Le «témoignage» ambigu de Abdallah Laroui | Hicham Raji
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Hicham Raji   
 
Le «témoignage» ambigu de Abdallah Laroui | Hicham Raji
Nous imaginons l’historien semblable à un démiurge, scrutant les faits du passé, ressuscitant les morts pour dialoguer avec eux, s’arrêtant parfois pour s’interroger sur la pertinence du choix des outils mêmes qu’il convoque pour explorer ce passé. Mais nous mesurons combien il est difficile à l’historien d’écrire le présent ou le passé récent. Quand il aborde l’histoire récente ou l’«histoire qui se fait», pour peu qu’il soit exigeant, il se trouve confronté à des obstacles insurmontables : la difficulté d’être objectif, l’absence de recul, les difficiles recensement et collecte de l’information, l’impossibilité d’être exhaustif ou juste, le risque de susciter la polémique (les témoins des événements étant encore vivants), le secret qui entoure certaines affaires, etc.
La chose est encore plus difficile pour ces biographes modernes (dignes héritiers des historiographes et des hagiographes des rois) qui accompagnent les célébrités pour recueillir, au jour le jour, les bribes de vécu qu’ils sèment sur leur passage. Mais ces biographes, à force de se concentrer sur le personnage, finissent par sacrifier leur objectivité. Il tombent dans le terrible piège de la «compréhension»: à force de vouloir «comprendre» la personnalité objet de leur travail, ils deviennent «compréhensifs». En définitive, ils produisent des œuvres élogieuses, romancées parfois, sans être vraiment conscients du changement qui s’est opéré en eux et dans leur regard, des œuvres qui n’ont plus rien à voir avec la vie réelle ou les faits véritables. De nos jours, beaucoup plus sournoisement que par le passé, un biographe peut accomplir l’exploit de nous convaincre, en toute bonne foi, que le despote le plus sanguinaire est en fait un grand démocrate, que l’esprit le plus insignifiant est en réalité le génie de son époque.

Le «témoignage» d’un historien
Abdallah Laroui, penseur et historien marocain qui n’est plus à présenter, a sorti au début de l’année un ouvrage qui se destine, dit-on, à une carrière de best-seller au Maroc. Le livre à l’allure d’une autobiographie, même si par moments l’auteur adopte la posture de l’historien à laquelle il nous a accoutumés, pour traiter avec un certain détachement de questions qui relèvent de l’actualité brûlante. Pourtant, le texte se lit avec passion, comme un roman ou une autobiographie. Sûrement parce qu’il nous parle de Hassan II, et du Maroc. Mais surtout parce qu’il nous livre les pensées intimes d’un intellectuel qui nous a habitués à la discrétion. Pour décourager les éventuels amateurs de révélations sensationnelles, Laroui nous prévient dès le départ: «N’ayant aucun secret à révéler, je n’ai pas de titre particulier à écrire un livre sur Hassan II.» (p. IX)
Mais alors pourquoi écrire aujourd’hui un livre sur Hassan II? L’auteur présente prudemment son œuvre comme « un témoignage ». Nous ne nous attendrons donc pas à lire un ouvrage historique sur le roi Hassan II ou sur le Maroc sous son règne, même si Laroui affiche parfois cette ambition. Le livre suit une chronologie presque linéaire. Chaque chapitre, en effet, explore les événements, en situe les acteurs, en partant d’une date précise qui correspond à un événement marquant, un « tournant » de l’histoire du pays, mais le plus souvent à des moments précis de la vie de l’auteur : conférence, voyage, mission, etc. En fait, les dates servent de repères ou de points d’ancrage pour un récit écrit dans un style intimiste. Ce qui nous permet d’oser le rapprochement avec des mémoires ou une œuvre autobiographique.
