Malte au-delà de Malte: Bateau noir d’Immanuel Mifsud | Marie-José Hoyet
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Marie-José Hoyet   
“Être poète, c’est avoir une existence en perpétuel mouvement”
Robert Solé (2009)

Malte au-delà de Malte: Bateau noir d’Immanuel Mifsud | Marie-José HoyetAnnée décidément faste que 2011 pour le Maltais Immanuel Mifsud, nouvelliste, dramaturge, poète et auteur de livres pour la jeunesse. En janvier 2011, il est inclus (avec un seul autre poète maltais) dans la magistrale anthologie de Gallimard, Les poètes de la Méditerranée , préfacée par Yves Bonnefoy; en novembre il se voit remettre à Bruxelles le prix de littérature de l’Union européenne qui récompense chaque année de nouveaux talents de différents pays d’Europe pour son recueil de nouvelles Fl-Isem tal-Missier (u tal-Iben), paru en 2010 chez Klabb Kotba Maltin, puis en anglais en 2011 sous le titre In the name of the father & of the son et, depuis peu, les lecteurs francophones peuvent lire un choix de poèmes réunis dans Bateau noir (édition bilingue maltais/français, Ed. Emma Delezio). Car en effet jusqu’à ce jour malgré des traductions de poèmes et de nouvelles éparses dans des revues ou sites, on ne disposait d’aucun volume en français alors que Mifsud est publié en volume dans plusieurs langues européennes. Il a également reçu de nombreux prix littéraires dans son pays et à l’étranger et a été sélectionné en Italie pour le Prix Strega européen (2002), pour les nouvelles réunies dans L-Istejjer Strambi ta' Sara Sue Sammut (Les étranges histoires de Sara Sue Sammut) qui lui avaient déjà valu le Malta National Literary Award.

Né à Malte en 1967, il se découvre une vocation précoce pour l’écriture poétique et fonde à seize ans le cercle littéraire Versarti, puis – dans un second temps – il se tourne vers le théâtre, expérimental, classique ou militant, écrivant et mettant en scène ses propres pièces ainsi que celles de célèbres dramaturges étrangers, dont Mort accidentelle d’un anarchiste , du futur prix Nobel italien Dario Fo dès 1996. En 1999, son Teatru Marta Kwitt présente Ilma (Eau) au Festival d’Edimbourg, et en 2002, pour commémorer le dixième anniversaire du siège de Sarajevo, son monologue, Il-Hames Lamentazzjonijet ta’ Sara (Les cinq lamentations de Sara), composé à partir du Livre des Lamentations et de poèmes d'habitants de la ville, est représenté à Sarajevo.

Professeur de littérature contemporaine à l’université de Malte et désormais reconnu comme le plus important écrivain maltais de sa génération, il parcourt le monde de colloques en salons, de workshops en festivals pour faire connaître son île et sa langue. Il est à l’origine de nombreuses initiatives culurelles locales sous le signe de la rencontre: entre poètes maltais et poètes étrangers mais aussi et surtout, impératif incontournable selon lui, entre poètes et lecteurs: dans ce but, il a créé en 2004 le premier Malta International Poetry Festival et, depuis 2006 il anime, avec un autre important poète maltais, Adrian Grima, qui le dirige aujourd’hui, le groupe littéraire et le festival Inizjamed , principale manifestation littéraire maltaise qui a lieu tous les ans et est accompagnée d’importants ateliers de traduction.

Bateau noir rassemble un choix d’une quinzaine de textes où Mifsud rend hommage à son pays mais surtout à d’autres contrées qui lui tiennent à cœur et à des êtres proches ou lointains unis par un lien qu’on découvre lentement au fil des pages, dans une sorte de processus circulaire.
C’est sur la figure de la mère que s’ouvre la première composition intitulée Orange qui fournit, de manière on ne peut plus explicite, une première clé de lecture de l’œuvre:

Moi, Manuel Mifsud, j’ai un prénom juif comme Jérémie ou Jésus-Christ, et un nom arabe comme le Prophète. Avant de mourir ma mère coupa une orange en deux: “C’est une orange de Jaffa, celle-ci!”. Il en sort un jus aussi rouge que le feu, aussi rouge que le sang. Ma mère me dit: “Dans cette moitié tu as une sœur; dans cette autre moitié, une deuxième sœur: prends la mer et rame vers l’Est. Tu les trouveras quelque part. L’une se prénomme Jaël, l’autre Nadwa.
Et Manuel les a trouvées….”(p. 11)

