L’univers triste et passionnant de Mahi Binebine | Hicham Raji
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Hicham Raji   
  L’univers triste et passionnant de Mahi Binebine | Hicham Raji L’écriture de Mahi Binebine est sans doute celle la plus apte à nous renseigner sur les nouvelles voies qu’emprunte la littérature marocaine d’expression française. Comme l’ont fait beaucoup d’écrivains marocains par le passé, comme continuent à le faire encore aujourd’hui les nouveaux auteurs, Binebine est parti l’étranger pour finir ses études, puis il a enseigné pendant un certain temps les mathématiques en France avant de se consacrer à la peinture et à l’écriture. Il se fait connaître d’abord comme peintre, en France, puis aux Etats-Unis où il s’installe pour une période (1994-1999). Dans le roman, il se fait remarquer dès sa première œuvre, « le Sommeil de l’esclave » (1992). Puis il publie régulièrement des écrits, au rythme d’un tous les deux ou trois ans. Bien que ses romans soient connus au Maroc depuis les années 90, il n’expose ses peintures au pays que depuis 1999. En 2002, il se réinstalle à Marrakech, sa ville natale, qui n’a d’ailleurs jamais quitté ni ses œuvres, ni ses souvenirs. Il y revient, dit-il, pour écrire et peindre différemment, pour se ressourcer ou pour tourner une page de sa vie, pour y retrouver ce qui a nourri ses écrits et, surtout, ces couleurs qui donnent tellement de vie à ses toiles.

En parcourant la production artistique de Binebine, on est tout le temps devant un paradoxe : l’univers qu’il crée ou décrit, autant dans ses écrits que dans ses tableaux, est terriblement triste, souvent tragique. Pourtant cet univers est plein de vie. Les masques, si abondants dans ses toiles, toujours suspendus dans le vide, semblent figés et livides. Mais ces masques nous parlent mieux que ne peut le faire la parole. Ils se figent pour mieux nous dire les choses, autrement. La présence des masques trahit l’obsession de l’Afrique, comme ce fut le cas pour d’autres peintres, un siècle auparavant. Dans la peinture de Binebine, ce sont surtout les couleurs vives et les contrastes qui insufflent la vie aux toiles. Même les ombres, silhouettes à peine humaines, souvent démembrés, qui sont donc dénués de tout moyen d’expression normale, nous parlent intensément. Elles aussi, semblent vivantes, pas seulement grâce aux couleurs et aux contrastes : elles sont toujours en mouvement, figés dans le mouvement, dans un instant d’éternité et comme contraintes à raconter pour toujours leurs souffrances passées et présentes. Un peu comme ces âmes ou ces esprits tourmentés que notre imagination nous impose parfois, des êtres qui nous hantent constamment parce qu’ils n’arrivent pas à trouver la paix et la sérénité.
On peut se demander de la même manière : qu’est-ce qui anime, donne vie aux personnages des romans de Binebine ? Les gens sont rarement décris. On ne connaît d’eux que les vies difficiles, les désirs, les douleurs, les souffrances interminables, les déceptions, les cauchemars et les fantasmes. Les personnages de Binebine sont animés de rêves impossibles : rêve de partir de Azzouz et de tous ses compagnons, de traverser le détroit, dans Cannibales ; rêve de retrouver Sonia, l’amour perdu de Pierrot, dans Pollens ; rêve d’accomplissement, d’être un artiste reconnu, chez Ilias dans Terre d’ombre brûlée.

Comme dans la peinture, les personnages sont saisis par le récit à un moment ultime, au sommet de la tragédie, si on veut. Ils sont figés dans une attitude de résignation, d’acceptation de la mort. Ils ne luttent plus, s’abandonnent à la fatalité qui semble les poursuivre. Le seul effort qu’ils accomplissent est celui de nous raconter leurs vies et celles des autres. Au moment où le narrateur commence à nous faire le récit de son histoire, tout (ou presque) est joué. Il ne reste que l’acte final, qui va se dérouler sous nos yeux. En fait, la construction dramatique est menée de telle manière que nous-mêmes, lecteurs si peu concernés, nous réalisons qu’il n’y a pas d’autre issue, nous ne voyons pas d’autre alternative que la mort, véritable ou métaphorique. L’univers triste et passionnant de Mahi Binebine | Hicham Raji Dans « Terre d’ombre brûlée », Ilias nous installe dès le départ dans le décor de la scène finale, sur un banc, dans une banlieue parisienne recouverte de neige, où nous allons assister à la fin à son agonie, et même à sa mort, décrite de manière fantasmagorique. Mais auparavant, il nous aura raconté sa vie, son enfance à Marrakech, ses débuts d’artiste à Paris, ses fréquentations, les coulisses du milieu difficile et cruel de l’art.

