Maroc: des cafés littéraires sous l’enseigne de la convivialité  | Nathalie Galesne
Maroc: des cafés littéraires sous l’enseigne de la convivialité Imprimer
Nathalie Galesne   
Maroc: des cafés littéraires sous l’enseigne de la convivialité  | Nathalie Galesne
Kenza Sefrioui
Elle a la grâce d’une gazelle et l’énergie d’une battante comme les deux syllabes de son prénom qui claquent sous le palais quand on la nomme. Fille d’un couple d’avocats -maman française, papa marocain- elle a grandi à l’ombre de la tour Eiffel avant de s’installer à Casablanca. Un doctorat en poche, fraîchement et brillament obtenu à la Sorbonne sur la revue “Souffles”, et un amour puissant pour les deux langues qui ont bercé son imaginaire, ont poussé cette jeune journaliste à s’allier à un groupe d’intellectuels pour lancer des cafés littéraires dans plusieurs villes marocaines. Le succès ne s’est pas fait attendre… Entretien avec Kenza Sefrioui.

Quand est née l’idée des Cafés littéraires de Rabat?

L’idée des Cafés littéraires ne date pas d’hier: elle vient du sentiment de l’urgence qu’il y a à rapprocher les lecteurs marocains du livre. Les éditeurs, qui publiaient un titre à 5000 exemplaires il y a dix ans, n’en tirent plus aujourd’hui que 1000, maximum 2000. Les librairies sont de plus en plus nombreuses à fermer, et leur personnel est malheureusement trop peu souvent professionnel. Rares sont les librairies qui ont un programme de rencontres et de signatures. Il y a très peu d’émissions littéraires à la télévision et à la radio, la presse écrite consacre elle-même une place dérisoire à la littérature: en général, la reprise de la quatrième de couverture... Donc il y a un véritable gouffre entre le livre et son public, que nous avons voulu combler. Nous nous sommes dits que la meilleure manière de le faire, c’est d’inviter les auteurs à parler de leur travail. Et puis, parmi les gens qui lisent, certains affirment qu’ils préfèrent lire des auteurs étrangers. Nous voulions aussi réconcilier le lectorat marocain avec les écrivains marocains, en faisant connaître des talents qui existent et méritent d’être mieux appréciés. Du coup, le premier coup d’envoi a été lancé en avril 2009 avec Edmond Amran El Maleh, et ensuite, le temps qu’on s’organise, on a commencé à un rythme mensuel en novembre.

Maroc: des cafés littéraires sous l’enseigne de la convivialité  | Nathalie GalesneQui organise ces rencontres?
Nous sommes un petit groupe d’amis, un groupe totalement informel, indépendant de toute institution, et bénévole. Il y a Bichr Bennani, qui a été libraire et a cofondé Tarik éditions, connue notamment pour ses livres de témoignage sur les années de plomb. Il y a Kacem Basfao, professeur de lettres à l’université de Casablanca, où il a récemment monté une filière Métiers du Livre dont les premiers lauréats s’arrachent sur le marché du travail. Il y a Fedwa Misk, qui étudie la médecine et écrit, Sana Guessous, journaliste et blogueuse, Amal Lehsini, professeure de littérature arabe, qui fait sa thèse sur les questions de traduction. Et moi-même, qui ai tenu la rubrique littéraire au Journal hebdomadaire pendant cinq ans, et viens de finir ma thèse sur la revue Souffles . C’est un groupe très souple et ouvert à tous ceux qui ont envie de partager leur goût pour le livre. C’est vraiment ce qui nous rassemble, par-delà les différences de nos parcours, de nos âges... Et il y a enfin Driss Benabdallah, patron du Bistrot du Pietri à Rabat, qui rend possible tout cela, grâce à son enthousiasme et à son talent pour tout ce qui est logistique.
Bref, le fait que notre groupe se soit étoffé au fil du temps nous a permis de multiplier les rendez-vous et d’organiser, en plus du rendez-vous mensuel à Rabat, un autre rendez-vous à Casablanca. Et nous venons d’inaugurer, en octobre, notre troisième café à El Jadida.

Quel public y assiste (profs, étudiants, militants…)?
Les publics sont différents en fonction des villes et des invités, mais il y a quand même un petit noyau dur qui s’étoffe. A Rabat, on touche beaucoup plus un public d’enseignants et d’universitaires, quelques militants associatifs, mais assez peu d’étudiants. A Casablanca, il y a plus de journalistes et d’universitaires. A El Jadida par contre, les étudiants sont plus nombreux. Ce qui est nouveau, c’est qu’on a maintenant des fidèles qui assistent aux rendez-vous dans les autres villes que la leur, puisque ce n’est pas loin. Mais ce qui reste frappant, c’est quand même le cloisonnement entre les publics des différents arts: il est rare que des écrivains viennent assister à la rencontre organisée autour d’un de leur collègue, et il est encore plus rare que des cinéastes ou des peintres se déplacent...