Le voyage symbolisé en partie par le bateau – en fait topos à la polysémie infinie – est une des composantes de la vie et de l’œuvre et pas seulement en raison du thème de l’insularité. Écrits à la première ou à la deuxième personne par un moi qui s’adresse, le plus souvent de manière spéculaire, à l’autre moi de l’auteur, les poèmes révèlent combien l’écriture est pour lui un engagement total de l’être dans un espace à la fois individuel et de partage, où il est difficile pour l’homme d’aujourd’hui de fixer sa propre identité, mais où il est également impossibile, si on n’est lucide, de ne pas perturber l’ordre établi (ne dit-on pas que “toute bonne littérature doit déranger”?). On assiste alors à un croisement de routes et d’univers, comme en témoignent les textes inspirés par la Pologne (un des pays d’élection de Mifsud, qui a consacré de nombreuses proses et poésies, dont trois dans ce recueil, à une exploration très personnelle de l’aire autrefois soviétique). La Péninsule ibérique y est également présente ainsi que Malte, bien entendu, à travers quelques belles images. Curieusement aucune référence précise à la France ne figure ici alors que l’auteur lui a consacré ailleurs quelques beaux textes, mais l’empreinte de la littérature française y est, elle, bien visible, à commencer par l’épigraphe signé Hélène Cixous: “Voilà le livre. .Voilà le livre que je n’écrirai pas”, qui est déjà en soi tout un programme.
Ce qui frappe d’emblée, c’est le ton général d’une écriture exigeante, d’une sensibilité à fleur de peau, non dénuée d’humorisme mordant et d’auto-dérision, voire d’une forme de dissidence, celle d’un être de rupture qui écrit en toute liberte et en toute ironie: “Moi, je ne suis pas un homme rangé, je ne suis pas quelqu’un de bien”, fait-il dire, tel un refrain, au personnage masculin de sa nouvelle Ruby dès 1977.

L’évocation du Bateau noir , long poème qui donne son titre au recueil, apparaît hautement suggestive, entraînant un lot interminable de réfèrences: du “bateau lavoir” au “bateau ivre”, de la “nef des fous” à la “barque de Caron”, fils des Ténèbres et de la Nuit, et j’en passe (“bateau noir” est aussi le nom d’un groupe rock canadien, qui rappelle un autre célèbre groupe français “noir désir”…). La représentation de couverture semble contenir tous ces bateaux même si, en raison de l’actualité (depuis une décennie Malte connaît l’arrivée de nombreux boat people), on ne peut s’empêcher de penser aux embarcations de migrants africains évoquées dans le poème pour enfants intitulé La cage . On notera que sur la couverture du dernier recueil (en anglais) apparaît une tout autre représentation: deux bateaux aux couleurs vives comme on en voit dans le port de pêche de Marshaxlokk, témoins nostalgiques d’un temps désormais presque révolu.
Qui dit bateau dit voyage, et nous voilà partis à la suite de Baudelaire et de Rimbaud, l’“appel de l’eau” est bien une invitation au voyage et à l’amour, à l’errance qui unit espace et temps, consubstantiels l’un à l’autre, dans des chronotropes qui se renouvellent de poème en poème. Mifsud sait accorder plusieurs dimensions et conjuguer insularité et ouverture tout en maintenant cette sensation de circularité décelable par exemple dans son poème Dahlet Qorrot , inspiré par un des paysages maltais les plus sauvages:

L’eau a une longue histoire. Tout comme mon âme.
Tous les jours, elle la raconte aux rochers réduits au silence […]
Si tu vas à Dahlet Qorrot un jour de pluie
Tu entendras l’appel de l’eau, comme une invitation à t’approcher,
à t’allonger sur le sable, à écouter
de longs récits qui après tout, s’échappent
comme ton sang s’échappe de ton âme
et prend le large. (p. 15)

