Fouad Laroui: “Je ne suis ni d’ici ni d’ailleurs” | Fadwa Miadi
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Fouad Laroui: “Je ne suis ni d’ici ni d’ailleurs” | Fadwa Miadi
Fouad Laroui
Son dernier roman, Une année chez les Français (1), aurait pu s’appeler “le Petit imposteur”. C’est l’histoire de Mehdi, un gamin qui, entre deux mondes, n’appartient ni à l’un ni à l’autre. L’auteur, à qui ce sentiment n’est pas étranger, nous parle de cette contradiction.

Comment est né le personnage de Mehdi, cet enfant taiseux à moitié autiste?
Il y a trois ans, un centre culturel belge m’avait commandé une nouvelle et j’avais raconté, en néerlandais, l’histoire d’un gamin marocain qui passait un week-end chez des Français. Par la suite, j’ai eu envie de dé-crire l’année scolaire de ce gamin, qui me ressemble, quand même. C’est ainsi que la nou-velle a donné naissance au roman.

Donc, Mehdi, c’est vous?
Il me ressemble, mais ce n’est pas moi, je l’ai bien précisé au début du roman: “Ceci est une œuvre de fiction.” Souvent, des gens me disent quelque chose de très paradoxal: “C’est de moi que tu parles dans ton livre?” ou “Qu’est-ce que je fais dans ton livre?” Mais en même temps, ils ajoutent sur un ton de reproche: “Ce n’est pas vraiment moi, ça ne me ressemble pas!” Par exemple, le début est assez grotesque: le gamin se présente à l’internat du lycée Lyautey avec deux dindons… Je ne voudrais pas que ma famille prenne la mouche et me dise: “Tu nous fais passer pour des ‘aroubis’ finis, tu nous ridiculises.”

Fouad Laroui: “Je ne suis ni d’ici ni d’ailleurs” | Fadwa MiadiC’est tout de même votre roman le plus autobiographique?
Oui, je pars d’un mélange de souvenirs, de choses vraies autour desquelles je brode. En écrivant ce roman, j’ai revécu beaucoup de choses. C’est vrai que c’était assez effrayant de se retrouver tout seul, à tout juste dix ans dans l’internat d’un grand lycée et d’être confronté à une autre classe sociale. Il y a beaucoup de traumatismes que j’avais complètement oubliés et qui sont revenus dans l’écriture. Mettre sur papier ces événements permet de prendre une certaine distance, surtout si on traite le tout avec ironie. Donc oui, il y a une forte dose autobiographique. Il y a des gens malveillants qui vont dire: “Il raconte sa vie.” Mais ce n’est pas vrai, c’est un roman.

Pourquoi écrivez-vous?
J’écris depuis l’âge de 8 ans. Je signais Fouad de Laroui! Je le fais pour le plaisir. Je ne connais pas de moment plus plaisant que le moment où j’ai fini un chapitre et le bonheur que me procure la relecture. J’écris aussi parce que j’ai une histoire marrante qui me trotte dans la tête et que j’aimerais la partager. C’est la meilleure façon de s’en débarrasser.

Mehdi se réfugie beaucoup dans les livres. Cela contribue-t-il à l’isoler ou cela l’aide-t-il à établir des liens avec les autres?
Il est exclusivement nourri de culture livresque. Il croit que le vrai se trouve dans les livres. La réalité le laisse de marbre. Quand il vit des situations, il voit des dialogues de la Comtesse de Ségur qui s’incrustent. Il est dans un univers qui l’isole, a priori, mais qui en même temps lui permet d’aller vers les autres en les identifiant à sa propre grille de lecture du monde.
C’est une histoire de distance. Mehdi cherche constamment la bonne distance entre lui et les autres. Au départ, elle est infinie, car il ne vit que dans les livres. D’ailleurs, même ses rapports avec sa mère, ses frères et ses sœurs sont assez froids. Ensuite, en fréquentant la famille française, il pense que la distance est abolie, mais se rend compte du contraire et se rapproche des siens. Au final, il trouve la bonne distance vis-à-vis de tout le monde et comprend que c’est dans sa propre famille qu’il est totalement accepté.