Dans Cannibales, certainement le roman le plus violent de Binebine, le narrateur commence le récit dans la nuit où il va monter, avec quelques compagnons d’infortune (des Marocains, un Algérien, deux Maliens et une femme avec son bébé), sur une barque pour traverser clandestinement le détroit. Tout le roman sera le récit de cette nuit interminable d’attente, entrecoupé d’autres récits, ceux de la vie de chacun des personnages, à commencer par le narrateur lui-même. Bien sûr à la fin, le héros et son jeune cousin échappent à la mort, puisqu’ils ratent le départ de la barque qui va tuer leurs compagnons. Le matin, ils verront incrédules aux informations les cadavres de leurs camarades que la mer a vomis sur les rivages espagnols. Cela ne les empêche pas de retourner juste après dans ce café de Tanger où les candidats à cette forme dégénérée d’immigration vont retrouver les « rabatteurs », ces types qui les mettent en contact avec les passeurs. Ainsi, le fait d’avoir échappé à la mort ne ramène pas pour autant le héros à la vie. Il revient à la case de départ. Il demeure enfermé dans un cercle vicieux. Comme beaucoup d’autres, il essaiera encore de partir. Un jour, il trouvera peut-être la paix dans la mort. Parce que le roman ne laisse entrevoir aucune issue heureuse à ce genre d’expédition. Momo, le passeur, a vécu 10 ans en France pour enfin en être refoulé. Dans le milieu de l’émigration clandestine, son statut d’« expulsé » équivaut à un titre de noblesse, comme il est dit dans le roman. Tous les autres n’ont que le droit de rêver de l’Europe, parce qu’ils n’y poseront jamais leurs pieds.

Le destin de Pierrot dans « Pollens » est autrement plus douloureux. Là encore, le récit commence lorsque le narrateur est bien installé dans la tragédie. Il raconte comment il a quitté, avec sa compagne Sonia, la grisaille et le froid de l’Alsace, pour chercher l’aventure et le soleil. Ils ont atterri à Ketama, petit village dans le Rif marocain, réputée pour être la capitale du kif. Insouciants, ils sont restés là jusqu’au printemps, malgré les avertissements d’un ami. Or en cette saison, une graine, qui a le goût du fruit interdit, se répand dans l’atmosphère, on la respire, elle s’incruste dans le cerveau et s’y installe. On est alors condamné à passer sa « vie à attendre le retour de la belle saison ». Alors on devient fou ou impuissant, comme tous les gens de la région, et on ne peut plus partir. Sonia fut séduite puis séquestrée par Moussa, personnage puissant, grand baron de la drogue, mélange de seigneur moyenâgeux et d’autorité locale du makhzen qui asservit tous les paysans de la région. Son nom fait trembler le bon peuple, mais pas Pierrot qui veut récupérer sa Sonia. Il s’est déjà fait crever un œil par les gardes du seigneur, en voulant pénétrer le palais du tyran. En fait, si on y réfléchit, rien ne retenait Pierrot dans l’enfer où il vivait, à part son amour fou pour Sonia et, peut-être, ces graines qui se baladent dans son cerveau. Mais il continue à végéter durant plusieurs années à Ketama, fréquentant le café du village, jouant aux cartes et fumant le haschisch avec des personnages pittoresques : un ministre déchu, un fossoyeur, un facteur et Kamal, le propriétaire du café. Pierrot ira jusqu’à se castrer, manière de jurer fidélité à sa bien aimée. A la fin, il sombre dans la folie et cherchera la paix dans le suicide.

