La langue | Ibrahim al Koni, littérature arabe
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Ibrahim al Koni   
  La langue | Ibrahim al Koni, littérature arabe Cette nouvelle d’Ibrahim Al Koni (traduction de Mohamed Saad Eddine El Yamani) est une cruelle allégorie sur la parole et la liberté d’expression: secrets brûlants, dévastants, condamnation encourue par les mots révélés se glissent dans le récit de l’écrivain Libyen.

Le seigneur avait pour habitude de s’entretenir avec son esclave, dès son retour du conseil des sages.
Une épidémie avait emporté sa femme depuis des années. Il n’avait pas trouvé dans toute la tribu un seul homme digne de sa compagnie, à qui il pouvait confier ses secrets, hormis l’esclave hérité de son père. Il revenait épuisé des réunions nocturnes du conseil, enlevait ses habits bleus et les remplaçait par les blancs, s’adossait au battant de la tente, tendait les jambes le long de l’entrée, se débarrassait de son voile, appelait l’esclave et lui ordonnait d’allumer le feu et de préparer une tisane de tifouchkane, de tibrimt, ou du mélange de ces deux plantes. Dès que les langues de feu s’épanouissaient dans l’âtre et que l’obscurité se dissipait, l’ambiance changeait et la langue du noble se déridait.
Dans le passé, il parlait à son compagnon des problème du désert, des dispositions des femmes, des histoire d’amoureux, des poèmes satiriques, des velléités des adolescentes. Mais bientôt les sages le choisirent comme membre de leur conseil, en succession à son père. Il assista assidûment à leurs réunions solennelles, vit comment les vieux ourdissaient les intrigues, découvrit les desseins cachés de la tribu contre ses voisines et observa l’art du chef d’écarter les différends et de mettre un terme aux querelles entre les membres du conseil. Il s’aperçut enfin que les plus puissants et les plus redoutés parmi eux étaient les plus rusés et les plus habiles à tramer des complots. Il devint accablé, eut des vertiges. Une nuit, il rentra et convoqua son viel esclave. Il se changea, tira son epée hors du fourreau, la lame tranchante scintillante dans l’éclat du feu. Il dit en lui pointant l’arme vorace près du visage: «Le chef dégaine son épée dès que nous entrons dans la tente du conseil, et la laisse exprès hors de son fourreau tout au long de la réunion. Le chef considère que la puissance de la tribu se mesure à la capacité de ses sages à cacher ses secrets. Si un homme de raison les divulgait il exposerait la tribuà la destrcution. Le guide garde son epée suspendue au-dessus de nos têtes jusqu’à la fin des réunions. Alors, écoute-moi, Boubou, avec tes oreilles, et que tes yeux se souviennent de la lame de cette arme plus insatiable que la langue du feu; elle s’abreuva du sang de ta gorge si un jour tu enfreins la loi et dévoiles un de mes secrets, car l’epée du chef boira le sang de ma gorge aussi, si je divulge un secret du conseil!».
Boubou eut un sourire énigmatique que seuls connaissent les sages bergers ou les esclaves qui ont passé de longues années au service d’un maître. Puis il se baissa jusqu’à ce que le bout de son voile touche les troncs d’acacia que le feu avait dévoré à moitié et qui appelaient au secours, en émettant des plaintes audibles et en répandant un liquide visqueux couleur sang. L’esclave leva son regard du sol et supplia son maître: «il ne m’est jamais venu à l’esprit d’oser contredire un seul ordre de mon seigneur, qui sait que son esclave Boubou n’est pas meilleur que les autres créatures du désert. Il sait aussi que la curiosité dont souffrent les créatures du désert est pire que toute autre épidémie qu’elles ont connues autrefois. Que mon seigneur me pardonne mon impudence et me dispense du péril d’écouter les secrets du vénérable consei.». Le seigneur sourit, en observant la langue de feu qui caressait de ses rayons lumineux la lame de son épée. Puis il redevint mélancolique. Le silence s’installa. Les plaintes du bois d’acacia commencèrent à outrager la sacralité du silence. Il déclara: «A qui veux-tu que je dévoile mes secrets, alors que je suis un homme solitaire? Avec qui veux-tu que je converse alors que je n’ai pas de compagnon? Ou aurais-tu oublié la recommendation d’Amghar(1) qui me mettait toujours en garde contre la fréquentation des irkayadatam(2) non qu’ils soient des viles créatures déloyales, mais les côtoyer est en soi un piège toujours dressé. Le conseil est également un piège pour l’homme noble, Boubou. On y succombe à la tentation: la langue finit par fourcher et la bouche, cette geule répugnante, par dire des choses qui contreviennent à la Loi et sont désavoués par l’entendement. J’ai fait de toi un ami dont je cherche la compagnie, conformément à la volonté d’Amghar. Je t’ai choisi pour être le puits de mes secrets, non seulement parce que je connais le secret du désert et que j’ai découvert l’absence de fidélité, mais aussi parce que l’expérience m’a appris que l’esclave qui a servi mon père avec loyauté vaut mieux que le meilleur amis. Alors supporte-moi Boubou, comme tu as supporté autrefois mon père, penche ton oreille vers moi et garde-toi de divulger les secrets qui me pèsent le coeur.»
Boubou émit un soupir affligé. Le maître dès ce jour à décharger son âme de ses soucis et à lui raconter les secrets du conseil.

