Bruits et fureurs médiatiques | Rosalia Bivona
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Rosalia Bivona   
 
Bruits et fureurs médiatiques | Rosalia Bivona
Bernard Pivot
La notion de francophonie, bien que complexe, n’est sans doute pas en question, alors que la traduction l’est. Elle est bien plus insidieuse, piégée, trompeuse et Laroui risque de n’être jamais traduit en italien si les lignes de tension linguistique et lexicale ne sont pas révélées, si les points les plus chauds de l’humour ne sont pas auscultés intelligemment, si le cocktail de la composante cognitive de la réalité marocaine et française fait défaut au point d’empêcher la perception de cet univers à la fois éclatant et riche de nuances .
Qui est-ce que gravite dans la galaxie Tralala? Tout d’abord Plumme, son éditeur. Traduire ce nom? Et comment? Pennino? Peut-être, c’est une possibilité astucieuse, mais quelle solution pour cette phrase: «Plumme, sale encrier, je veux dire sale négrier…»? A la lettre sonnerait ainsi: «Pennino, sporco calamaio, voglio dire, sporco negriero…»: le lapsus révélateur est bel et bien anéanti, privé de son sens. Il y a là de beaux exercices de style à essayer.
Ensuite il y a Gontrand de Ville, «critique d’importance […], surnommé le Vil, ou l’Avili par ses victimes…», « critique besogneux dont le talent est à l’image de son physique désastreux», amoureux fou de Philomène, mais malheureusement sans retour. Son nom aussi donnera du fil à retordre au traducteur, surtout quand Philomène, à la page 30 s’exclame: «Mais c’est que je commence à le haïr, ce petit Gon!». Ici il faudra vraiment jouer d’astuce et trouver un mot dont la première syllabe permette le rapprochement avec une insulte au poids sémantique plus ou moins équivalent, glissante, aux multiples emplois, vaguement incongrue car elle a perdu une bonne partie de sa grossièreté, proférée sans vergogne même à la télé pour laisser imaginer – à tort – des pensées directes, essentielles, modernes. Le choix est large, mais s’il faut l’accorder avec un nom de famille, il se restreint beaucoup. Une rapide consultation de l’annuaire me suggère Cogliandro. Oui, Alessandro Cogliandro, du point de vue phonétique me semble bien coller à la version italienne de Gontrand de Ville. Maintenant, par effet domino, il faudrait accorder Alessandro avec Vil ou l’Avili…
Dans ces noms qui s’imposent, règlent et englobent les non-sens du récit, se cachent bien des difficultés de traduction. Les failles, les distorsions ou bien les jeux de mots posent inlassablement la même question: comment élaguer, enrichir, unifier, différencier tantôt peu, tantôt beaucoup la langue source et la langue cible?
Il ne s’agit pas de cas isolés, Laroui manie sauvagement l’univers de Philomène, où gravitent aussi d’autres satellites. Le monde de la télévision, par exemple, qui a ses lois, ses rythmes, ses couleurs, ses pièges et ses charmes: tout dépend du registre sur lequel on se place. Une fois posée la première pierre de la polémique et de l’ironie, Philomène appuie à fond sur le champignon et transforme des débats académiques en véritables corridas. Selon l’esprit de ces forums cathodiques qui peuplent les soirées des téléspectateurs, il lui arrive d’être invitée à l’émission de Jean-Baptiste Canada. Tout lecteur qui connaît les émissions françaises reconnaîtra Jean-Marie Cavada, personnage très médiatique, président de chaînes télévisées, animateur de plusieurs programmes culturels à succès (La Marche du siècle, pour n’en citer qu’un), toujours prêt à donner toutes les apparences de l’équité formelle, capable de se servir de toutes les ressources de sa position pour orienter les débats en fonction de ses exigences. Comment traduire? Si on ne cherche pas un équivalent italien le lecteur perdra toute l’allusion à ces shows qui mélangent culture et variété, avec toutes les dérives du genre, où les invités sont choisis en fonction d’un cocktail aussi exotique que possible pour la joie du public. Décider alors d’opérer les mêmes distorsions sur des noms tels que Maurizio Costanzo, Bruno Vespa, Michele Cucuzza, Giovanni Floris, Aldo Busi (écrivain bien connu pour ses manières désinvoltes, un peu ‘style Philomène’, qui anime brillamment l’émission Amici libri sur la chaîne berlusconienne Canale Cinque le samedi après-midi) ou bien Corrado Augias? Possible, si on joue avec leurs tics langagiers, leurs noms (Vespa signifie guêpe et Cucuzza courge), leurs ressemblances (Costanzo a l’air d’un vieux phoque triste), si on ne tient pas compte d’autres paramètres (audience, tranches horaires, typologie de l’émission, exigences de spectacle), mais comment suivre la même démarche pour les passages où Philomène, deux pages plus loin, appelle le journaliste en question «m’sieur Nada», «m’sieur Dada» et enfin, débitant dans un tourbillon de plus en plus agressif elle lui lance: «Je ne t’ai pas interrompu, Doudou, dis donc, laisse-moi finir, Allah y khelik
Même situation pour d’autres noms : Christian de La Grille du Fond, critique à Libé; pape des lettres, critique du Monde; Tripot, évidente paronymie de Pivot, célèbre pour ses émissions littéraires Apostrophes ou Bouillon de culture, et puis, la politique s’en mêlant, voilà qu’apparaissent Djak Langue ou Jean-Foutre Le Pénis qui

