Nejma, l’étoile de Tanger | Alessandro Rivera Magos
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Alessandro Rivera Magos   
Nejma, l’étoile de Tanger | Alessandro Rivera MagosTanger. Le Boulevard Pasteur est l’un des nombreux endroits à haute teneur symbolique de la ville, une ville qui semble vouloir faire de chaque pas la métaphore de quelque chose, ou du moins, son souvenir. La mythique Librairie des Colonnes, lieu d’intense circulation pour les écrivains et artistes de l’histoire littéraire – et pas seulement littéraire- du Maroc, est l’un de ces symboles. Simon-Pierre Hamelin, parisien, la gère depuis des années, et en 2007, il a donné naissance à Nejma, première revue littéraire du Maroc, dans l’intention d’y rassembler les vieux djinns et les nouvelles demandes d’expression de la ville. Nejma est un réceptacle atypique, dans la mesure où elle rassemble les éléments les plus divers. C’est une revue littéraire qui publie des récits et des poèmes inédits d’auteurs bien installés dans le paysage tangérois et marocain (M’Rabet, Meddeb, Tahia...), aussi bien que des débutants inconnus, en différentes langues. C’est également un espace multiforme du point de vue des moyens d’expression, qui, à côté de la littérature, fait place à la photographie (un des premiers numéros a entre autres accueilli les photos de l’Italien Francesco Cocco) et au dessin.
Une diversité qui semble trouver sa justification dans la réalité de Tanger, et qui, depuis les rues de la ville en tout cas, apparaît tout à fait naturelle, comme l’explique Simon-Pierre Hamelin, à la terrasse d’un café tangérois.

Chez les artistes qui participent à Nejma, on trouve une grande variété de langues, de langages artistiques (poésie, prose, ainsi que photographie, dessin, etc), et d’expériences. Pourquoi tant de diversité?
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Tanger ( Photo: A. Rivera Magos)
Cette diversité s’est imposée d’elle-même, ici, à Tanger. Ces différences de langues et de cultures, qui n’ont rien à voir avec l’égalitarisme établi en Occident, sont une réalité dans cette région du monde, et il vaut toujours la peine de les mettre en évidence, comme exemple d’harmonie dans la ville, d’harmonie sociale. Nejma , quant à elle, voulait aussi révéler la richesse de cette diversité, donner la parole à tous les artistes, dans toutes les langues, et montrer de cette façon la spécificité de la création artistique à Tanger, et de manière plus générale, au Maroc -créativité dont on commence à parler dans les médias.
Le premier numéro, je l’ai réalisé tout seul, dans une cuisine! Je suis Français, et ici, au Maroc, je jouis souvent d’une plus grande liberté que les Marocains. La censure existe, et elle se fait sentir. Mais je voulais démontrer, à travers la réalisation entièrement artisanale du premier numéro, comment il était possible de trouver une manière de s’exprimer à soi, dans un pays où, à cause de la censure, l’expression artistique, ou simplement personnelle, n’est pas toujours vécue comme quelque chose de naturel.

Qui écrit dans Nejma ?
L’autre chose que je voulais prouver, avec le second numéro, c’était que dans cette ville, on peut publier en arabe, en français, en espagnol, en anglais, en allemand, en italien, et qu’on peut publier des écrivains comme M’Rabet ou Meddeb, c’est-à-dire de la littérature confirmée, à côté de jeunes débutants ou de parfaits inconnus. C’était en effet une manière de mettre en évidence l’activité qui continue d’exister dans cette ville. Paul Bowles est mort, Choukri est mort, mais ici, il y a encore des gens qui créent.

Nejma, donc, est née d’un besoin de s’exprimer, chez les écrivains et les artistes. Mais de l’autre côté, celui des lecteurs, des Marocains et des Tangérois, existait-il une exigence parallèle? Qui sont les lecteurs de Nejma ?
Il est difficile de parler du public de la revue. Il semble que la moitié des lecteurs soient marocains, et que l’autre moitié comprenne des Européens et des Maghrébins. De la part des lecteurs marocains, il y a certainement une exigence de textes de valeur, notamment de poésie.

