Fouad Laroui: Un regard amusé et lucide | Hicham Raji
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Hicham Raji   
 
Fouad Laroui: Un regard amusé et lucide | Hicham Raji
Fouad Laroui
Avec Fouad Laroui, une nouvelle dimension, rare jusque-là, est introduite dans la littérature marocaine de langue française: l’humour. Le jeune écrivain à quelque peu hérité du style de Driss Chraïbi. En fait, on retrouve dans Laroui un peu de tous les écrivains des générations antérieures: du Tahar Ben Jelloun, du Khaïreddine et même du Khatibi, surtout sur le mode de la parodie. Mais on note surtout beaucoup de similitudes (et beaucoup de différence aussi) avec Mahi Binebine. Chose qui est normale, puisque les deux auteurs appartiennent à la même génération, sont venus à l’écriture presque à la même époque et ont apporté à «la crise» ou à l’essoufflement de la littérature marocaine des réponses intéressantes, bien que différentes. Khaïreddine disait, à la veille de sa mort, en 1995, que du côté de la littérature marocaine, il ne voyait rien venir.

Aujourd’hui, on est beaucoup moins pessimiste. Pas seulement parce que la production est plus abondante, ce qui ne prouve rien et ne préjuge pas de la qualité des œuvres. C’est surtout grâce à l’apport de quelques écrivains, porteurs de véritables projets littéraires, qui s’affirment avec des styles à la fois novateurs et audacieux. Il est intéressants de relever que Binebine et Laroui ont eu pratiquement le même parcours. Ils appartiennent à la même génération (Laroui est né en 1958, Binebine en 1959), ils ont tous les deux suivi leurs études à l’école de la mission française (Casablanca pour le premier, Marrakech pour le deuxième), ils sont partis vers vingt ans poursuivre leurs études en France, puis ailleurs pour Laroui, ils commencent enfin par faire autre chose que la littérature (le premier a travaillé comme enseignant de mathématiques avant de se consacrer à la peinture et à l’écriture, le second a travaillé au Maroc comme ingénieur, avant d’étudier et d’enseigner l’économie parallèlement à sa carrière d’écrivain).

En littérature les deux auteurs offrent une même vision pessimiste de la société marocaine, de la question de l’exil, de l’identité. Mais là s’arrête la comparaison, puisque les deux écrivains ont des approches différentes. Fouad Laroui dont l’écriture semble plus frondeuse, disait dans un article il y a quelques années (Magazine littéraire, avril 1999) qu’il avait en projet d’écrire une trilogie qui aborderait trois questions qui secouent actuellement la société marocaine (ou maghrébine ou arabe et africaine, en général): l’identité (les Dents du topographe, 1996), la tolérance (De quel amour blessé, 1997) et l’individu (Méfiez-vous des parachutistes, 1999). Les œuvres ultérieures aussi, semblent répercuter les mêmes thèmes (la fin tragique de Philomène Tralala, 2003 et les deux recueils de nouvelles, le Maboul, 2001 et Tu n’as rien compris à Hassan II, 2004).
Mais d’autres thèmes, plus obsédants, semblent traverser l’œuvre de Laroui: l’irrationnel dans les rapports humains qui fait de l’univers des récits un monde kafkaïen ; la folie, très présente et qui épargne peu de personnages. Il en résulte une vision très pessimiste des rapports humains (malgré l’abondance des situations cocasses et l’humour, souvent noir d’ailleurs) et des personnages souvent très violents. Ils sont plus violents que chez Binebine, plus agités, plus chanceux aussi (les héros sont ingénieurs ou écrivains) même si, en définitive, ils sont écrasés par le poids des traditions et des événements. Les héros sont plus chanceux aussi bien sûr parce qu’ils ne meurent pas et ne se suicident pas (même si c’est souvent le cas d’autres personnages moins importants), mais à leur façon ils sont victimes. Parfois, l’auteur ménage une porte de sortie au personnage (l’exil, dans les Dents du topographe, dans le premier roman), mais la plupart du temps le héros se retrouve en prison (Jamal, dans De quel amour blessé, Philomène, dans la Vie tragique de…) ou, ce qui est le comble du fatalisme et de la résignation, il dépose les armes et décide de collaborer au système (Machin dans Méfiez-vous des parachutistes).

Laroui procède un peu comme Binebine: le narrateur ou le héros de ses romans présente toujours une similitude avec le parcours personnel de l’auteur, avec plus de malchance. Mais on a l’impression qu’ici l’auteur consent moins à avilir ses héros. S’identifiant peut-être un peu plus à eux, il ne parvient pas à les mener jusqu’au suicide ou à la folie. D’ailleurs, au fil des récits, on retrouve une certaine continuité dans la vie des personnages et du narrateur. On pourrait ainsi considérer que c’est la même personne qui a vécu les aventures des trois premiers romans: dans le premier roman (les Dents du topographe), le narrateur, dont on a suivi l’enfance, le départ en France, puis le retour au Maroc pour travailler en tant qu’ingénieur, repart en définitive en France. Dans le second roman (De quel amour blessé), le narrateur est un écrivain, installé en France, qui raconte l’histoire qui se déroule sous ses yeux et à laquelle il participe, mais certains repères spatiaux et la référence à quelques personnages antérieurs laissent entendre qu’il pourrait bien s’agir du narrateur-héros du premier roman. Dans le troisième roman, enfin, c’est toujours un ingénieur qui rentre (encore une fois) travailler au pays.

