D’une langue à l’autre, navigation poétique | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
D’une langue à l’autre, navigation poétique | Nathalie Galesne
Elizabeth Grech
Parisienne d’adoption, Elizabeth Grech a grandi au milieu de la Méditerranée. Comme de nombreux insulaires et maltais, cette jeune femme voue une véritable passion pour son île, sa culture et sa langue. Elle a traduit vers le français plusieurs poésies d'Antoine Cassar dont « Passeport » et quelques-uns de ses haikus (1), ainsi que plusieurs productions de Clare Azzoppardi (2). Elle travaille essentiellement à la version française de l'oeuvre du poète Adrian Grima. Entretien.







Comment caractériseriez-vous la langue maltaise?
La langue maltaise est pour moi un vrai concentré de l’histoire, à la fois de l’évolution de la société et de la culture maltaise. Elle est la seule langue d’origine arabe qui se transcrit avec un alphabet basé sur l’alphabet latin. Il y a aussi de grandes influences italiennes et anglaises et un peu françaises. C’est aussi une langue écrite assez jeune car elle est seulement devenue officielle avec l’anglais en 1934, quand l’usage officiel de l’italien a été abandonné.
Avant, c’était surtout une langue orale, « il-lingwa tal-kċina » (la langue de la cuisine). L’écriture se faisait en italien. C’est une langue riche aussi dans sa diversité. Malgré la petite taille de l’île, nombreux villages et villes ont leur « djalett », leur accent particulier. Le Maltais est aujourd’hui une langue européenne.

Quelles sont les grandes difficultés que l’on rencontre dans le passage du maltais au français?
Je parlerai de la traduction littéraire car c’est celle que je pratique.
Le maltais et le français ont des histoires très différentes, l’une est jeune et l’autre beaucoup plus ancienne avec une structure bien ancrée, bien enracinée.
La grammaire, la structure des phrases, l’orthographe, la conjugaison, la syntaxe suivent des chemins différents. Le maltais est plus souple que le français en ce qui concerne la syntaxe. Il n'y a pas de place fixe pour les mots selon leur fonction grammaticale. Il y a donc très peu de points de référence. Ce qui rend la traduction une tâche ardue, mais aussi passionnante car il faut explorer d’autres moyens, imaginer d’autres images. D’ailleurs traduire, n’est-ce pas, dans une certaine mesure, réécrire, retranscrire ?
De plus, il manque un dictionnaire complet du maltais vers le français ou du français vers le maltais. Cela m’arrive donc parfois régler un doute lexical à l’aide de l’anglais. Traduire du maltais vers le français est une expérience enrichissante, une redécouverte de ma langue maternelle que j’explore autrement. J’apprends en permanence de nouveaux mots. Ce qui est intéressant, c’est que le maltais, comme l’arabe est une langue à racine. Chaque mot est basé sur trois lettres (plus rarement 4) qui constituent son cœur et lui confèrent son sens. Avec ces trois lettres on peut en tricoter d’autres et fabriquer un ensemble de mots possibles, ce qui fait du vocabulaire, un puits sans fond. A partir d’un mot, on peut trouver la racine, le rapprocher d’un autre mot pour comprendre le sens.
Certains verbes maltais sont onomatopéiques et c’est difficile de trouver l’équivalent en français.
Souvent, un vers de poésie traduit littéralement est bien plus long en français. On est donc obligé d’écrire autrement, de synthétiser l’idée, de la repenser, la re-imaginer tout en respectant la version originale. C’est très difficile lorsqu’il y a des rimes. Les deux langues ont aussi une musique différente. Il y donc là un travail de musicien à accomplir car il faut accorder sa traduction en composant une musique adaptée à l’autre langue tout en respectant les images, le rythme, les particularités stylistiques de la poésie originale. C’est une vraie expérimentation. Parfois, un poème traduit sonne moins bien que l’original, pour d’autres, au contraire, la traduction leur donne une force inouïe, encore plus grande.

Comment se porte la nouvelle génération des écrivains maltais ? Est-elle en rupture avec les générations précédentes?

La « nouvelle » génération des écrivains maltais est florissante par rapport à la petite taille de l’île et le nombre de publications d’ouvrages et recueils de poésies se multiplient depuis ces dernières années. Il y a un développement littéraire exponentiel. Maria Grech Ganado, une écrivaine maltaise importante constate qu “il n’y a jamais eu autant de ferment littéraire dans les Iles maltaises depuis les années 60 qu’aujourd’hui. C’est pourquoi il y a un nombre croissant de jeunes Maltais qui se sont déjà fait un nom, en dépit du fait qu’il est extrêmement difficile d’être publié.
Je ne suis pas à proprement parler une spécialiste de la littérature maltaise mais après de longues discussions avec des amis poètes et traducteurs, et d’après mes lectures, je sens que les écrivains contemporains, depuis les années 90’, ne ressentent pas forcément le besoin d’affirmer une rupture avec la génération précédente. Ils ont plutôt envie de renouveler le langage, ressentent la nécessité d’un nouveau rapport à la langue et à son usage, ils ont aussi besoin d’explorer de nouveaux mondes, de nouvelles thématiques. Cela explique qu’ils se sont éloignés du style et de la vision du monde des écrivains qui les ont précédés. On ne peut ni parler d’un conflit entre générations, ni de continuité.
On dirait qu’il y a un choix conscient de la part de chaque auteur, de chaque poète, de développer son propre langage littéraire, de pousser l’expérience esthétique en jouant avec la langue, voire avec la forme de certaines lettres de l’alphabet maltais. La nouvelle génération ose déstructurer et reconstruire les phrases. C’est donc une séparation sans rupture et cette séparation est nécessaire pour avancer, progresser. Les écrivains de l’ancienne génération ont déblayé le terrain pour que ceux de la nouvelle puissent se frayer leur propre chemin, tout en restant des références incontournables pour ces derniers. Selon Adrian Grima, les « nouveaux » auteurs s’influencent et se nourrissent, s’inspirent plutôt les uns des autres que des auteurs des années 1960.

D’une langue à l’autre, navigation poétique | Nathalie GalesneLa littérature maltaise reste encore trop souvent méconnue, dans quels pays est-elle le plus traduite, et que faut-il lire en priorité pour faire connaissance avec elle?
La littérature maltaise est un peu plus connue en Italie grâce au travail de l’écrivain Oliver Friggieri qui, comme d’autres auteurs, écrit aussi en italien. Les langues vers lesquelles il y a eu le plus de traductions sont l’anglais et l’italien pour des raisons culturels et politiques. Malte était une colonie anglaise et l’Italien était, avant l’arrivée des anglais, la langue des intellectuels. Comme l’anglais est avec le Maltais, une langue officielle à Malte, c’est plus facile de trouver des traducteurs vers l’anglais. Les écrivains traduisent parfois leur propre production vers l’anglais.
Très peu d’auteurs sont traduits vers le français. Bateau Noir, un recueil de poèmes d’Immanuel Mifsud (3) traduit vers le français par Nadia Mifsud a été publié en 2011. Je travaille moi-même sur la publication d’un recueil de poèmes d’Adrian Grima traduits vers le français.
Il y a très peu de traductions de et vers l’arabe, et pourtant c’est la langue qui a donnée naissance au Maltais ! Mais le festival de littérature Inizjamed tente de combler cette lacune. Ainsi, plusieurs écrivains et poètes arabes ont été invités lors de la dernière édition du Festival Inizjamed. Ceux-ci ont participé ensuite à une semaine d’atelier de traductions organisée par LAF. Inizjamed est une ONG maltaise, qui œuvre pour la promotion de la littérature maltaise et la traduction, elle fait un travail remarquable dans ce domaine. Depuis maintenant sept ans, elle organise chaque année, le Malta Mediterranean Literrature Festival en collaboration avec Literature Across Frontiers, un réseau qui prend de l’ampleur de jour en jour et participe à de nombreux échanges culturels et littéraires en Méditerranée.
Plusieurs écrivains maltais ont eu l’occasion de présenter leur travail à l’étranger mais la littérature maltaise reste très peu connue à l’étranger. Cela peut s’expliquer par le fait qu’il manque à Malte une vraie structure littéraire, des éditeurs et des distributeurs professionnels, une critique littéraire profonde et qui puisse circuler. Il est donc essentiel que la littérature maltaise soit traduite dans d’autres langues. Mais encore une fois, pour que ces traductions se multiplient, il est nécessaire de se doter de structures pour garantir une meilleure qualité.

La nouvelle génération d’écrivains maltais est très ouverte sur le monde, sur la Méditerranée et construit un réseau solide de relations durables. Nombreux sont ceux qui participent à des concours ou qui présentent leurs œuvres à l’occasion des nombreuses manifestations littéraires qui se tiennent à l’étranger. Il faut donc espérer que la littérature maltaise trouve rapidement le lectorat qu’elle mérite en dehors de ses frontières.


(1) http://muzajk.wordpress.com/passeport   -  www.youtube.com/watch
(2) www.transcript-review.org/fr/malte/poesie-azzopardi
(3) lire l’article de Marie-José Hoyet dans babelmed.net «Malte au-delà de Malte: Bateau noir d’Immanuel Mifsud »

Propos recueillis par Nathalie Galesne
07/02/2012


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