Seulement, ce «témoignage» n’a pas l’exhaustivité d’une autobiographie. Il est volontairement sélectif, puisqu’il ne traite que de certaines époques, de certains aspects de la vie de l’auteur et de la vie du pays. En bon historien et en intellectuel moderne, Laroui interroge l’histoire comme nous l’interrogeons tous les jours, selon nos besoins et pour répondre aux questions du moment. L’auteur analyse ses rapports avec le roi Hassan II ou avec la monarchie en tant qu’institution et, accessoirement, son entourage, les compagnons du mouvement national, les partis et leurs leaders, avec ce désir obsédant de «comprendre» la personnalité controversée du monarque. Dès l’introduction, l’historien nous livre cette question obsédante qui, dit-il, le taraude depuis au moins deux décennies: «Chaque fois que j’ai eu l’occasion de le [Hassan II] voir en tête-à-tête, que j’ai pu observer de près son mode de pensée et de décision, je suis sorti de l’entrevue en me posant toujours la même question: Est-ce lui qui a créé le système sous lequel nous vivons, que nous critiquons souvent mais que nous finissons par accepter, ou est-ce le Maroc de toujours, s’il est vrai qu’il existe, qui l’a produit et dont il a été, autant que nous tous, la victime consentante? Les problèmes qui nous confrontent depuis plus de quarante ans, qu’aucun de nous n’a pu véritablement cerner, s’éclairent différemment selon que nous voyons en Hassan II un innovateur ou un continuateur.» (p. IX) Tout au long du texte, l’auteur s’efforce d’apporter une réponse à cette question, en nous livrant plusieurs analyses pertinentes de la personnalité du roi. En définitive, il semblerait bien que, selon Abdallah Laroui, Hassan II soit plus un continuateur qu’un innovateur. Il a hérité du Maroc du protectorat et de ses ancêtres, et il ne voyait d’autre issue que de perpétuer la tradition. En somme, le système se serait imposé à lui.
Le danger de cette interprétation du règne de Hassan II est qu’elle a tendance à innocenter l’homme (qui a subi le fardeau de la monarchie, et d’une réalité sociale complexe) et va même jusqu’à légitimer implicitement son action, notamment la lutte contre le mouvement national et la politique répressive, en général. Cette analyse, qui renvoie dos à dos les partis du mouvement national et le roi, est de plus en plus courante depuis les années 90, même chez des intellectuels de gauche. Elle tend à voir dans la répression des années de plomb une lutte pour le pouvoir entre deux adversaires qui ne reculaient devant rien pour arriver à leur fin (Laroui parle beaucoup du réalisme machiavélique de Hassan II, mais aussi des «calculs» ou des mauvaises lectures du passé, de l’immaturité des dirigeants du mouvement nationaliste). Ce mea culpa des forces dites nationalistes était un préalable à la réconciliation des partis historiques avec le roi, ce qui les préparait à ce qu’on allait appeler l’«alternance consensuelle» (1998).
Cette lecture du passé, on la retrouve même chez certains anciens prisonniers politiques, comme par exemple, récemment, dans le témoignage de cet ancien militant qui a déclaré lors des auditions de l’Instance équité et réconciliation (IER) de décembre 2004 que lui et ses camarades n’étaient pas des saints non plus et qu’il envisageaient ouvertement la lutte armée. Drôle de manière de se renier et de dénuer de toute substance les luttes et les sacrifices de beaucoup de Marocains. Je ne parle pas des leaders politiques (les zaïms, comme on les appelle), dont les idées, les convictions et les projets ne tenaient pas la route et ne valaient pas plus que ceux de l’adversaire qu’ils diabolisaient et poussaient à combattre. Dans son livre, Laroui fait souvent le procès de ces leaders nationalistes, idéalisés et canonisés par leurs partis, mais qui ont accumulé les erreurs de jugement et manquaient de visions stratégiques. Il leur impute autant qu’à la monarchie, les retards accumulés dans le développement économique, culturel et social. Mais tous les citoyens «désarmés» qui ont cru à la légitimité du combat de ces leaders, se sont fait séquestrer, torturer et tuer dans les répressions violentes des émeutes, des grèves et des manifestations souvent pacifiques, parce qu’ils ont fait les frais des trahisons et des jeux de compromission, parce qu’ils ont eu la naïveté d’adhérer à leurs théories, à leurs mots d’ordre et à leur combat.
Toute la rhétorique de l’historien tend à nous convaincre qu’il s’agissait sous Hassan II de «despotisme éclairé» plutôt que de «despotisme strict» (p. 205). D’abord parce que «ce n’est pas lui qui créa les conditions de son absolutisme…» (p. 67). C’est toujours l’idée selon laquelle le lourd héritage et la réalité complexe du Maroc se sont imposés à lui. Ensuite, parce qu’«il pensait que ce système était celui qui convenait le mieux aux Marocains et aux musulmans en général.» (p. 67) En effet, l’auteur répète souvent que Hassan «se réclamait d’un réalisme cher à Machiavel et aux ulémas malikites.» (p. 67) Hicham Raji
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