Quelques mois plus tard un fléau s’abbatit sur le troupeau du seigneur. Le mal frappa au début le chameau géant qu’il utilisait pour la reproduction des chamelles: c’était un colosse, au dos orné d’une superbe bosse. Le mastodonte faiblit, maigrit, jusqu’à la prostration. Les bergers le trouvèrent mort dans le pâturage, à peine un mois après l’apparition du mal.
Puis la maigreur atteignit une chamelle d’une noble lignée, qui commença à se consumer et à fondre devant les yeux des bergers. Ils en informèrent le seigneur. Il tourna autour d’elle, l’examina, chercha dans son corps les traces de souffrance ou le signe d’une épidémie, mais n’y trouva rien. Quand elle mourut, il alla aux pâturages, y fit une tournée et interrogea les bergers des seigneurs de la tribu sur la maladie. Ils plongèrent leurs mains dans le sable pour écarter le mauvais oeil, levèrent les yeux vers le Ciel pour Le louer et affirmèrent tous qu’aucune épidémie ne s’était déclarée dans les prairies depuis des années. Il partit de la tribu voisine et en ramena un sage aveugle, réputé pour son obstination à débusquer les épidémies des pâturages et sa connaissance des maladies animales. Le sage examina tout le troupeau, palpa les chameaux et les chamelles, jusqu’aux petits qui n’avaient pas encore un an, mais ne trouva aucune trace de mal ou de souffrance cachée. A la fin, il dit au seigneur: «il vaudrait mieux que vous cherchiez le mal ailleurs, parce qu’il n’est pas dans le corps des chameaux.» Le seigneur demanda, perplexe: «Est-ce un maléfice?» Le sage lui répondit: «Peut-être...»
Mais le seigneur ne savait pas que le mal inconnu ourdissait une machination, qui fondrait bientôt sur son noble chameau tacheté.

C’était un chameau rare qu’il avait reçu en cadeau du chef des tribus Ifougass, lorsqu’il était allé lui porter un message de son chef, afin d’établir avec lui une alliance et repousser conjointement les attaques ennemies. Il l’avait élevé de ses propres mains et avait vécu en sa compagnie plus qu’avec sa femme disparue ; il l’avait sorti indemne de l’immense océan de sable, où une tempête l’avait surpris, alors que toute son eau était épuisée, sinon il aurait péri en terre inconnue. Il aurait pu tout supporter, sauf de perdre son méhari tacheté. Il pouvait perdre sa femme et encaisser le choc, perdre les amis les plus chers, et même Boubou, et tenir le coup, mais comment un homme seul, un noble cavalier peut-il endurer la perte de la créature la plus chère : son noble chameau tacheté?
Le méhari commença à maigrir; le seigneur maigrit lui aussi. Le méhari refusa le fourrage et les sorties aux pâturages, le seigneur répugna lui aussi à manger et refusa même d’aller au conseil des sages. Il vit peine et tristesse dans les yeux paisibles de l’animal : Boubou vit dans les yeux de son maître peine et tristesse également.
Le chameau décéda quelques semaines plus tard. La fiève embrasa le corps du seigneur qui sombra dans un état comateux tel que la tribu crut qu’il n’en réchapperait pas. Dès qu’il se releva de sa maladie, il envoya chercher le sorcier.
Il s’isola avec lui dans la tente toute une nuit. Le sorcier sortit, mais personne ne sut ce qu’ils s’étaient dit. La nuit suivante, les bergers virent un fantôme se faufiler dans le troupeau, mais ils crurent que c’était un misérable djin et ne lui prêtèrent pas attention.
Quelques jours plus tard, le sorcier lui rendit de nouveau visite et s’isola avec lui une autre nuit. Personne ne put rien apprendre de leur secret. Les bergers réalisèrent, tout comme Boubou, qu’ils n’apprendraient rien, parce qu’ils savaient depuis fort longtemps qu’homme ne devenait pas sorcier si les gens apprenaient ses secrets.