Nejma revendique souvent un lien avec la ville de Tanger dans ce qu’elle a d’extrêmement divers. En un certain sens, la seconde semble une image de la première....
Ce point est important. A Tanger, il est par exemple normal de parler plusieurs langues. Pour moi, une journée type commence le matin en arabe, avec mon collègue à la librairie, puis je parle français avec quelqu’un d’autre, dans l’après-midi je rencontre une amie russe et je parle russe avec elle, ou italien avec mon amie Ornella. Et c’est normal, parce que toutes ces langues, en un certain sens, ont élu domicile à Tanger durant certaines périodes de l’histoire. Au Maroc, ce phénomène est unique, tu ne le trouves nulle part ailleurs.

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Tanger ( Photo: A. Rivera Magos)

Même si Tanger n’est plus la ville internationale d’autrefois, elle continue à se penser et à se représenter comme un carrefour, à faire référence à une identité internationale, qui ne devrait plus lui appartenir. C’est une attitude quelque peu étrange...
Pour moi, Tanger est une définition de la Méditerranée. Bien que petite, parfois peut-être un peu périphérique, cette mer a toujours été un carrefour pour le monde. Cet endroit a une valeur symbolique qui lui est propre. Quand Sarkozy, en 2007, a fait son discours pour le lancement du projet de l’Union Méditerranéenne – un discours plein de rhétorique – il est venu ici. Ce qu’il proposait, c’était une philosophie de la Méditerranée qui n’est pas celle de cette ville, certes, mais on a tout de même pensé à Tanger comme à un symbole efficace pour rendre crédible un discours sur la Méditerranée. Ce n’est pas peu...
Bon, certes, on n’est plus dans les années 50. La mentalité des Tangérois, cependant, ceux qui n’appartiennent pas à l’immigration venue des campagnes ou du reste du pays, est différente. Tanger a été négligée par le pouvoir pendant longtemps, et les Tangérois, qui avaient l’habitude d’être plus ouverts que les nouveaux venus, sont désormais nostalgiques.

Mon collègue, dans sa jeunesse, allait en Espagne tous les week-ends. Et Mohammed M’Rabet, dans les années 40, n’avait même pas besoin de papiers d’identité. En pratique, avant, il n’y avait pas frontières entre Tanger et l’Espagne, c’était un peu le même endroit. Puis, plus ou moins à partir de 85, quand la France a commencé à demander un visa d’entrée (idem pour les autres pays européens), les frontières se sont fermées. Les Tangérois, qui jusqu’alors ne regardaient pas derrière eux, ont dû se retourner, découvrir le Maroc. Ils avaient toujours regardé vers l’Espagne, et désormais, ils devaient découvrir un autre univers. Un changement traumatisant, surtout pour les Tangérois qui avaient la possibilité de voyager. C’est comme si, à l’improviste, ils s’étaient retrouvés prisonniers.
Bien que mitoyenne, Tanger est désormais une ville pleine de murs. Pour les Marocains, par exemple, c’est tout un horizon qui est fermé, l’horizon européen. Pour les étrangers qui vivent ici, en revanche, c’est un peu comme s’ils avaient échoué en Europe, alors ils viennent à Tanger, éventuellement avec une retraite : ici, ils ont la possibilité de vivre à un autre niveau. Ce n’est pas le Maroc qui les intéresse, c’est Tanger, en tant que possibilité d’inventer quelque chose de différent. Alors tu assistes à des phénomènes étranges... Quand je suis arrivé, j’avais écrit un truc, et je faisais des photos pour illustrer ce que j’écrivais. A l’improviste, je me suis vu présenter comme “écrivain et photographe”. Et je n’avais encore rien publié! Beaucoup de gens jouent à cette espèce de jeu de rôle qui est un peu l’esprit de la frontière.

