Traduire l’intraduisible | Rosalia Bivona
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Rosalia Bivona   
  Traduire l’intraduisible | Rosalia Bivona Pourquoi donc Fouad Laroui, auteur marocain à l’humour grinçant, tonique et confondant, tellement drôle, anecdotique et universel à la fois, proche d’un certain goût italien (je pense naturellement à Italo Calvino, mais aussi à Carlo Emilio Gadda) n’a-t-il jamais été traduit en italien? Et pourtant, avec ses situations cocasses, son imagination débridée, ses tableaux du Maroc, ses personnages décalés, ses jeux narratifs, sa remarquable maestria dans le jeu des rapprochements culturels, son érudition rieuse, il ferait sûrement excellente figure parmi tous les auteurs étrangers qui peuplent les étagères de Feltrinelli ou d’autres établissements tout aussi bien approvisionnés. Pourquoi donc ces romans, assez attirants pour conquérir le lecteur italien, qui serait sans doute heureux de participer à cette langue où se mêlent les influences maghrébine et occidentale, n’ont-ils pas encore fait brèche dans le cœur d’un éditeur? A cette question plusieurs réponses possibles.
On se contentera de remarquer qu’en période de crise économique la littérature en général et celle du Maghreb en particulier n’est pas considérée comme une priorité.
En réalité on finit par traduire un livre ici ou là, encenser le dernier auteur à la mode, avec des quantités impressionnantes de rééditions, ou le dernier succès à scandale parce que l’édition et l’université – les chaînons principaux entre ceux qui créent et ceux qui ont envie de lire – fonctionnent selon des critères qui masquent mal une sorte d’hypocrisie. Je n’ai pas le désir d’aborder ici un discours sur les mécanismes qui engendrent et maintiennent la notoriété des écrivains, qui font d’eux des stars narcissiques, ni un discours sur les dégâts que le caractère massif et souvent maladroit de cette ‘divulgation’ risque de provoquer, mais il faudrait bien se demander pourquoi des auteurs comme Mohammed Dib, pour ne citer que l’un des plus grands écrivains et poètes algériens, ont été si peu traduits, tout récemment, par des petites maisons de surcroît, et sans jamais connaître de rééditions.
La prise de conscience de la richesse et de la diversité de la littérature maghrébine, d’une certaine manière, a représenté pour le monde éditorial italien un choc où se mêlent la culpabilité d’avoir sous-estimé cette abondance à l’avantage d’une poignée de célébrités particulièrement liées à l’édition française (le Goncourt de Tahar ben Jelloun a sans aucun doute joué un rôle indéniable) et le désir de combler ce vide aussi tôt que possible et de n’importe quelle manière. Les effets de cette boulimie subite sont visibles: d’un côté dans cette course obligée à la visibilité, les moins favorisés seront évidemment les auteurs jugés difficiles, exigeants, non médiatisés ou peu connus; on les rangera alors dans des limbes où ils seront, selon de fortes probabilités, perdus de vue; de l’autre, la critique (tout comme le public) a du mal à faire la distinction entre les écrivains traduits sur la base de critères étrangers à la qualité de l’œuvre et les auteurs de grande envergure, peut-être antérieurs (c’est le cas de Mohammed Dib, Kateb Yacine ou de Mouloud Feraoun) restés jusque là négligés. Les traductions qui ne sont pas soutenues par une véritable politique éditoriale mais obéissent à des raisons d’opportunisme, n’ont aucune suite, d’où les perplexités et une certaine inconstance du public. Traduire l’intraduisible | Rosalia Bivona La coïncidence entre la reconnaissance et la rentabilité n’est jamais acquise, automatique; le livre se réduit à un produit, vite remplacé par un autre s’il ne se vend pas, réimprimé tous les ans si le chemin choisi n’est pas un sentier raide mais une autoroute; la critique se fait le complice d’un tel système qui aplatit tout et ne propose rien. Fatiguée, plus conviviale que compétente, elle n’oppose à ces marées saisonnières qu’une suite de bavardages sans prétention, parfois intelligents, où le problème de la littérature est écarté ou tenu pour définitivement résolu, et où celui de la traduction est abordé distraitement. On sait bien que les enjeux de la critique sont multiples, interdépendants, conséquents et si en amont on nie la fonction essentielle de ce genre d’analyse, en aval les résultats ne peuvent être que catastrophiques. Bien souvent on a dit qu’il fallait percevoir le Maghreb comme le pays d’un nouveau roman, d’un nouveau cinéma, d’une nouvelle culture et d’un nouvel art de vivre; à cette fascination il faut répondre aussi avec de nouvelles voix et de nouveaux regards. L’édition et l’université sont deux mondes liés : si en milieu académique la littérature maghrébine pouvait sortir des divers placards à balais plus ou moins pittoresques du secteur des études de littérature française et obtenir enfin l’espace qui lui fait cruellement défaut, par effet domino, en milieu éditorial on assisterait à des initiatives sûrement plus séduisantes.
Dans ce contexte, donc, Laroui subit le sort de bien d’autres écrivains qui mériteraient une plus large notoriété, une bonne visibilité aussi en terre italienne. Pourtant, son cas est encore plus complexe, car à toutes les difficultés dont sont hérissées les frontières de la traduction il faut ajouter ses prouesses diégétiques saupoudrées de son rayonnant génie verbal. Sans jamais se priver des possibilités infinies mises à sa disposition par la langue française, le dialecte marocain et toute sorte d’autre piment lexical prêt à épouser indissolublement l’humour dont sont imbibées toutes les situations qu’il met en scène, Laroui bafoue sans hésiter tous les stéréotypes auxquels sont soumis les écrivains francophones. Rosalia Bivona
(17/01/2006)
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