Mifsud est un homme d’une grande culture comme en témoigne les références intertextuelles à de nombreux grands de la littérature mondiale, Garcia Lorca en particulier, qu’il ne se contente pas d’évoquer à travers son vers le plus célèbre dans le long poème intitulé Plaza Corredera, Cordoba mais qui transparaît à plusieurs reprises comme une présence tutélaire qui agit à plusieurs niveaux. À y regarder de plus près, ce n’est pas seulement sous le signe de Lorca qu’il se place, car on croise bien d’autres citations dans ses écrits (notamment le rimbaldien “La vraie vie est ailleurs” à plusieurs reprises et dans des contextes différents). Simples jeux à prendre au deuxième ou au troisième degré ou influence profonde, ils émaillent une œuvre sensible à certains stylèmes apollinariens et baudelairiens. Ainsi la recherche de rythmes particuliers, ceux de la cantilène, du cantique, de la complainte sont proches de ceux du Mal-Aimé d’Apollinaire et du Madrigal triste de Baudelaire dans un poème intitulé précisément Madrigal . Encore plus visible l’écho baudelairien dans La Nuit de la Saint-Valentin qui résume l'essentiel d'un parcours créateur fréquemment méta-poétique:

Je t’ai regardé mettre à nu en silence la poésie
Et la laisser disparaître, emportée par le vent.
[…] Moi aussi j’ai mis à nu la poésie,
Moi aussi pendant que je la dénudai
J’ai voulu que tu regardes bien ces lunes sans éclat ni sourire
( Poètes de la Méditerranée , p. 779)

Ses textes sont nourris de ses propres expériences et se situent entre écriture du moi et écriture de soi, entre écriture intime et distance ironique, et si on a pu parler de solipsisme à son propos, il sait en définitive accorder plusieurs dimensions, parfois ambivalentes, dans lesquelles c’est la lucidité qui domine la connaissance de soi et du monde à travers une prise de conscience fulgurante. Si l’auto-représentation s'appuie en effet sur un discours méta-poétique, l’allusion aux procédés d’écriture s’intègre naturellement dans tous les champs lexicaux qui perméent l’écriture:

[…] La nuit dernière j’ai commencé à écrire cette histoire,
j’ai vu cet homme seul qui attendait,
j’ai rencontré cette femme devant un miroir.
Je leur ai demandé s’ils avaient peur du noir –
Ils m’ont supplié de les enterrer au milieu des mots.
( Un homme, moi, une femme , p. 17)


L’obscurité apparaît comme le seul instant de vérité de l'humain, à la fois en opposition et en accord avec le blanc, le vide, le silence, la nudité (se dévêtir de son corps, de son nom), les uns et les autres, ambivalents, annoncant la mort de l’homme pensant, la mort des mots. Le poème blanc (peu avant une dose de Lorazepam) et Compte trouvent leur sens profond – Mifsud sait rendre l’intensité de l’instant par des mots simples – dans la coda du Cantique des déprimés:

Il m’arrive de penser que je cesserai de penser. (p. 31)

Le rythme particulier de ces trois textes se prévaut de certains procédés: anaphores, refrains, incipit qui sont souvent des impératifs, injonctions adressées à soi-même, répétitions voulues mais aussi dues à la traduction. Il faudrait pouvoir les lire dans la langue d’origine, ce qui n’ôte aucun mérite aux traductrices Nadia Mifsud et Catherine Camilleri qui, à juger du résultat, ont su rendre l’esprit et la lettre de textes parfois très difficiles. Toutefois, même pour un profane de la langue maltaise, le texte original en regard permet de faire quelques observations (superficielles), en particulier sur l’utilisation de blanc et surtout de noir , un peu lassant en français, en particulier dans le poème Bateau noir . En effet, certaines spécificités de la langue maltaise, qui non seulement possède, comme beaucoup de langues, des mots différents pour noir (couleur: iswed ) et noir (obscurité: dlam ), offre une plus grande variété de termes en ce qui concerne les substantifs dérivés et surtout le pluriel des adjectifs qui ne suivent pas toujours de règles fixes, fournissant ainsi des termes et des sons “nouveaux”, par exemple: abjad (blanc); bajda (blanche); bujda (blancheur); suwed (noirs), etc. En définitive, le noir (sous toutes ses formes), mêlé parfois d’érotisme reste toujours aux aguets, alimentant toutes les couches de l’être. Ce qui ne signifie pas, bien au contraire que Mifsud n’est pas sensible aux autres couleurs. Excepté le gris des visages et des villes de l’Est, et le rouge du sang toujours assombris par des intonations fortes et des images de mort, domine le vert. Celui des yeux féminins (encore un clin d’œil à Baudelaire, si l’on peut dire), celui – récurrent – des feuilles, véritable leitmotif de sa poétique dans la série de poèmes intitulés A handful of leaves from… (Varsovie, Slovénie, Majorque, etc.). Mais, avec son ironie coutumière, l’auteur intervient chaque fois qu’on lui en fait la remarque en déclarant que “ce qui est obsédant dans ce monde, c’est qu’il est plein de feuilles...”, concluant cependant que “Les feuilles sont en train de tomber”.
À ces multiples poignées de feuilles fait écho, de manière saissisante, dans le poème qui clôt le recueil, l’herbe des camps de concentration:

Belle et verdoyante l’herbe d’Auschwitz
T’invite à t’agenouiller et à l’embrasser.
[…] Verte, couleur du souffle exhalé par la terre.
( Auschwitz, la deuxième fois , p. 59)

Ombre et lumière, encore une fois, se superposent dans cet espace existentiel et poétique d’une grande cohérence, où la dimension musicale tout à fait perceptible dans la traduction même si elle ne peut rendre pleinement l’hendécasyllabe – vers maltais par excellence – très prisé de Mifsud, ouvre aux pulsions fondamentales du rêve et du désir. Authentique créateur, Mifsud convoque des images traditionnelles qui s’entrelacent ou se juxtaposent à des images incongrues, accueillant imaginaire et émotions qui révèlent à la fois un effort de concrétisation (en particulier autour du motif du corps) et une dimension plus ou moins souterraine de l’absolu.

Dans Immanuel, guetteur d'île ( L'Express , 8/3/2004), Axel Gyldèn rend un bel hommage à l’écriture et à l’engagement de Mifsud qui a su en dépeindre sans concession (ce qui lui a valu pas mal de problèmes de censure directe ou larvée) “la misère intellectuelle ou du moins la banalité”
“peint avec talent et sans concession une société insulaire en pleine mutation qui le fascine autant qu'elle l'exaspère” et qui souhaite, c’est désormais chose faite, qu’un jour les lecteurs français puissent “à leur tour découvrir le style vif, cru, hyperréaliste d'Immanuel Mifsud, dont l'un des grands mérites, outre ses qualités littéraires, est d'ausculter la face cachée de la société maltaise”.
Une grande attention au quotidien (surtout dans les nombreuses fictions en prose qui constituent l’autre versant de l’œuvre dont les titres intriguants constituent déjà une marque indubitable d’inventivité) mélange de regard subjectif et de grande attention à l’actualité et à l’histoire récente, on est frappé par l’insistance avec laquelle il souligne certains aspects de la vie de tous les jours, les petits gestes, les lieux et objets habituels (téléphone, internet, bar) témoigne d’instants de vie en majorité obscurs, rarement solaires.
En revanche, sa poésie est plutôt portée par de grands thèmes et une idéologie, qu’il définit souvent comme exhilarating ou electrifying experiences , habilement dissimulée dans la langue de ses poèmes.

Sur le choix du maltais Mifsud s’est exprimé à de nombreuses reprises, en particulier dans son entretien avec Adrian Grima pour Babelmed: “Il est naturel pour moi d’écrire en maltais… Bien qu’habitant dans un pays bilingue maltais/anglais, l’anglais pour moi était une langue étrangère… Il y a aussi une raison politique… même si je n’ai pas de sentiments patriotiques particuliers, je suis et je reste maltais avec tout ce que cela comporte… La littérature maltaise écrite est encore un phénomème récent … et je pense qu’il est tout simplement juste pour la culture de mon pays et de mon peuple d’écrire dans la langue de ce pays et de ce peuple. Je dois reconnaître qu’agir ainsi me rend en quelque sorte responsable.”
Question politique mais également éthique que doit affronter l’écrivain à propos du droit de commenter l’histoire des autres, mais qui se fait un devoir de refléter l’histoire présente, ne serait-ce que par sens des responsabilitès vis-à-vis de la jeunesse de son pays et d’ailleurs, raison pour laquelle il ne manque pas de nous raffraîchir la mémoire, traversant et retraversant les frontières, par le biais d’une sorte de projet obsessionnel, pour mieux comprendre, mieux nommer le monde:

Nous avons fait tout ce chemin pour ressentir l’holocauste
Pour comprendre pleinement le sens du massacre

et alors un jour nous n’aurons plus qu’à vous dire ce qui est arrivé
Dans les villes de Jénine et de Ramallah
( Oswiecim , 2002)


www.inizjamed.com
www.thedrunkenboat.com
www.transcript-review.org
http://jardindessai.free.fr


Immanuel Mifsud, Bateau noir (édition bilingue maltais/français, traduction de Nadia Mifsud et de Catherine Camilleri), Edizzjonijiet Emmadelezio, 2011.

Marie-José Hoyet
07/02/2012


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