mohammed Yefsah
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Mohammed Yefsah   
Les mille et une vies d'un poisson dans la ville
Mémoires fantastiques de Mohamed Mrabet | Mohammed Yefsah
Mohamed Mrabet
Sa voix(1) calme et maitrisée souffle l'arabe dialectal dans le microphone et ses acolytes reprennent ses paroles qui nous emportent dans un imaginaire éblouissant. Mrabet raconte des histoires, non celles transmises de bouche à oreille depuis les temps lointains, à la manière des conteurs des places publiques ou des grand-mères dans la tradition maghrébine, mais celles qu'il invente, tels des romans ou des nouvelles, à la fois réalistes et fantastiques.

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Valentin et Mrabet
Mémoires fantastiques , transcrit et adapté par Eric Valentin, qui s'est efforcé d'en garder l'oralité, est une succession de courts récits inspirés de la vie de l'auteur. Les douze parties se suivent dans l'ordre chronologique, où à travers des personnages et des décors, Mrabet nous mène sur les traces de sa mémoire et son parcours, ses aventures et ses rencontres. Né en 1936 dans le Rif, région montagneuse et berbérophone du Maroc, Mohamed Mrabet est un dur à cuire. Issu d'une famille pauvre, il va vite connaitre la rue et les bas fonds de Tanger, où il forgera sa personnalité à coup de poings, de mésaventures et de providentielles rencontres. Comme le prolifique romancier Mohamed Choukri, il était dans l'obligation d'affronter la vie avec ses muscles, dans un Tanger, occupé par plusieurs pays étrangers, où pullulaient ses semblables, enfants de la rue. C'est dans cette expérience brute de la dureté de la vie que les récits de Mrabet puisent le culte de la force et de la virilité, souvent une attitude de compensation des classes populaires face à leurs misères sociales.

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Paul Bowles et Mohamed Mrabet
Sur son chemin, Mrabet croise l'une des figures de la contre-culture américaine, Paul Bowles, compositeur et auteur, qui fasciné par ses talents, enregistre et transcrit ses récits en une quinzaine de livres. Ses stories , comme il préfère les nommer, lui qui aime faire le conteur dans les cafés ou sur des plages, entouré de gens qui lui ressemblent, vont ainsi pour la première fois être couchées sur le papier. Durant ces années, soixante et soixante-dix, Mrabet acquiert alors une reconnaissance internationale et ses œuvres seront traduites en une vingtaine de langues. Il devient ensuite un grand voyageur. Il sillonne plusieurs pays, Espagne, Belgique, Amérique, et expose par ailleurs ses dessins et peintures(2), un art auquel il s'est initié en autodidacte. L'auteur de Pour l'amour de quelques cheveux et Le Grand miroir , qui s'était un peu éclipsé de la scène littéraire ces dernières années, revient donc avec Mémoires fantastiques , où il porte un regard lucide sur son monde et son parcours, bien que raconté avec un imaginaire qui s'inspire du conte populaire. L'auteur se glisse souvent dans ses récits en tant que personnage ou narrateur, où les situations les plus banales de la vie prennent des couleurs inattendues. De la culture orale et du conte populaire, Mrabet s'inspire pour créer ses propos histoires, où l'on croise tant de personnages, des hommes et des femmes, des animaux qui parlent et des lieux emblématiques du Maroc et d'ailleurs.

Principale scène de sa vie, Mrabet nous donne à voir un Tanger, loin de l'image exotique habituelle. Aux yeux de Mrabet, cette ville bouillonnante, pôle d'attraction des créateurs du monde entier, considérée cosmopolite et vivante le jour et la nuit, sur laquelle tant de films et d'œuvres se sentent inspirées(3), ne peut s'offrir aux étrangers que dans l'apparence et l'exotisme. Il nous dévoile ainsi un tout autre univers de cette ville, sa vie de pêcheur et sa vision sur les occidentaux qui se sont parachutés dans cette ville, pour y vivre ou simplement de passage. Mrabet, qui n'est pas un homme aigri, ressuscite les personnes qu'il a fréquentées, Tennessee Williams, William S. Burroughs, des pêcheurs, des bagarreurs, des prostitués, des soldats américains et autres, avec des paroles tendres ou parfois sévères. Son discours reste dans le registre de l'humour, du témoignage ou de l'expression de ses pensées, même si dans certains passages il semble régler ses comptes. Mrabet est conscient des rapports de domination, lui le marginal qui s'est introduit dans le monde des aisés et de la culture admise, et dans l'univers des étrangers au Maroc.

