Rencontre avec Mohamed Hmoudane | Rim Mathlouti
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Rencontre avec Mohamed Hmoudane | Rim Mathlouti
Mohamed Hmoudane
Raconter Mohamed Hmoudane c’est comme essayer de décrire un escargot caché dans sa coquille qui se dévoile quand il décide d‘en sortir. On est d’abord interloqué par cet homme pas très grand, qui jette un regard noir et profond en enchaînant les cigarettes. «Faut que j’arrête» déclare-t- il, avant d’en allumer une autre. «Tu ne fumes pas toi? Tu as de la chance de ne pas avoir cette dépendance.» Quand il parle, on a l’impression qu’il va vous mordre. Le son étouffé de sa voix lance les mots avec force et douceur à la fois.
C’est à 15 ans qu’il a commencé à écrire. Il se souvient que «c’était une nécessité, un besoin. J’écrivais de la poésie et des textes en prose. Des textes courts et hybrides, à mi chemin entre la nouvelle et le poème.» Mohamed Hmoudane a grandi à Salé au Maroc, il arrive en France avec sous son bras, plusieurs textes accumulés. Naturellement il continue d’écrire régulièrement. «Mes textes, j’en étais convaincu, dépassaient ma personne, il y avait là quelque chose à partager. En 1992, j’ai donc décidé de déposer un manuscrit aux éditions de l’Harmattan». Le directeur littéraire de la maison à l’époque, un poète, trouve ces textes exceptionnels, les recueils Ascension d’un fragment nu en chute — morsure des mots, puis Poème d’au-delà de la saison du silence paraissent, c’est ainsi que le parcours de l’auteur édité commence. De 1994 à 2003, il publie ses textes essentiellement dans des revues («Po&sie», «Bleue», «Marginales», «Présages», etc.) jusqu’à ce que Attentat, Blanche Mécanique, et Incandescence soient édités tour à tour et largement salués par la critique. On le compare à des grands noms tels que Lautréamont, Saint-John Perse, Lorca, Guyotat, Rimbaud ou encore Khair-Eddine. «Il me semble que lorsqu’on est dérouté par la puissance et l’originalité d’un texte, on cherche, au lieu de le creuser pour en tirer ce qui fait sa propre matrice, à en rattacher l’auteur à des icônes.», dit-il. Il est vrai que ces mots relèvent de la création pure, tantôt enflammés et brûlants, tantôt ludiques, souvent tragiques, jouant subtilement avec la collision entre le réel et la fiction.
«Pour moi, un poème n’est réussi que lorsqu’il arrive à établir une certaine correspondance entre le son, le sens et l’image. Il faut que ces trois éléments soient réunis, qu’il y ait une harmonie entre eux, qu’ils créent l’effet d’une déflagration, sinon le poème passe au pilori», explique t-il.
Chez Hmoudane, le rythme, le sens doivent créer une explosion et il ajoute «je n’appelle pas au non sens, l’absurde est toujours calculé. D’ailleurs, dans mes textes, cet absurde véhicule de l’intelligible.» L’explosion d’images, de visions, lui permet de s’exprimer «de manière lapidaire, saccadée, fulgurante, tourbillonnaire et concise. Parfois, avec une poignée de mots, tout un univers est érigé sur la page.»