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Tanger ( Photo: A. Rivera Magos)

Depuis peu, la revue est aussi en ligne. Mais où Nejma est-elle distribuée, où peut-on la trouver, à part à Tanger?
Pas partout. A Casablanca, Rabat, et aussi à Paris, Marseille, Lyon, Nantes, Alger. Au Maroc, la distribution coûte cher, et ne fonctionne pas toujours bien. Il faut forcément diffuser Nejma dans les librairies, et au Maroc il n’y en a pas beaucoup, mis à part celles qui ont un caractère religieux, mais là, on ne vend pas Nejma . En plus, certains récits comportent des allusions sexuelles ou d’autres éléments que je ne peux pas faire accepter dans des canaux de diffusion comme ceux-là, c’est évident.
Dans le premier numéro de Nejma, il y avait une nouvelle de l’écrivain marocain Abdellah Taïa, “Lila”, l’histoire d’un jeune garçon qui racontait qu’il avait assisté à la transe de femmes de sa famille. Et le récit se conclut sur ces mots : « Je me masturbais lentement en chantant l’hymne national marocain”!
Quand j’ai lu l’histoire, j’étais tout seul, dans un café, et j’ai commencé à rire. Mais je me rendais bien compte qu’une phrase de ce genre, ça équivalait à une bombe. Mais j’ai aussi pensé que je ne pouvais pas demander à cet écrivain, qui vit à Paris, d’éliminer une phrase de son récit. Du coup je lui ai dit : « Abdellah, je laisse ton texte comme il est, y compris la phrase finale, et si personne ne dit rien, si on peut faire ça, ça voudra dire qu’on peut tout se permettre. » Et de fait, personne n’a rien dit, mais c’est peut-être parce que personne n’a lu la nouvelle! (rires). Ici, il y a un type de censure bizarre... S’il y a quelque chose en couverture qui ne va pas, une photo ou un titre mal choisi, ils peuvent te poser des problèmes, mais à l’intérieur tu peux écrire ce que tu veux, parce que personne ne le lit! (rires)

La revue était présente au Salon International du Livre de Casablanca, en février, cette année. Comment a-t-elle été accueillie par les professionnels du livre? Quel est l’avenir proche de Nejma ?
Nejma était présente avec son dernier numéro “4 – Variations sur la ville”. A Casablanca, les professionnels ont souligné la qualité littéraire des textes publiés, qu’il est impossible de lire ailleurs. Il s’agit souvent d’inédits d’auteurs connus. Cette expérience nouvelle de support littéraire créatif a été récemment reprise sous forme de magazine destiné à un public plus vaste, avec le “Magazine littéraire Marocain”, qui rassemble surtout de la critique littéraire. Cependant, l’idée de Nejma n’était pas la même, et elle est de fait liée à la librairie. De nombreuses personnes venaient à la librairie m’apporter des textes, en me demandant si je pouvais les publier – au Maroc, de nombreuses librairies font aussi maison d’édition -, et je devais répondre que je n’étais pas éditeur, et que par conséquent je ne pouvais rien publier. Je me disais toujours que je devais faire quelque chose, jusqu’à ce que je finisse par me décider. L’avenir de Nejma ... Actuellement, on est en train de préparer un numéro sur la “colère” pour juin 2010, et sur Jean Genet pour décembre.
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Tanger ( Photo: A. Rivera Magos)

Pourquoi le nom de Nejma ?
Le nom a été choisi en hommage à l’œuvre de Kateb Yacine “Nejma”, histoire d’une femme algérienne et française, ouverte aux deux rives, comme nous aussi nous entendons l’être. Mais aussi parce que Nejma, en arabe, signifie “étoile”. Nejma veut être une étoile qui unit, qui illumine, et qui brille pour chacun de la même façon.


Alessandro Rivera Magos
Traduction de l’italien Marie Bossaert
(26/04/2010)