Ce type d’initiative est-il très répandu au Maroc?
Je crois que nous avons lancé une mode, et tant mieux! Depuis notre initiative, d’autres ont vu le jour, chacune avec leur griffe, adossées à des facs, au théâtre Mohammed V de Rabat, ou à des institutions plus consensuelles comme la Villa des Arts. J’ai aussi entendu parler d’initiatives à Tanger. Des amis nous ont sollicités pour Marrakech. Nous avons répondu qu’on voulait bien donner un coup de main, mais que des initiatives de ce type ne marchent que s’il y a un groupe sur place qui pilote l’événement.

Maroc: des cafés littéraires sous l’enseigne de la convivialité  | Nathalie GalesneQuels sont les écrivains qui ont répondu jusqu’ici à l’appel?

Après le doyen de nos auteurs, Edmond Amran El Maleh, nous avons reçu à Rabat le romancier Abdelhak Serhane, les poètes Mohamed Loakira et Abdellatif Laâbi. Les deux essayistes qui signent sous le pseudonyme de Mahmoud Hussein sont également venus présenter leur dernier livre. Abdelfettah Kilito aussi. Nous avons eu le grand nouvelliste de langue arabe Ahmed Bouzfour, une des plus belles réussistes du café d’ailleurs. Nous avons évoqué aussi les romans de Hoceïn Faraj. Et nous avons voulu rendre hommage à Nabyl Lahlou, homme de théâtre et de cinéma. A Casablanca, Abdallah Zrika nous a offert un très beau moment de poésie, lue en arabe et en français. Mohamed Hmoudane et Mohamed Nedali ont présenté leurs derniers romans, Abdelmajid Jahfa a discuté des questions de traduction... Nous essayons de donner la parole autant aux écrivains arabophones que francophones, et avons la volonté de nous ouvrir vers les plus jeunes et vers les femmes.

Qu’attendez-vous de moments de culture comme ceux-ci?

Avant tout qu’elles rendent plaisante et familière la culture, qu’elles montrent qu’un écrivain est d’abord un citoyen qui a des préoccupations que beaucoup peuvent partager. On doit faire sentir aux gens que la culture, ça n’est pas confiné à l’école ou à la fac, que ce n’est pas scolaire. Que c’est un temps de plaisir. On veut créer des occasions pour que les écrivains puissent transmettre une partie de leur expérience, témoigner de leur parcours, expliquer leurs positions publiques et en débattre. Et, évidemment, aider à relancer les ventes: nous contactons chaque fois une librairie qui amène les livres, pour que les gens puissent les feuilleter et les acheter pour les faire dédicacer.

Comment les voix d’écrivains et d’intellectuels se font-elles entendre, plus généralement, au Maroc?
Justement, le problème, c’est que ces voix se font trop rarement entendre : pas assez de tribunes de qualité pour la culture, et très peu d’écrivains endossant réellement et avec sincérité le rôle d’intellectuel engagé, prenant position sur des questions importantes qui se posent dans la société. Récemment, avec Abdellatif Laâbi et Abdelhak Serhane, les débats à Rabat et à El Jadida, ont tendu à s’écarter des aspects purement littéraires de l’oeuvre. Les gens étaient très intéressés par l’analyse que faisaient les écrivains de l’évolution du Maroc, de l’état de l’enseignement public et des infrastructures culturelles, etc. Il y a une vraie demande d’échange et de débat de ce côté-là...

Maroc: des cafés littéraires sous l’enseigne de la convivialité  | Nathalie GalesneQuels sont les prochains rendez-vous?

La toute prochaine rencontre a lieu a Rabat, mardi 26 octobre, avec le romancier arabophone Mohamed Azzeddine Tazi. Pour le mois de novembre, nous recevons Abdellah Taïa pour son dernier roman, Le Jour du roi , à Casablanca le mardi 23 novembre et à Rabat le jeudi 25 novembre. Et à El Jadida, place à la poésie de langue arabe, avec Yassin Adnane, qui est un des rares journalistes à animer une émission littéraire à la télévision. En décembre, El Jadida ne saurait laisser se finir l’année d’ouverture du café littéraire sans rendre hommage à un très grand monsieur qui y est né: Driss Chraïbi. A Casablanca, ce sera une soirée de zajal, poésie en arabe marocain, et à Rabat, on parlera théâtre avec le dramaturge Driss Ksikès et son accolyte pour le meilleur, le metteur en scène de la troupe Dabateatr, Jaouad Essounani. Toujours à 19h, dans des lieux accueillants et des atmosphères conviviales!

Nathalie Galesne
(27/10/2010)

mots-clés: