Malta Hanina: autoportrait d’un écrivain diplomate | Philippe Parizot, Lawrence Durrell, Corinne Alexandre-Garner, Daniel Rondeau, Ordre de Saint Jean
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Philippe Parizot   

Daniel Rondeau dans la spirale maltaise
Fin 2010, une anthologie rendait hommage aux poètes des pays méditerranéens(1). En 2011, paraissaient successivement, chacun dans une belle couverture jaune, deux livres mettant à l’honneur les « écrivains diplomates » : Lawrence Durrell, à travers un montage de textes, peintures et dessins réalisé par Corinne Alexandre-Garner dans la collection « Voyager avec », et Daniel Rondeau, écrivain et ambassadeur de France à Malte entre 2008 et 2011, qui publie chez Grasset le récit de son séjour dans Malta Hanina.
Malta Hanina: autoportrait d’un écrivain diplomate | Philippe Parizot, Lawrence Durrell, Corinne Alexandre-Garner, Daniel Rondeau, Ordre de Saint JeanContrairement à ses « mythiques » cousines d’Alexandrie, d’Istanbul ou de Tanger, villes portuaires devenues monuments de la littérature – auxquelles Daniel Rondeau a d’ailleurs, lui aussi, consacré ses livres - Malte n’a pas, jusqu’à présent, suscité d’engouement comparable, à l’exception des écrivains et poètes maltais contemporains dont les œuvres demeurent toutefois peu accessibles en français. On imagine donc sans peine l’enthousiasme avec lequel l’auteur de Malta Hanina s’est aventuré sur une île presque sauvage de nos clichés.

Découvrir Malte avec Daniel Rondeau, c’est d’abord, de la terrasse de sa résidence - le « modeste palazzo » Manduca – regarder dérouler les saisons dans ce curieux archipel, central par sa situation d’ombilic de la Méditerranée mais assez méconnu en Europe, marginal par sa superficie (316 km²) mais premier par sa densité (1250 hab./m²), complexe, enfin, par les vestiges enchevêtrés qui affleurent dans ses cryptes, ses palais, ses langues instables (on ne parle pas la même langue à Malte et à Gozo et bien des modulations existent entre villages), sa population, comme si ses fugaces apparitions dans notre grande histoire avaient permis à l’île de conserver vivante son archéologie des temps passés(2).

Distrait par les motifs spiralés des temples mégalithiques, aussi captivé par l’œil des caméléons que par celui des luzzijiet, ou par la vue panoramique de l’île à partir des remparts de Mdina, Daniel Rondeau écorce avec délectation l’orange maltaise pour en détacher un à un les quartiers : de la douceur de vivre à l’histoire des chevaliers, en passant par le bestiaire maltais, les religions, l’activité des souterrains travaillés, ou la procession de la Semaine Sainte, chaque chapitre brosse, à travers d’incessants allers retours temporels, un portrait de l’archipel que l’on pourrait qualifier, en langage diplomatique, « d’excellent dans tous les domaines ».

Outre la vue d’ensemble qu’il propose, ce récit concis et cadencé permet, pour le lecteur français, de retracer les liens qui unirent, avant la domination anglaise – de 1800 à 1964 -, la France à « la Malthe », notamment à travers l’histoire des chevaliers de l’Ordre de Saint Jean – dont les chefs d’œuvre de l’armurerie ont fait l’objet d’une importante exposition aux Invalides en 2008(3) -, les marchands, les navigateurs, la semaine de Bonaparte et, de manière résiduelle, la langue maltaise.

Nul ne peut dire ce qu’il serait advenu de la langue des paysans analphabètes si la France, qui n’a toujours pas ratifié la Charte européenne des langues régionales et minoritaires de 1992, était restée maîtresse de l’île. Cette langue dite sémitique(4), perpétuée au cours des siècles par la tradition orale, et qui résiste aujourd’hui encore à une codification stabilisée(5) , ne représente que quelques pages. Pourtant, plus que les traces tangibles du bâti, c’est sans doute dans cette langue restée longtemps minoritaire que l’on pressent le mieux que « rien ne sombre définitivement dans l’abîme de l’histoire(6)». En témoigne ce passage, un des plus émouvants peut-être, où l’auteur évoque la survivance, en ce début de XXIème siècle, de la mythique Sibylle, prêtresse d’Apollon, dans des légendes encore vivaces chez certains maltais de Gozo(7).

Cependant, au-delà de Malte, c’est aussi – et, au fond, surtout – à un autoportrait que se livre Daniel Rondeau. Bourlingueur, ouvrier en usine, boxeur, révolutionnaire déçu, chroniqueur du quotidien, ambassadeur par accident – quoiqu’il ait prolongé l’expérience à l’Unesco – ami des humbles, compagnon de route distancié des puissants, « catholique errant », tels sont, pêle-mêle, les multiples peaux sous lesquelles apparaît l’« écrivain diplomate », la plus déconcertante étant celle de l’ambassadeur qui interroge, au-delà du cas de Daniel Rondeau, sur la stratégie poursuivie par la France en méditerranée, quatre ans après le lancement de l’Union pour la Méditerranée et au lendemain des révolutions arabes. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que « métamorphose » et « renaissance » scandent Malta Hanina comme un leitmotiv.

Malta Hanina: autoportrait d’un écrivain diplomate | Philippe Parizot, Lawrence Durrell, Corinne Alexandre-Garner, Daniel Rondeau, Ordre de Saint JeanIl est fréquent qu’un écrivain fasse dans ses œuvres plusieurs retours sur lui-même. En l’espèce, saisir Malte à travers Tanger, Istanbul, Alexandrie, mais aussi Jérôme Bosch, Piero della Francesca, ou encore Bowles, Choukri, Morand, Braudel, Camus, Eco, Burgess, Kundera, c’est-à-dire à partir de nos repères et référents culturels, offre l’avantage de nous rendre l’archipel familier au point de s’y sentir chez soi comme un lampuka, dirait-on, dans les eaux translucides de Ghar Lapsi. Y plonger sans ascèse, tout habillé de son érudition, si louable soit-elle, présente l’inconvénient de banaliser sa rencontre avec l’Autre, et, en dépit du désir affiché de renaître, de quitter Malte – ou bien de refermer Malta Hanina - sans s’être ouvert en profondeur.

Dans L’esprit des lieux, Lawrence Durrell écrit : «Mes livres traitent toujours de la vie dans certains lieux; et non d’un passage rapide dans ces mêmes lieux.» Prendre le temps de se mettre à nu, perdre son visage pour accueillir l’inconnu dans son étrangeté, au risque de disparaître soi-même, voilà une autre manière d’appréhender la méditerranée, à l’ombre du soleil.



Philippe Parizot
02/05/2012

1) www.babelmed.net/c=6265
2) Ceci n’exclut pas, au contraire, les campagnes de restauration. Voir par exemple le cas des forteresses historiques de Malte et de Gozo dont la restauration est financée notamment par le FEDER. (Voir http://insitu.revues.org/333)
3) www.invalides.org/pages/dp/expo-malte.pdf
4) Selon Martine Vanhove, le maltais serait une variété d’arabe proche des vieux dialectes citadins de Tunis. Cf. sur ce point www.persee.fr/web
5) Cf. sur ce point l’article de M. Vanhove : http://hal.inria.fr/docs/00/06/33/49/PDF/ecriture.pdf
6) Roger Caillois, « L’architecture cachée » in Cases d’un échiquier.
7) Cf. Micheline Galley, A propos du chant prophétique de la Sibylle : Judicii Signum, Diogène, 2007/3, n°219.