La barrière de l’humour et du langage… | Rosalia Bivona
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Rosalia Bivona   
 
La barrière de l’humour et du langage… | Rosalia Bivona
Dès Les Dents du topographe, son premier roman, la langue de l’ex-colonisateur est représentée en plusieurs occasions comme un cercle invisible. Tous ses textes se fondent sur une ‘francophonie’ inévitable, décloisonnée, source intarissable d’un monde narratif bâti sur une double appartenance culturelle et linguistique, doublée par les absurdités des engrenages langagiers. Il suffit de les survoler et, du premier au dernier, on s’apercevra que, tout en jouant sur plusieurs claviers à la fois, le français de Laroui est une aventure dans des terres inexplorées. L’auteur et ses personnages s’interrogent sans cesse sur le sentiment maniaque que l’on a d’appartenir à un idiome, d’être enraciné en lui, nécessairement, naturellement.
Philomène Tralala qui semble appartenir à toutes les races possibles du règne scriptural – romancière francophone mi-berbère mi-guinéenne, fille d’une esclave et d’un concierge de lycée alcoolique qui s’est suicidé, lesbienne, androgyne, schizophrène, d’une beauté ‘exotique’ sans égale –, déteste les injustices et ne se gêne pas pour les dénoncer. Elle n’a qu’une patrie, la langue française; elle refuse de se mettre à plat ventre devant la toute puissance de l’argent ou des médias; ainsi offre-t-elle à Laroui la belle occasion d’épingler l’imbécillité mesquine qui sévit dans ce milieu, complètement pourri, qui se heurte à sa sincérité et à sa naïveté. Pendant un des innombrables débats auxquels tous les écrivains qui veulent ‘aiguiser l’appétit des lecteurs,’ doivent se plier, Philomène répond ainsi à la sempiternelle question « pourquoi écrivez vous en français?»

«…j’écris en français parce que je n’ai pas le choix. C’est la seule langue que je maîtrise au point de pouvoir la brusquer, la maltraiter, la tordre jusqu’à lui faire dire exactement ce que je veux dire, même si c’est inouï, même s’il faut pour cela inventer des mots nouveaux. Après tout, c’est ça, la littérature. Toute cette violence... Je ne pourrais pas le faire en arabe ou en berbère ou en anglais. Votre question n’a de sens que si vous l’adressez aux auteurs qui disposent déjà d’une langue, leur langue maternelle, et qui choisissent de s’exprimer dans une autre langue. C’est le cas de Panait Istrati, de Conrad, de Ionesco, etc. De Beckett, aussi... Pourquoi diable aller écrire dans une autre langue? Mais c’est une fausse question lorsqu’on la pose à des écrivains du Maghreb tels que moi, c’est à dire qui ne maîtrisent vraiment qu’une seule langue: le français, justement.» (82-83)

Il s’agit d’une variation sur thème toujours présente, dont Laroui parle avec flamme dans tous ses romans, comme si elle justifiait son métier d’écrivain et la richesse de sa langue ‘venue d’ailleurs’. Offrant un divertissement rafraîchissant à conseiller, en toute saison, aux amateurs de lectures espiègles pimentées de mille allusions cultivées, il montre, surtout dans La Fin tragique de Philomène Tralala, à quel point humour et langue peuvent se confondre, jonglant avec les homophonies, les quiproquos lexicaux fondés sur les homonymies et les homographies. Tout cela est encouragé par le français, langue qui joue avec délectation des calembours; en revanche l’italien a beaucoup de mal à s’y plier, chaque langue ayant ses problèmes, ses passions et ses phobies! Tordre et inventer les mots, c’est la grande liberté de l’auteur, mais aussi l’inquiétude de ce qu’il advient dans ce processus: l’éboulement sémantique produit toujours des effets impensables. Quel statut ont les mots lorsqu’ils sont transportés de leur lieu d’origine à cet exil (ici accueillant) de la traduction? Qu’engendre la rencontre entre les deux? Voilà ce qui amuse et désespère le traducteur prêt à partager avec l’auteur les heurs et malheurs de sa double appartenance, ses pyramides lexicales, ses expressions en tire-bouchon, à peser le sens des mots, s’interrogeant avec eux...
J’imagine aisément le traducteur qui s’y aventure courir, comme un berger derrière un troupeau de chèvres sauvages, après les innombrables mots intraduisibles. Il ne s’agit pas de rester près ou loin du texte, il faut ouvrir le chemin qui mène vers de séduisants et savoureux moments, se cramponner aux décalages linguistiques, à l’humour, et suivre cette rampe jusqu’au bout, sans jamais forcer la convergence, car parmi les avatars de la traduction il y a toujours une dérive de sens. Alain van Crugten explique clairement que c’est «un fait indiscutable et indiscuté: dans toute traduction, il y a une perte de sens. Or, il apparaît que s’il est un domaine où cette perte est importante, c’est bien celui du registre humoristique. L’humour étant une de ces choses presque indéfinissables et inanalysables, il est souvent malaisé de le transmettre dans une traduction qui est, en réalité, une explication.» Ajouter des notes en bas de page, des introductions éclairantes ou toute autre sorte d’explication porte à coup sûr atteinte au texte. Toute traduction tendrait-elle alors à le vider de son sang et de ses forces vitales? Tel n’est pas mon avis, je crois beaucoup à un travail qui est là non pour niveler ou expliquer les sens mais pour enrichir le texte.
Position facile à défendre en théorie, mais comment traduire alors La Fin tragique de Philomène Tralala qui excelle dans la drôlerie croquant le tohu-bohu stérile des médias qui, par divers moyens – pas tous de la plus haute noblesse – font d’un livre un événement et le poussent sur le devant d’une scène qui n’est pas forcément littéraire ? Ici l’humour naît d’un double jeu sur la langue et sur la réalité à laquelle se réfèrent les mots. Par suite, soit le traducteur massacre le roman, soit il essaie de comprendre les règles que l’auteur s’est imposées pour jouer la même partie en italien comme dans n’importe quelle autre langue: le problème n’est pas uniquement linguistique, il est lié tant au contexte qu’à l’intertexte et au métatexte. «Traduire les mots de l’humour, – nous dit Fabrice Antoine – c’est certes provoquer une surprise, ménager un jeu, introduire un renversement, mais c’est aussi, et surtout, traduire cette tension du texte vers ce moment où il s’ouvre au-delà de lui-même…» . Ici réside la différence entre une bonne et une mauvaise traduction, une différence parfois minime, parfois énorme mais toujours secrète qui suit des chemins très simples, à travers la figure du miroir, entre les mots, les choses, les sens et les pensées. «Travail sur la béance laissée par la perte, la parole humoristique est avant tout une victoire du langage», nous dit Anne-Marie Soulier, «or, – continue-t-elle un peu plus loin – bien qu’ils soient frère et sœur de lait, il arrive souvent qu’humour et traduction refusent de se communiquer leurs secrets.» Et Dieu sait combien de secrets se cachent entre les lignes de Laroui! L’humour est sûrement une question de mots, dits ou non-dits, mis à la place d’autres mots, déplacés à l’intérieur d’une phrase, d’une pensée, disparus sans laisser de traces et c’est au traducteur de les dénicher intelligemment, se déplaçant lyriquement à travers ce monde et ces personnages, où l’ironie procède des jeux langagiers. Réfléchir sur ces déplacements, ces trajectoires, tenter de les comprendre, à la fois émotivement et linguistiquement, signifie peut-être aller vers une plus grande conscience du métier de traducteur et des contraintes qui le définissent.
On doit avoir un mal fou à traduire cet écrivain en italien, ou en n’importe quelle autre langue: la barrière de l’humour et du langage… Certes, pour tout auteur être connu et édité à l’étranger est signe indéniable d’un succès grandissant, mais rendre, avec les moyens du bord et de vraies difficultés, La Fin tragique de Philomène Tralala en une langue différente de l’idiome de Lamartine, sera un véritable casse-tête. L’auteur le sait bien et il étanche la soif d’exotisme de son personnage avec une belle perspective:

«…dehors le soleil luit et mon attachée de presse vient m’annoncer que les Coréens vont traduire mon dernier livre. Y a du bon.» (31)

Avec son art du contre-pied Laroui pour rien au monde ne renonce à choisir une des langues les moins aptes à refléter ses pastiches loufoques, ni à suggérer au lecteur l’image du traducteur asiatique coupant ses cheveux, ceux de l’auteur et ceux de la muse, en quatre pour en distiller les énigmes langagiers. L’humour est sûrement le magasin de porcelaine de la littérature et le traducteur ne peut s’y aventurer bravement, le sourire aux lèvres et la jouissance au corps, sans risquer de tout casser. Protéiforme, subtil, il varie d’aspects, de degrés, de thèmes; quand il s’infiltre dans la langue, se focalisant sur un jeu de mots, il devient tellement instable que, quand bien même on parviendrait à le définir, à l’analyser, il resterait toujours intraduisible, car en contaminant subrepticement le français, il contamine tout le reste. Pour Laroui la langue est à l’origine du désir d’écriture, il en fait une métaphore du monde, il y est projeté intégralement, dans chaque phrase, à chaque ligne, dans chaque mot et il en vit joyeusement le multiculturalisme puisque l’idiome d’un écrivain francophone est nécessairement multiculturel. ‘Auteur multiculturel et drôle recherche traducteur multiculturel et drôle’, voilà une belle annonce! Une stricte collaboration peut permettre non seulement un beau voyage sur des terres vierges où les débats académiques qui tournent et retournent la vieille antienne du ‘traduttore – traditore’ sont inconnus mais surtout une pénétration/intégration ‘charnelle’ du texte, sans jamais se priver des possibilités infinies mises à notre disposition aussi bien par la langue source que par la langue cible. Rosalia Bivona
(17/01/2006)
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