Et voilà après des années de maladie, de silence, Mrabet retrouve ses mots, reprend la parole, et rapporte à nouveau les mots du poisson qui l'inspire (Mrabet aime se dire que ses stories lui sont dictées en partie par un poisson qu'il a pêché et relâché). Mémoires fantastiques signe la quête des bribes du passé en remontant jusqu'à un présent pas lointain ; l'enfance, le Maroc occupé, l'apprentissage de la vie, la mer, les poissons, les anecdotes de la vie porteuse d'une philosophie, Tanger, les amitiés, la famille, le kif, l'alcool, la débrouille, les voyages, les rencontres, sont les multiples recoins de cette mémoire au pluriel qu'a voulu transmettre Mohamed Mrabet à ses contemporains dans cette œuvre fraiche et époustouflante.

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1) - Pour écouter la voix de Mrabet, voir cette vidéo où il parle en arabe et sous-titrée en allemand: www.youtube.com/watch
2) - Voir quelques-unes de ses créations picturales: www.nejma.ma/mmrabet/
3) - Sur ce sujet, voir l'article de Hicham Raji: www.babelmed.net/index


Mohammed Yefsah
(30/08/2011)

Mohamed Mrabet, Mémoires fantastiques
, Transcrit et adapté par Éric Valentin, Édition Rouge inside, Lyon 2011.


Extraits de Mémoires fantastiques
J'ai toujours été pêcheur, même si j'ai exercé beaucoup d'autres métiers ; même si j'ai longtemps quitté la mer, je suis resté pêcheur et toujours j'ai aimé le poisson (...) J'aime attraper des mollusques et les faire frire, j'aime ouvrir les coquillages, j'aime ce goût vital ou discret de sel resté de la mer qui transmet la force des courants. J'aime jusqu'aux craquements de quelques grains de sable entre mes dents.
Toujours la mer m'a donné beaucoup. Après avoir enseigné la pêche, mon grand-père m'a appris à nager les yeux ouverts. Il m'a montré les tunnels entre les rochers, des chemins de mort pour qui n'aurait pas eu le souffle et la foi. Dans les grottes sous-marines où nous retrouvions de l'air, dans les cavités étroites des rocs où je suis revenu si souvent disparaître, l'océan jouait en échos de sublimes notes de résonances. Là-bas, je contemplais les milliers d'yeux sur les parois, des visages, des figures, des statues entières sculptées à coup de vagues qui serpentaient, se fracassant tout le long des passages. Aucun homme n'avait travaillé cette beauté. J'étais tel le têtard imprudent au-delà de mon monde, j'étais l'intrus dans la mare toléré par l'immensité.
Après chaque visite, ces images s'ancraient dans mon imaginaire. Elles me peuplaient comme des fantômes. Elles battaient en moi, se mélangeaient. Elles me façonnaient comme autant de voies naturelles pour ressurgir sur la terre ferme. (pp. 119-120)

Quelques publications de Mohamed Mrabet traduites en français:
Le Poisson conteur et autres stories de Tanger , Ed. Le Bec en l’Air, 2006.
Look and move on , Ed. Devillez Didier, 2000.
M'Haschich , Ed.Esprit frappeur, 1998.
Pour l’amour de quelques cheveux, Ed. Devillez Didier, 1997.
Le Grand miroir , Ed. Christian Bourgois, 1989.
Cinq regards , Ed. Christian Bourgois, 1989.
Le Citron , Ed. Christian Bourgois, 1989.


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