L’histoire se passe au Maroc et les Français lui font comprendre clairement: “Tu ne peux pas être des nôtres.” Y a-t-il un parallèle à établir avec la situation de l’immigré actuellement?
Il y a une analogie très claire avec la situation que connaissent les immigrés. La distance ne s’abolira jamais, même chez des gens très progressistes.

Mehdi se sent donc doublement “barbare”. Le sentiment de n’être ni d’ici ni d’ailleurs vous est-il familier?

C’est un sentiment que j’ai quasiment constamment, et contre lequel il faut se battre. Il y a une très belle phrase de Paul Valéry qui m’a illuminé: “L’homme n’est pas né pour résoudre ses contradictions mais pour les vivre.” Il faut s’accommoder de cette situation. Quand je suis en France, je ne me sens pas du tout Français. Aux Pays-Bas, où je vis et dont j’ai la nationalité, c’est évident que je suis un étranger et j’ai un drôle d’accent quand je parle néerlandais. Au Maroc, et je suis loin d’être un cas unique, j’ai un petit problème: la confusion des langues, que j’ai essayé de dépasser en améliorant mon niveau d’arabe. Oui, je ne suis ni d’ici ni d’ailleurs. Comme beaucoup de Marocains.

Comment compose-t-on avec cela?
Il faut s’en tirer par l’individualité. Ne pas chercher à résoudre ses contradictions, sinon c’est l’impasse. Celui qui cherche à être plus Français que les Français, qui change de nom, un jour où l’autre quelqu’un lui fera remarquer qu’il n’a pas la bonne couleur de peau, qu’il est né ailleurs… Vouloir retourner à ses racines, c’est un retour dans l’espace, mais pas dans le temps. Tomber dans l’intégrisme islamique? Porter une barbe et un “qamis”? Dans tous les cas, c’est un échec. Mieux vaut vivre ses contradictions et ne même pas accepter que l’on nous en parle.

Certes, mais après, il y a le regard de l’autre…

On n’est pas obligé de se définir par rapport au regard de l’autre. On peut s’en émanciper. Un jour, j’ai décidé de ne plus regarder les gens dans les yeux dans les transports (parisiens en particulier). Je m’en porte très bien. Le regard de l’autre s’arrête sur un visage, une peau. La confusion consiste à croire que ce qu’il voit, c’est ce que tu es. On fait l’erreur de croire que le regard des autres nous définit. Quand je suis à Amsterdam, on me demande ce que je pense en tant que musulman de ceci ou de cela. Je rétorque: “Demandez-moi ce que je pense en tant qu’individu, sinon interviewez quelqu’un d’autre.” Je suis comme tout le monde: une conscience qui ne se définit pas par un nom ou une quelconque appartenance supposée, mais par une trajectoire. Le regard physique ou allégorique de l’autre, il faut le rejeter fermement.

La plupart de vos ouvrages se déroulent au Maroc, que vous avez quitté il y a vingt ans. Quelles sont vos relations avec ce pays?

Je n’ai pas de comptes à régler avec le Maroc. Ce qui a beaucoup nourri ma réflexion, ce sont les années que j’y ai passées. Les interactions entre les cultures et les gens alimentent la fibre romanesque.
J’ai finalement un rapport assez simple avec le Maroc. Je me tiens informé de ce qui s’y passe mais je ne m’arroge pas le droit d’intervenir dans certains débats, puisque je n’y vis pas. Il y a des gens qui sont sur place et qui le font très bien.

Vous vous verriez y vivre ?
Je me verrais faire des allers-retours…

De quoi parle votre prochain livre?
C’est un essai qui paraîtra en mars 2011 sous le titre Le Drame marocain, coédité par Zellige à Paris et Le Fennec à Casa. Ce sera très sérieux!

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1) Une année chez les Français , de Fouad Laroui, Ed. Julliard

Propos recueillis par Fadwa Miadi
(29/12/2010)

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