Abdellatif Laâbi reçoit le Goncourt 2009 de la poésie | Kenza Sefrioui
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Kenza Sefrioui   
Abdellatif Laâbi reçoit le Goncourt 2009 de la poésie | Kenza SefriouiC’est un prix moins connu que le Goncourt, mais qui a honoré de grands noms de la poésie, comme Yves Bonnefoy, Eugène Guillevic, Lorand Gaspar ou encore Philippe Jaccottet. Abdellatif Laâbi est le premier Marocain qui le reçoit. Parmi les membres du jury, Tahar Ben Jelloun, lui-même lauréat du Goncourt en 1987, qui avait fait ses premier pas en littérature grâce à la revue Souffles, fondée entre autres par Abdellatif Laâbi, et qui lui rendait cet hommage: «Sans Souffles, je n’aurais peut-être pas été écrivain. […] Ça a donc été pour moi un point de départ fondamental, essentiel, et je le dois à Laâbi».
Abdellatif Laâbi est né en 1942 à Fès. Une mère truculente, Ghita «aux yeux couleurs d’origan», figure principale de son autobiographie, Le Fond de la jarre. Un père artisan sellier, qui «avait tenu à envoyer tous ses enfants à l’école «franco-musulmane» pour qu’ils apprennent la langue des puissants du jour, pour percer le mystère de leur puissance». Enfance : les conteurs et surtout l’oncle Touissa, «l’Homère de ton enfance, le semeur de ton imagination. Celui-là même qui t’avait livré le trésor imagé des Mille et Une Nuits, des histoires de Sif Ben Di Yazan, de Hamza Al Bahlawane». A l’école, son tout premier contact avec la langue française est une crise de fou rire devant ce «baragouin». Plus tard, il se souvient d’avoir été «cet adolescent imberbe qui lisait d’une seule traite les romans de Dostoïevski et écrivait des poèmes nostalgiques sur les enfants des ruelles de Fès, au lieu de trimer dans une échoppe comme tant d’adolescents rabougris de son âge, pour poursuivre la tradition de ses ancêtres artisans». Il découvre aussi Driss Chraïbi, Mohammed Dib, Albert Memmi, s’intéresse au nouveau roman, au théâtre de l’absurde, au futurisme russe, à la poésie américaine, à l’art abstrait. Il s’imprègne du mouvement de la négritude, et surtout de Frantz Fanon.
Après le lycée Moulay Idriss de Fès, c’est la Faculté des Lettres de Rabat : «La section lettres françaises manque cruellement d’aspirants professeurs, on l’y inscrit d’office. Il rêvait d’étudier le cinéma, à défaut la philosophie»… Etudiant en présalaire, qui à l’issue de sa licence en 1965 sera nommé professeur au Lycée des Orangers à Rabat (l’année même de la répression des manifestations lycéennes à Casablanca), il participe à la création du Théâtre universitaire marocain – et rencontre à cette occasion son épouse Jocelyne - il monte Fusils de la Mère Correr de Bertold Brecht et Pique-nique en campagne de Fernando Arrabal, adapte des textes de Césaire et de Léon Gontran Damas. Et il écrit des «poèmes kilométriques à faire sortir les chacals». C’est la période de la révolte, «contre les valeurs fossiles» : «La rupture était la seule issue, une rupture violente, radicale», comme il l’expliquera dans ses lettres de prison, Chroniques de la citadelle d’exil. «Je rêvais de changer les hommes, la réalité par la seule force des idées, de sauver le monde par la seule vérité sur l’Art».

Les années Souffles
Abdellatif Laâbi reçoit le Goncourt 2009 de la poésie | Kenza SefriouiEn 1965, il lance, avec Mostafa Nissabouri et Mohammed Khaïr-Eddine, la revue Souffles , dont il devient le directeur, et qui a rassemblé pendant ses six années d’existence les grands noms de la littérature marocaine. La revue est un tournant dans la façon d’écrire, et, dans son sillage est créée une maison d’éditions, Atlantes. Abdellatif Laâbi y publie son premier recueil, Race , qui annonce une poésie à proférer: «Ne lisez pas ECOUTEZ».