Les romans en tant que genre, ne sont pas conventionnels comme il le démontre dans French Dream . Même s’il respecte au minimum les codes du récit et de l’intrigue, il avance toujours par fragments. Une bouffée de sa cigarette l’amène à faire une pause dans la description de son travail avant de reprendre «J’essaie d’aller à l’essentiel, c’est ma nature. Beaucoup de romans m’ennuient par leur bavardage. Dans les miens, j’essaie, tout en élaguant au maximum, de bousculer des habitudes de lecture». Il écrit ses textes au gré de la vie qui l’emmène dans des aventures. «Je ne crois pas que nos vies soient faites de manière linéaire. Elles sont tissées de fils qui s’y croisent et s’y entremêlent.»
Habité par un style, une langue qui lui sont propres, il avoue s’amuser dans l’écriture, «Si écrire demeure un acte charnel et spirituel qui peut paraître parfois « grave », il procure beaucoup de plaisir. Je m’amuse souvent en écrivant.» Il aime insister sur le réel, les influences des discours, des actes et des incidences de la vie sur « la communauté humaine.» Il ne cache pas que ces personnages font souvent référence à un type de figures bien réelles, et ajoute : «je ne vise jamais une personne en particulier. Ce qui m’intéresse c’est l’archétype. Je mets en scène une catégorie de personnes qui se croient dépositaires d’une autorité, d’un pouvoir. Ma démarche a pour objectif de tourner en dérision, de mettre à nu, tout ce beau monde. Elle s’apparente de ce fait à un acte de démontage et de démystification.»
Quand il parle de l’immigration, de l’immigré, il ne s’intéresse pas au discours habituel sur l’immigration. Il cherche à casser l’image de l’immigré isolé, pour lui donner une parole en tant que personne maître de sa vie et non victime de son statut. «Je suis, en France, perçu comme un étranger parmi tant d’autres. Un immigré. Je ne peux pas faire abstraction de cette réalité, faire comme si de rien n’était, mais je n‘écris pas des livres sur l‘immigration.» L’auteur s’amuse à utiliser des références de film, parle de sexe pour éclairer la nature d’un certain type de personnages, utilise l’alcool pour raconter le chemin de la déchéance.
Lucide, Mohamed Hmoudane est d’un optimisme mesuré, un sceptique parfois en colère, toujours observateur. Il sait raconter ses doutes, ses moments d’euphorie, ses frustrations, des éléments moteurs et nourrissants qui se retrouvent dans ses écrits comme dans Paroles prise, Paroles donnée.
Son dernier roman Le Ciel, Hassan II et Maman France, paru aux éditions La Différence, est un mélange des genres où le lecteur se laisse entraîner dans des univers singuliers dont les vies, parfois bouleversantes et toujours subversives, sont habitées par la puissance littéraire.
Il conclut simplement « Le jour où je serai frustré par mes textes, le jour où je ne serai pas convaincu, si mes textes ne me bousculent pas, ne me giflent pas, l’écriture n’aura plus de sens pour moi ». Pour l’heure, ses textes continuent d’être des soufflets salutaires, des instants suspendus qui interpellent et dérangent.

Note de lecture

Rencontre avec Mohamed Hmoudane | Rim Mathlouti Le Ciel, Hassan II et Maman France , un roman sans complaisance
Dieu, le pouvoir, l’espoir amer, trois éléments, des vies croisées, des chemins différents et autour une seule devise, le Ciel, Hassan II et maman France. Impossible d’y échapper pour Mahmoud le marocain, narrateur et personnage central, l’ami d’enfance Walid sans papier qui se déguise en juif orthodoxe pour échapper aux contrôles de police, et Boualem un Algérien dont la survie dépend du zinc du bistrot La Fabrik d’où il n’arrive pas à décoller. C’est là que le roman trouve un point de ralliement, un lieu où les discussions des piliers de bar prennent la forme de débats intérieurs sur les papiers, l’amour, et la chère mère France où tous ont atterri avec leur passé pesant en filigrane.

Le récit non linéaire, mais jamais désarticulé, nous entraîne dans des mondes parallèles parfois drôles, souvent pathétiques. Le sexe à travers les conquêtes de Mahmoud ou les amours homosexuelles de Walid, et l’alcool dans lequel tous se noient sont omniprésents, sans paraître pour autant lourds. Au fil du roman, maman France apparaît autoritaire et aucun des protagonistes n’arrive à s’en libérer. En devenant citoyen français, Mahmoud décide de «sceller définitivement la conciliation avec elle.»

Dans ce roman caustique, Mohamed Hmoudane ne parle pas de l’immigration mais d’hommes étrangers se débattant avec leur tiraillements intérieurs et leur désir de liberté. Pour raconter ces vies Hmoudane, nourrit par ses expériences et ses observations, jongle avec des mots crus. Il fait se juxtaposer les langues et les registres, en injectant parfois dans son récit de phrases sublimes qui se déploient dans un français mélodieux et désappointent le lecteur. Savoir s’il y a des passages autobiographiques importe peu, ce dont on ne doute pas c’est du plaisir qu’a pris Mohamed Hmoudane en faisant naître ce roman qui malmène les fantasmes.
R.M.

Le Ciel, Hassan II et maman France , de Mohamed Hmoudane. Edition la difference, 2010.

Propos recueillis par Rim Mathlouti



(07/11/2010)



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