«…excrète quelques calembours: «Philomène à rien»... «Tracaca»... «Mme Fatima», me nomme-t-il avec délectation, en détachant bien les syllabes... «Que n’écrit-elle au bord du Bou-Regreg, au lieu d’encombrer la Seine de ses sanies?» Des femmes me défendent. L’Halimi, infatigable... Les enragées, les chiennes de garde... Perrine des Granges, ma jolie potesse... Coupent sec Le Pénis et ses calembours, «la fiente de l’esprit qui vole ... Les Introuductibles se proclament érudits philoménologues... Spécialistes de ma pomme et des régions circonvoisines... C’est très sérieux... Ils publient des recherches... Des profs s’en mêlent. Sujet, verbe, complément, c’est donc Hugues des Haultes-Futaies, Nathan Ksa, Sollers, c’est eux les nègres de la blackonne.»(63)

De même l’ironie se glisse dans les noms des journaux ou des magazines: Pote-Hebdo, Vibration, Télédrama, Le Cigaro, les Introuductibles; de villes, car Philomène «…myope comme un zigouli» se retrouve «dans le train qui emporte cent scribouillards vers Trèves-la-Brillarde» pour participer au salon du livre. Comment faire percevoir au lecteur italien le jeu entre le nom réel de Brive-la-Gaillarde et le nom de fiction? Si la traduction tire une partie de son charme dans l’invention, celle-ci n’est pas une valeur prioritaire: on ne peut pas tout transposer en Italie, lieux, personnages, événements. On risque d’écrire le roman que Laroui n’a jamais écrit et de le lui faire signer à son insu. Il ne s’agit pas d’appliquer une recette valable pour tout nom propre, mais il faut trouver des pistes, des issues pour chaque situation, quitte à se résigner à la partielle incompréhension du lecteur et à créer des ruptures là où il n’y en avait pas. En traduction on aura un texte émaillé de noms ‘à l’italienne’, alors que dans l’original, on a un texte français émaillé de noms allusifs issus du même système linguistique. Il s’agit d’un aspect qui ne peut passer inaperçu.
Le problème étudié, on voit se dessiner trois grandes tendances, à savoir: la non-traduction, que l’on peut assimiler à l’emprunt ; la naturalisation, que certains appellent assimilation ou acclimatation et la traduction-adaptation . Il est bien évident que cette solution théorique ne tient pas compte de la faille où se glissent des corps étrangers, des mots intrus, des tournures hétérogènes, du décalage tragi-comique entre les langues, entre les êtres, entre la réalité et ce qu’on en dit; elle ne tient pas compte non plus de l’humour fort pointu dont Laroui se sert pour peindre ces agoras toujours bien maîtrisées qui fonctionnent presque toutes de la même manière, qu’elles soient émissions télévisées, tables rondes, foires du livre, séances de signature à la FNAC où des inconnus se pressent autour de la vedette pour lui voler une dédicace... Derrière un plateau se cache toujours un dispositif soigneusement pensé et Philomène est là pour démontrer, avec grande perte et fracas, que cet exercice est hypocrite, dérisoire, ridicule, voire dangereux. Elle n’appartient à aucune classe, aucun pays, aucune race, aucune langue… même pas au français, elle est tout juste francophone. Rosalia Bivona
(17/01/2006)
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