Mohamed Rachdi – Territoires du désir | Geneviève Guétemme
Mohamed Rachdi – Territoires du désir Imprimer
Geneviève Guétemme   
 
Mohamed Rachdi – Territoires du désir | Geneviève Guétemme
le Sommeil du poète amoureux (fragments)
Madjnoun est poète et il est amoureux de Laïla mais c’est un amour interdit. Il doit s’exiler et la poésie devient son seul soutien. Les années passent et Madjnoun se voit enfin autorisé à s’unir à sa bien-aimée. Mais, cette fois, c’est lui qui refuse. Avec le temps, son amour est devenu un amour idéal, une pure abstraction et le support de son art. Il préfère maintenir l’état de désir généré par l’attente plutôt que d’accepter la mort du désir et par conséquent la mort du poète : il choisit de rester poète.
Ce conte traditionnel arabe est au cœur du travail de Mohamed Rachdi depuis très longtemps.

C’est l’histoire de ce qui peut sous-tendre et maintenir la création artistique, une histoire où l’art est le résultat d’un désir sublimé jamais réalisé: le résultat d’un "amour réalisé du désir demeuré désir" pour reprendre la célèbre expression de René Char. C’est aussi une approche de la vie comme attente d’une union avec ce que l’on aime le plus et de la mort comme le résultat de cette union.

Le travail de Mohamed Rachdi ne cesse de montrer ce hiatus, nécessaire selon lui, entre l’être – et plus particulièrement l’artiste - et l’objet de son désir. De portes en collines ou en oasis , il nous présente un chemin qui le conduit doucement – comme Madjnoun, vers "l’objet de son amour" tout en le maintenant toujours éloigné.
Son désir à lui, est un désir d’atteindre "l’insaisissable en lui et en l’autre". Désir d’atteindre cet autre lui-même – celui qu’il a été et celui qu’il sera. Désir de comprendre ses fondements identitaires et de se réaliser à travers des "interférences de cultures", celles qu’il porte et celles qu’il ne cesse d’acquérir dans un monde de plus en plus mouvant.
De cet "autre", il nous montre différentes figures. Il y a en effet, le travail matériel des rapports de matériaux, de couleurs ou de formes qui l’amènent régulièrement à associer le liquide au solide ou la couleur au noir et blanc. Mais, il y a aussi les artistes qu’il invite régulièrement à se joindre à lui pour d’improbables rencontres. Rencontres qui ne font qu’exacerber sa différence et son isolement ou bien qui lui font prendre le risque de se perdre, si la proximité (amicale, masculine, culturelle, géographique, sociale ou artistique) est trop grande.

À chaque exposition – ou étape dans son cheminement – il se pose et s’oppose. Mohamed Rachdi pratique un art de la dualité. Une dualité qui dans ses derniers travaux apparaît de plus en plus complexe : tressage de dualités, à l’image de la multiplicité des croisements interculturels.

Mais Mohamed Rachdi ne parle pas que de lui. En effet, au-delà de son expérience largement partagée de la migration, il nous rappelle combien l’être humain est ontologiquement fondé par son désir de l’autre: homme/femme, Est/Ouest, Nord/Sud etc.… pour ne citer que quelques très grandes catégories. Á cela s’ajoute, d’un point de vue plus métaphysique, la hantise, selon Pascal Quignard, d’un état antérieur, d’une "scène où nous n’étions pas " et dont nous sommes nés: le coït. La vie d’un être serait en fait, toute entière, tendue vers la connaissance de cet autre lui-même, d’avant sa création, que seule la copulation et la mort semble lui permettre de rejoindre.
Mohamed Rachdi – Territoires du désir | Geneviève Guétemme
En demandant aux gens autour de lui d'amener des vêtements qui sont aussi des doubles d’eux-mêmes, Mohamed Rachdi leur propose justement de mimer ce positionnement face à l’autre que l’on a été, que l’on aurait pu être ou que l’on sera peut-être – lorsqu’on ne sera plus : cet autre que l’on ne peut pas s’empêcher de désirer parce qu’il figure un au-delà d’autant plus fascinant qu’il nous échappe totalement.
Tous ces vêtements représentent des individus : de sexes, de tailles, d’origines sociales et géographiques – ou plus généralement de cultures différentes. Ils se posent et s’opposent entre eux, mais surtout, ils forment deux grands groupes qui présentent l’incontournable confrontation homme/femme comme celle qui viendrait avant toutes les autres.

Mohamed Rachdi place d’ailleurs un lit entre les deux pour rendre les choses encore plus claires. Mais très loin de la bacchanale, l’ensemble de la composition avec ces vêtements suspendus comme autant d’enveloppes vides, de dépouilles, de fantômes de corps féminins et masculins tient plus de la "salle des pendus". Attirés par le lit, les corps s’y sont abîmés tout en l’ensemençant de frais gazon. Ce lit est le lieu de la matérialisation de tous les désirs – désirs charnels et désirs de connaissance. Il est le lieu de la rencontre avec "l’Autre": ce trou de verdure où Rimbaud présente justement son "dormeur", ce lit végétal vers lequel nous tendons tous: un lieu de satisfaction complète et de mort.

Cette installation est à la fois une mise en garde et une acceptation fataliste du cours des choses, une présentation du sens naturel des relations humaines où chaque individu veut savoir qui est "l’Autre". Il sait qu’il risque de perdre son intégrité en s’approchant trop près, mais le désir est trop grand, l’herbe bien trop tentante. Seul un poète comme Madjnoun peut s’imposer de rester à l’écart. Geneviève Guétemme