«Au Pays», dernier roman de Tahar Benjelloun | Tahar Ben Jelloun, Au Pays, La réclusion solitaire, La plus haute des solitudes, Hospitalité française, Le racisme expliqué à ma fille, L’islam expliqué aux enfants, Yassine Temlali
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Yassine Temlali   
«Au Pays», dernier roman de Tahar Benjelloun | Tahar Ben Jelloun, Au Pays, La réclusion solitaire, La plus haute des solitudes, Hospitalité française, Le racisme expliqué à ma fille, L’islam expliqué aux enfants, Yassine TemlaliPortrait de l’immigré maghrébin en France

Un portrait de l’immigré en vieil homme solitaire: c’est en ces termes qu’on pourrait évoquer «Au Pays», dernier roman de Tahar Ben Jelloun (Gallimard, 2009). L’écrivain marocain, qui a toujours alterné l’écriture littéraire et l’essai politique, y poursuit une vieille interrogation sur la condition des immigrés maghrébins en Europe.

Cette interrogation a donné lieu, en 1975, à une thèse de doctorat de troisième cycle: «Problèmes affectifs et sexuels des travailleurs nord-africains en France». Elle se révélera aussi littérairement fertile; elle se prolongera, en effet, dans un récit poétique, «La réclusion solitaire» (Denoël, 1976) ainsi que dans un long essai intitulé «La plus haute des solitudes» (Le Seuil, 1977).

Tahar Ben Jelloun reconnaît volontiers la filiation entre «Au pays» et ces deux textes plus anciens. Dans un entretien avec «Le magazine littéraire» (mars 2009), il rappelle que le protagoniste de ce roman est «celui-là même de ‘’La réclusion solitaire’’, qui a vieilli et a eu femme et enfants». Le portrait de cet immigré marocain, Mohmed, ajoute-t-il, est celui d’une génération entière d’immigrés, dont les visages «tristes et incompris, portent le temps et la désillusion» et «dont la vie n’est pas une prairie ou un jardin avec des arbres fruitiers qui les rendent heureux».

Qui est donc Mohamed, le personnage principal d’«Au Pays»? C’est un travailleur et un père de famille modèle. Installé en France depuis plusieurs décennies, il n’a rien de l’immigré nostalgique, constamment révolté par sa condition et qui voit en l’immigration un ogre qui l’a ravie aux siens et dévoré sa jeunesse. Lui est heureux d’être un honnête ouvrier qui ne s’occupe pas de politique, fait son travail consciencieusement et consacre le reste de son temps à sa famille. Il ne comprend pas ces jeunes gens excités qui, la nuit, mettent le feu aux voitures de la cité et ne veut pas que ses enfants leur ressemblent. Leur révolte contre ce bon pays qui a accueilli leurs pères est, à ses yeux, proprement insensée.

Mohamed n’a pas de problème avec sa condition de travailleur immigré. Bien au contraire : son imminente mise à la retraite l’emplit d’une insupportable anxiété. Il craint qu’elle ne soit pour lui, qui n’a jamais rien appris d’autre que travailler, le début de la longue dégringolade qui conduit à la mort. A mesure qu’approche le fatidique premier jour de «l’entraite», sa vie devient un enfer d’angoisse. Tout ce qui avait l’aspect de l’évidence devient un sujet d’interrogation : le sens de l’immigration et de l’attachement aux lieux de la lointaine enfance, l’islam, de plus en plus confondu avec d’étranges appels à la destruction d’autrui, les relations entre parents et enfants dans cette Europe hostile, où on ne doit rien aux anciens sinon des mouroirs appelés «maisons de retraite»…

L’ogre de la retraite fait perdre à Mohamed ses repères et le fait basculer dans une progressive démence. Il pense échapper à la mort lente du désœuvrement (et aussi se replonger dans le monde des vieilles valeurs sûres) en retournant à son village, dans l’aride sud marocain. Tout bien réfléchi, son univers natal est le seul qui mérite qu’on le connaisse. Il rêve de vivre le restant de ses jours là où il est né, entouré d’une aimante famille, et être enterré dans un lieu plus familier qu’un anonyme cimetière de banlieue française. Pour convaincre ses enfants de le rejoindre, il fait construire une grande maison, dont la curieuse architecture achève de persuader les villageois qu’il a sombré dans une douce folie. L’absurde projet le libère des pesanteurs de la réalité et donne libre cours à ses fantaisies, lui qui a toujours été sobre et raisonnable. Il attend longtemps ses enfants mais aucun d’eux ne le rejoindra. La mort le guette dans cette grande demeure vide. Le retour au pays n’aura été qu’un retour illusoire.

«Au Pays», pour citer son auteur, est ainsi «un roman sur la condition humaine maltraitée par le destin et l’histoire» («Le Magazine littéraire»). Sans être un roman politique, il apparaît comme un concentré de la réflexion de Tahar Benjelloun sur l’immigration maghrébine en France, le racisme anti-arabe ou la différence entre l’islam en tant que foi et l’islam en tant qu’instrument d’accès au pouvoir. De ce point de vue, il apparaît comme le prolongement romanesque de ses essais politiques : «Hospitalité française» (1984), «Le racisme expliqué à ma fille» (1998) et «L’islam expliqué aux enfants» (2002).
 

 
Yassin Temlali
(21/09/2009)