La question de l’identité
Le problème de l’identité, qui a secoué douloureusement la littérature marocaine d’expression française depuis ses débuts, semble encore beaucoup tarauder Laroui. Le sentiment de tiraillement, de double appartenance, les va-et-vient continuels entre le Maroc et la France, l’impossibilité de se fixer, de se définir, voire de se donner un nom, sont autant de questions qui traversent toute l’œuvre de l’auteur.
Le narrateur, «porte-parole» attitré de l’auteur, ne porte pratiquement jamais de nom. Ce choix de Laroui participe de cette incapacité à se donner une identité définitive. Dans les récits, les autres personnages, les «comparses», portent bien un nom, mais ils semblent évoluer dans un monde auquel le héros-narrateur n’appartient pas vraiment, même s’il s’y implique, même si des liens de parenté, d’amitié ou de travail le lient parfois aux personnages qui les meublent. On sent qu’il ne fait que passer, qu’un jour il repartira, toujours en quête d’une identité qu’il aura sûrement à se forger. Dans les deux premiers romans (les Dents du topographe, De quel amour blessé), on cherche vainement le nom du narrateur, dans les dialogues ou dans le défilé de personnages qui se succèdent et qui sont eux désignés par leur prénom et, plus rarement, par leur nom. Dans le troisième roman, dont le thème affiché par l’auteur est celui de l’individu, il fallait bien, pour être conséquent, donner un nom au personnage principal. L’auteur choisira pour le héros un patronyme tellement ridicule et insignifiant («Machin») qu’on se demande s’il voulait vraiment lui attribuer une identité, ou tout simplement dire autrement l’impossibilité où il était de le faire. Dans le dernier roman, la Vie tragique de Philomène Tralala, les choses sont plus complexes. Le héros-narrateur est un personnage féminin qui possède un nom, et même un prénom. Mieux, on découvre aussitôt que c’est une femme écrivain marocaine installée en France dont la véritable identité est Fatima Aït Bihi. On apprend aussi qu’elle est noire, car de père marocain et de mère originaire de Guinée. Ainsi l’héroïne-narratrice est à la fois arabe, berbère, africaine et française d’adoption. Finalement, on se rend compte que l’auteur, grâce à ce tour de passe-passe qui aboutit à donner au personnage une multiple identité, finit par nous dire autrement l’impossibilité de définir une identité au citoyen marocain.
Fouad Laroui: Un regard amusé et lucide | Hicham Raji
A première vue, le fait d’appartenir à des horizons culturels aussi divers pourrait être perçu comme l’indicateur d’une personnalité riche, aux multiples références. C’est le cas dans la réalité, puisque cela pousse à relativiser les choses et à avoir un regard objectif sur les événements, à débusquer les travers des comportements sociaux. Mais l’auteur nous présente un monde kafkaïen, assez proche de la réalité d’ailleurs, où il y a un besoin absurde d’étiqueter l’individu. Il ne s’agit pas seulement du Maroc, où il y a ce besoin étrange, maladif, chez les policiers de ficher tous les individus (les Dents du topographe, Méfiez-vous des parachutistes), au point que ces fidèles serviteurs du makhzen peuvent vous fournir à tout moment des biographies détaillées, avec les faits et gestes, de n’importe quelle personne. C’est aussi le cas en France (dans la Vie tragique de…) où dans le milieu de l’édition et des médias on colle une étiquette définitive à tout écrivain, pour mieux le classer dans les rubriques du particulier, de l’étrange, de l’exotique, preuve encore de la difficile intégration dans le pays d’accueil.

On sent, en définitive, que les personnages de Laroui, lassés de ne pouvoir appartenir ni à leur société d’origine ni à celle qui les accueille, aspirent au statut d’apatrides, individus appartenant à plusieurs cultures, capables de se fondre indifféremment dans n’importe quelle société, sans être obligés à chaque fois de se définir ou de se fixer. Ils rejoignent un peu dans ce sens, le personnage de Khatibi, dans Un été à Stockholm. Ils semblent en fait vouloir emboîter le pas à l’auteur, leur créateur, dont le parcours traverse plusieurs pays (Maroc, France, Pays-Bas, Grande-Bretagne) et, par conséquent, plusieurs cultures et plusieurs langues. Au point qu’on a dit de Laroui qu’il représente aujourd’hui l’exemple de l’écrivain européen.

La question de la langue
Encore un thème obsédant dans la littérature marocaine d’expression française depuis ses débuts. Avec Laroui, les personnages tendent à rompre tout lien avec la langue du pays. Cette prise de position découle de la négation du statut de langue à ce qu’on appelle la langue maternelle, ou «vernaculaire», comme on la désigne dans le jargon de la littérature maghrébine, par opposition à la «langue véhiculaire» (le français ou l’arabe classique). Le narrateur finit par déclarer, dans Méfiez-vous des parachutistes, qu’il n’a pas de langue maternelle, qu’il n’a «que des langues secondaires».

