«Fragmentations de l'eau» de Moussa Harim | Mohammed Yefsah
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Mohammed Yefsah   
«Fragmentations de l'eau» de Moussa Harim | Mohammed YefsahLe mal de l'absence
Les fantômes de ce poète, coulent comme de l'eau, goutte à goutte. Ils l'ont pris par la main, pour lui faire parcourir le passé et la mémoire, qui prennent sens avec le présent et ses lendemains incertains. De son pays, qu'il a quitté depuis plus de trente ans, exil forcé, pour s'installer en France, il lui reste des fragments, des fragments de mémoires. Parti sans autre bagage, à l'âge de vingt-huit ans, qu'une valise et un fantôme qu'il croyait avoir traînés sur ses pas. En exil, il s’est accommodé de l'absence, au fil du temps. C'est alors que la Libye, en feu et en sang, a éveillé l'absence, laquelle donnera la quintessence de quelques-uns de ses nouveaux poèmes, pour ainsi dire sa douleur et son impuissance, son angoisse et son espoir. Alors sa jeunesse d'hier se confond avec celle d'aujourd'hui en lutte, pour laquelle il exprime son impuissance d'apporter quelque chose, même si en réalité ce n'est pas le cas :

C’est ainsi que les jeunes meurent
sans rien sur eux et rien en eux.
Ils meurent vraiment
comme si les cœurs faisaient grève,
ils meurent en plein soleil
sans témoin
comme meurt la terre de soif,
comme meurent les arbres
debout.
Ils meurent de silence
comme se suicident les rochers.
Et moi ici je ne peux rien
sauf...
peut-être,
et encore...

Moussa Harim, au début du conflit libyen et face à l'acharnement du tyran à rester sur son trône, s'est improvisé poète errant ; de France, il prend la route vers la Tunisie, l'Angleterre, le Danemark. Et dans le pays de son exil, il sillonne Marseille, Paris et autres villes, en porte-parole anonyme du peuple anonyme qui se bat tous les jours pour survivre en pleine guerre, pour enfin vivre dans la dignité et la liberté. Et le sacrifice de ses compatriotes, il ne l'oublie pas, il le touche au plus profond de lui-même, notamment celui de la jeunesse qui a bravé la mort :

Ils vivront de nouveau
et tu vivras avec eux.
Il vivra d’autres mots
dans une autre page
avec d’autres lettres
avec un alphabet oublié.
Ils reviendront de la mort
et je verrai des signes
sur les bords des routes

«Fragmentations de l'eau» de Moussa Harim | Mohammed Yefsah
Moussa Harim
«Fragmentations de l'eau» a été publié récemment, dans l'urgence, en France par l'association lyonnaise « Dans Tous Les Sens », afin de donner écho, à sa manière, au drame libyen. En effet, l'association « Dans Tous Les sens », dirigée par les poètes Roger Dextre et Mohammed El Amraoui, est une petite structure qui organise des ateliers d'écriture à Vaulx-en-Velin et publie irrégulièrement des auteurs de la région lyonnaise.

Le recueil de Harim est écrit en trois langue, le français, l'arabe et le berbère. Moussa Harim jongle avec ces langues bien que son expression trouve sa puissance la plus fine et la plus sublime en arabe, lui qui fut un jeune enseignant de philosophie dans son pays. « Il me reste encore un peu de lumière » écrit le poète dans une phrase-poème. Que de cette lueur jaillissent des lumières !



Mohammed Yefsah
(03/05/2011)

Fragmentations de l'eau , Ed. Dans tous les sens, 2011, 36 p. 2 euros.

Site de l'association Dans tous les sens :
http://www.danstouslessens.org


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