Son premier texte majeur est un «itinéraire», L’Œil et la Nuit. Laâbi en dira plus tard à son épouse : «J’ai l’impression d’avoir écrit ce livre pour me raconter à toi, pour te dire ma souffrance d’enfant et d’adolescent, ma solitude, ma révolte, pour te présenter notre histoire, notre pays, nos espoirs». Révoltes et espoirs qui s’incarnent autant dans l’action politique que culturelle. En 1968, il entre au Parti de la libération et du socialisme (PLS). Il y rencontre Abraham Serfaty, avec lequel il noue une solide amitié et crée l’Association de Recherche Culturelle (ARC). Cette rencontre contribue d’une manière importante au tournant politique que prend la revue Souffles . Au PLS, l’heure est à la contestation des positions de la direction par une partie des jeunes militants. Abdellatif Laâbi quitte le parti moins d’un an après y être entré, et participe à la fondation du mouvement marxiste-léniniste clandestin qui prendra le nom d’ Ilal Amam (En avant). Souffles en devient la tribune légale, mais pour peu de temps : Abdellatif Laâbi est arrêté une première fois le 27 janvier 1972, jour de l’Aïd El Kebir. Cette date marque le coup d’arrêt de la revue au Maroc.
Inculpé pour reconstitution de ligue dissoute et troubles à l’ordre public, mis en liberté provisoire le 25 février, il est arrêté une seconde fois le 14 mars et inculpé pour atteinte à la sûreté de l’Etat. Torture. Il attendra pendant plus d’un an et demi son procès. «Le jour du procès, la pièce à conviction principale qui a été retenue contre moi était… une collection complète de la revue Souffles. Le pouvoir qui avait organisé cette parodie de justice avait lui aussi fait le lien entre ma rébellion d’intellectuel et mon engagement politique. Il n’avait pas tort sur ce point. Mais, dans la logique de la tyrannie, ce glissement était particulièrement dangereux. Ma condamnation à dix ans de prison pour ces «forfaits» n’était donc pas disproportionnée. C’était le temps jugé nécessaire pour neutraliser une pensée, mettre à l’ombre un mauvais exemple et briser une vie», expliquera-t-il dans Un Continent humain.
Il passe huit ans et demi à la «citadelle d’exil», la prison centrale de Kénitra, où il prend ses distance d’avec le marxisme-léninisme. Un comité international se bat pour sa libération, ses amis republient ses œuvres en France: des poèmes, L’Arbre de fer fleurit, Histoire des sept crucifiés de l’espoir , et des lettres, Le Règne de Barbarie et Chroniques de la citadelle d’exil . Il reçoit en 1979 le Prix international de poésie, décerné par la Fondation nationale des arts de Rotterdam, et en 1980 le Prix de la Liberté, décerné par le Pen Club français.
Libéré le 18 juillet 1980, il reste privé de ses droits civiques et de passeport. Ses écrits d’alors ( Sous le bâillon le poème, Discours sur la colline arabe et le très beau roman Le Chemin des Ordalies ) sont très marqués par son expérience carcérale dénonçant la violence arbitraire, saluant la lutte des prisonniers et rendant hommage au courage de leurs mères, sœurs et épouses qui se sont battues à leurs côtés. Il participe aux revues culturelles Al-Taqafa al-jadida, Al-Badil, Al-Jossour , toutes interdites.

Un militant de la littérature

Abdellatif Laâbi reçoit le Goncourt 2009 de la poésie | Kenza SefriouiEn 1985, il s’exile en France, et est nommé Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres. Son exil dure jusqu’en 1994, date à laquelle il décide de rentrer s’installer au Maroc. Mais le retour n’est pas convaincant. Son recueil, Le Spleen de Casablanca , témoigne de ses désillusions. En 1996, il repart en France, et partage désormais sa vie entre les deux pays.
Dans son œuvre, abondante, Abdellatif Laâbi a exploré le théâtre ( Exercice de tolérance ), le roman ( Les Rides du lion ), la littérature pour enfants ( Saïda et les voleurs de soleil, en hommage à Saïda Menebhi), l’essai ( Les Rêves sont têtus ) mais c’est la poésie qui reste son moyen d’expression privilégié. En 1988, il devient membre de l’Académie Mallarmé, qui décerne un prix de poésie à un auteur de langue française. Depuis les années 1990, les recueils s’enchaînent, de plus en plus intimistes, mais parfois inégaux : Tous les déchirements, L’Etreinte du monde, Fragments d’une genèse oubliée, Les Fruits du corps, Ruses de vivant, Ecris la vie, Tribulations d’un rêveur attitré…
En 2005, il publie une anthologie, La Poésie marocaine de l’Indépendance à nos jours , dans laquelle il fait figurer des auteurs écrivant en français, en arabe classique, en arabe marocain et en amazighe.
Abdellatif Laâbi a traduit nombre d’auteurs arabes contemporains : Abdallah Zrika, Mohammed Al-Maghout, Hanna Mina, Abdelwahab Al-Bayyati, Qassim Haddad… Il a surtout fait connaître la poésie palestinienne. Son anthologie La Poésie palestinienne de combat, avait profondément marqué sa génération en donnant accès, en français, aux textes de jeunes poètes comme Mahmoud Darwich, Samih Al Qassim et Fadoua Touqan.
S’il a reçu en novembre 2007 le titre de docteur honoris causa de l’Université de Rennes II Haute Bretagne, il se définit toujours comme «poète-citoyen», en publiant sur son site et dans la presse ses «coups de gueule» très personnels sur l’actualité politique et culturelle du Maroc.

Abdellatif Laâbi a reçu son prix le 12 janvier 2010, deux jours avant la sortie de deux nouveaux ouvrages chez La Différence : le second tome de son Œuvre poétique, et un récit intitulé Le Livre imprévu.


«Je rêvais de changer les hommes, la réalité par la seule force des idées, de sauver le monde par la seule vérité sur l’Art».

A lire

Souffles , en ligne sur : http://clicnet.swarthmore.edu/souffles/sommaire.html
1969 : L’Œil et la nuit , (poésie, La Différence, Minos)
1982 : Le Chemin des ordalies (roman, La Différence, Minos)
1983 : Chroniques de la citadelle d’exil , (lettres de prison, Denoël)
1997 : Un Continent humain (entretiens, Paroles d’aube)
2002 : Le Fond de la jarre (autobiographie, Gallimard)
2005 : La Poésie marocaine de l’Indépendance à nos jours (anthologie, La Différence)
Ecris la vie , prix Alain Bosquet, (poésie, La Différence, Clepsydre)

Kenza Sefrioui
(27/01/2010)

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