Cette réflexion fondamentale influence toute l’œuvre de Laroui, ses choix littéraires, son style et la construction de ses récits. C’est ce qui explique, par exemple, l’impossibilité pour le narrateur (et donc l’auteur) de décrire un décor, un paysage. Dans la Vie tragique de…, l’héroïne ne se résout pas à insérer des descriptions dans ses récits, malgré l’insistance de son éditeur. L’impossibilité de s’exprimer dans la langue maternelle, balisée par les préjugés et les tabous, trop pauvre, fruit d’emprunts à plusieurs langues (arabe, français, berbère, espagnol, italien…), n’offrant pas un tout homogène, handicape fortement le narrateur. C’est ce qui motive d’ailleurs, par ricochet, le rejet de la littérature du terroir, trop particulière, trop ancrée, enracinée. L’auteur ne pourra jamais décrire son enfance ou sa terre natale comme un Giono, par exemple. En revanche il se sent plus proche des préoccupation de l’OULIPO (OUvroir de LIttérature POtentielle), laboratoire initié autrefois par Queneau et d’autres auteurs, dans la tradition de la pataphysique, pour bousculer la langue et en explorer les sens insoupçonnés. L’écriture de Laroui semble très nourrie par les préoccupations oulipiennes. On le remarque à l’humour de son style, à l’usage de contrepèteries et de jeux de mots, parfois en traversant plusieurs langues et plusieurs cultures. C’est peut-être là le côté le plus innovateur de l’écriture de Laroui. L’humour qui s’insinue dans un discours qui dénonce la situation sociale ou politique crée une distanciation salvatrice et l’empêche de reproduire un discours militant direct qui a fait son temps.

Mais la contestation du statut de langue à cet arabe dialectal marocain n’est-elle pas excessive? C’est la seule langue que partage tous les Marocains, ou presque. C’est une langue du peuple qui se forge dans les rues, loin des académies et au contact enrichissant des autres langues. Lui rejeter le statut de langue revient à faire le jeu des puristes qui cherchent à imposer l’usage de l’arabe classique, langue qui ne s’est jamais imposée à l’oral et qui est perçue par une large frange de la population (les berbérophones) comme une langue étrangère, au même titre que le français.

En fait, la négation de la langue maternelle est destinée à faciliter la tâche aux héros successifs de Laroui. Cela leur permet d’adopter sans état d’âme le français, la langue des études. C’est à travers cette langue qu’ils découvrent le monde, la littérature, qu’ils peuvent coller un nom aux choses. On le constate déjà chez Binebine, les personnages des héros passent toujours par l’école française. Au Maroc, la mission est l’école des élites. Or à chaque fois, Binebine comme Laroui trouvent le moyen d’y inscrire leurs héros, qui sont toujours d’origine modeste (Azzouz dans Cannibales est un petit campagnard attiré à Marrakech par son professeur de Français, dans les Dents du topographe, le héros entre au lycée français parce que son père était gardien de l’établissement). Ainsi, la construction du récit tend chez les deux auteurs à justifier et à déterminer l’usage du français comme langue du récit. Chez Laroui, l’utilisation de cette langue pour écrire ou pour raconter semble même être une nécessité, le héros n’ayant pas d’autre choix. Les personnages de Laroui revivent toujours la souffrance des auteurs marocains du début. Mais seuls les personnages vivent encore le déchirement, car on soupçonne bien aujourd’hui que des auteurs comme Laroui ou Binebine utilisent la langue française par amour plus que par nécessité. Comme beaucoup d’autres, ils ont dépassé cette culpabilité, qui a longtemps castré la littérature marocaine (ou maghrébine en général), née de l’utilisation de la langue du colonisateur, même si Laroui maintient souvent cette culpabilité chez ses personnages. Car le thème du déchirement, du ballottement est encore fertile, il procure des ressorts à l’intrigue et permet de nourrir l’intensité dramatique. Bref, il rend plus intéressants les personnages.
Comme des plantes qu’on omet d’arroser ou qu’on piétine parfois par colère ou par dépit, la littérature marocaine de langue française a mis longtemps à mûrir. On la même cru agonisante à un certain moment. Avec des auteurs qui tendent à ne plus faire du particularisme et de la référence identitaire leur fonds de commerce, on entrevoit un avenir meilleur pour cette littérature. Fouad Laroui est de ces auteurs qui abordent sans préjugés la réalité marocaine, et même d’autres pays comme la France. L’humour sous toutes ses formes (comique de situations, quiproquos, jeux de mots, néologismes cocasses, satire…) contribue à créer cette distanciation avec les événements et à les relativiser. Cette littérature est la bienvenue dans un monde où les croyants et les convaincus de tous bords se prennent un peu trop au sérieux et nous empoisonnent la vie. Avec le sourire en coin, l’auteur nous répète ce ne sont là que des mots. Vue sous cet angle, la littérature n’est en définitive qu’un jeu (de mots), comme la vie d’ailleurs.
Hicham Raji


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