Les romans de Binebine développent une vision très pessimiste de la société marocaine. Cette vision, on la retrouve même dans les trois premiers récits de l’auteur (le Sommeil de l’esclave, les Funérailles du lait et l’Ombre du poète), qu’il situe pourtant historiquement sous le protectorat. On a l’impression que l’auteur se plaît à martyriser ses personnages. Chacun traîne derrière lui un cortège de morts (des parents, des frères, des amis, des familles entières parfois comme celle de l’algérien, massacrée à Blida ou celle de Youssef, morte pour avoir mangé du blé avec de la mort aux rats, dans Cannibales). Les accidents qui laissent des handicaps ou les traumatismes sont aussi très fréquents. Prisonniers à jamais de leur passé et de leurs malheurs, les personnages semblent se complaire dans la souffrance. Il leur arrive même de s’automutiler, de s’autoflageller ou de s’imposer eux-mêmes des supplices. Pierrot dans Pollens non seulement se fait agresser, mais il se mutile lui-même de manière atroce. Azzouz dans Cannibales traîne comme un boulet depuis Marrakech son jeune cousin Réda, personnage chétif et psychiquement fragile qui l’handicape beaucoup dans son projet d’émigration. Dans terre d’Ombre brûlée, Ilias qui s’enfonce de plus en plus dans la déprime, jette sans la lire la lettre venant du Maroc et qui aurait pu lui apporter la délivrance, la lettre d’un notaire de marrakech qui lui annonçait peut-être que sa mère adoptive lui léguait ses biens. Ce qui lui aurait permis de refaire surface au pays. Comme Pierrot dans l’autre sens, il coupe les ponts et s’interdit tout espoir de retour. Les personnages, à force de mutilations successives, finissent par ressembler à ces ombres démembrées, inexpressives mais très agitées, des tableaux de l’auteur.
On pourrait se demander ce qui pousse Binebine à façonner des destins aussi inéluctablement tragiques. Bien sûr ses descriptions fatalistes rejoignent les commentaires des sociologues et des observateurs sur la vie politique et sociale au Maroc : on finit par répéter que les Marocains sont fatalistes et terriblement résignés, phénomène qu’on attribue à l’indigence de la classe politique et à la formidable puissance castratrice du système makhzen. L’univers triste et passionnant de Mahi Binebine | Hicham Raji Mais Binebine semble ajouter dans ses récits une dimension toute personnelle. Ses romans sont passionnants et très classiques dans leur construction, malgré quelques digressions qui nous plongent dans le fantastique. Ils participent d’ailleurs de ce retour au réalisme dans la littérature marocaine qu’on constate depuis la fin des années 80. L’intensité dramatique se déplace de l’auteur à l’œuvre elle-même. Les écrivains des générations précédentes (les fondateurs), à force de se poser des questions sur leur démarches et leur identité, leur langue, finissaient par s’impliquer beaucoup dans leurs œuvres et à construire des autobiographies. Les nouveaux auteurs (si on excepte la littérature de témoignage, les autobiographies féminines surtout, depuis la fin des années 80 et les récits des prisonniers des années de plomb qui ont fleuri à la fin des années 90) produisent des récits où ils sont rarement impliqués, même quand ils semblent parfois rédiger de véritables autobiographies.

C’est peut-être là l’une des caractéristiques marquantes de l’œuvre de Binebine. Tout donne à penser qu’il nous sert dans ses romans de fausses autobiographies, des alternatives à sa propre vie, à son itinéraire d’artiste et d’écrivain, des versions bien sûr beaucoup plus pessimistes. Comme dans certains romans ou films de science-fiction (fruit d’une imagination cosmique jouant sur l’altération de l’espace-temps) qui parlent de ces mondes parallèles où les mêmes personnages connaissent des destins différents et où on finit par ne plus savoir où se trouve la matrice véritable de leur existence. L’auteur nous dit en quelque sorte ce qu’aurait pu être sa vie de Marocain s’il avait été malchanceux ou pourchassé par la fatalité, comme c’est le cas malheureusement de l’écrasante majorité de ses compatriotes. Binebine est un artiste dont la carrière est prometteuse. Ses tableaux s’exposent dans les meilleures galeries et ses écrits se vendent bien. Dans son dernier roman, Ilias, est un peintre (il y en a beaucoup comme lui) qui n’arrive pas à trouver la voie de la notoriété et de la célébrité. Azzouz, dans Cannibales, enfant de la campagne, pousse ses études jusqu’au bac, à l’école française, grâce à l’aide de missionnaires installés à Marrakech. Mais il finit par chercher à émigrer comme beaucoup d’autres Marocains, en empruntant les chemins de la clandestinité, là où l’auteur, qui a aussi fait ses études à Marrakech, part en France en toute légalité pour y poursuivre ses études et s’y installer. Enfin, même quand il s’agit de retourner au pays, ses personnages s’interdisent le voyage dans l’autre sens : Ilias n’envisage à aucun moment de rentrer à Marrakech au point de se laisser mourir sur un banc de banlieue et Pierrot, inversement, se donne la mort dans un hôpital psychiatrique au Maroc et n’accomplit aucune démarche pour rentrer en France. Alors que l’auteur, après plus de deux décennies d’exil, a le courage et la volonté de se réinstaller dans ville natale.

On devrait peut-être remercier Binebine, l’artiste comblé, même s’il a connu à sa façon la souffrance durant les années de plomb (son frère, Aziz Binebine fut un des pensionnaires et parmi les rares survivants du bagne de Tazmamart), de nous servir des récits pessimistes, de nous exposer des personnages confrontés à la cruauté de l’existence, sans verser dans le discours militant ou politisé. Sa vision du Maroc actuel correspond finalement assez bien à la réalité : sous des apparences de sérénité cultivées par le makhzen, sous le voile de la résignation et du fatalisme, transparaissent la corruption, l’abus de pouvoir, le népotisme et les millions d’individus qui ont perdu même le goût du rêve et meurent chaque jour un peu plus, dans l’insouciance générale. Hicham Raji
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