On répéta dans la tribu que c’était le mauvais oeil qui avait anéanti les chameaux du seigneur, que c’était la jalousie qui avait frappée le tacheté. Le seigneur ne fit aucun commentaire. Il recommença à fréquenter le conseil des sages et, dès qu’il se retrouvait dans sa tente, il s’asseyait près du battant, sortait son épée du fourreau et lançait à son fidèle esclave, Boubou, la terrible sentence qu’il avait l’habitude de lui répéter chaque fois que son coeur débordait de secrets et qu’il voulait alléger son âme de ses fardeaux. L’esclave réitérait toujours sa supplique devant son maître, le priant de la dispenser de porter ses secrets.
Mais quelque chose d’imprévu survint dans le cours habituel des choses.
D’ordinaire, chaque nuit, après la fin de leur veillée et l’extinction du dernier tison de l’âtre, Boubou quittait la tente. Il s’en allait dans l’obscurité, disparaissait dans l’inconnu, sans que le maître se soit jamais demandé où il partait. Mais cette fois, dès qu’il se retira, le seigneur lui emboîta le pas. Il ne sortit pas aussitôt après lui, mais attendit qu’il disparaisse, alors il rampa hors de la tente et le suivit dans le royaume des ténèbres. Boubou se dirigea vers le troupeau, se faufila entre les chameaux, caressa la tête d’une chamelle, la dépassa, fit quelques pas, s’arrêta devant un chameau gras, à la toison épaisse, qui mastiquait l’herbe avec gloutonnerie, L’animal cessa de ruminer, tendit l’oreille, son regard se durcit et perdit sa sérénité : une angoisse soudaine l’envahit. Caché derrière une chamelle toute proche, le seigneur observait Boubou qui répétait à l’oreille du chameau ébouriffé tous les secrets du conseil qu’il avait entendu pendant la causerie de cette nuit-là.

Au matin, le seigneur examina le chameau et annonça aux bergers: «je ne serai pas un devin en vous disant que cet animal périra dans quelques semaines!» Quelques jours plus tard, le chameau commença à maigrir, à se consumer et mourut de temps après. Les bergers lui annoncèrent la nouvelle, les yeux pleins d’étonnement. Il leur dit: «Nous avons découvert le mal!». Il ordonna à l’un d’eux d’aller à la tente, chercher le fouet, en frappa l’air, y dessinant un signe qui étincela comme un éclair dans les nuages d’hiver. La lanière s’abbatit violemment sur l’esclave, déchira ses vêtements et lui dévora la chair. Le maître continua à cingler le corps du fidèle esclave, criant à chaque coup: « je ne cesserai que lorsque tu m’auras dit par quel maléfice tu as tué mon ami le tacheté.» Boubou hurla longtemps, pleura jusqu’à ce que ses plaintes se répandissent dans tout le désert, mais il finit par supplier son maître de s’arrêter, parce qu’il avait décidé de tout avouer. Il gémit pendant une heure, bu de l’eau chaude pendant une autre heure, avant de parler: «j’ai fait ce que j’ai fait par loyauté pour mon seigneur et par dévouement aux ossements d’Amghar, qui ne m’avait jamais maltraité depuis qu’il m’avait ramené prisonnier de la brousse.» le seigneur lacéra l’air de son fouet, répandant la frayeur, et dit en retenant sa rage: «Tu parles de fidélité, alors que tu m’as trahi! Tu parles de dévouement aux ossements des morts, alors que tu les as trompés en tuant la créature la plus noble de toute la tribu!» L’esclave répondit, en gémissant: «Au contraire, seigneur je n’ai fait ce que j’ai fait pour que par fidélit pour vous et par dévouement à la mémoire de mon premier maître. J’ai déjà dit à mon seigneur que je n’étais pas digne de garder ses secrets, parce que ...Parce que je ne suis pas un dieu. Mon seigneur sait bien que même les personnes libres sont incapables de garder un secret, comment serait-ce alors possible pour son pauvre esclave Boubou? Si je n’avais pas soulager ma conscience et conter vos secrets aux créatures muettes j’aurai péri, comme le tacheté. Mon seigneur n’avait-il pas avoué depuis le premier jour, qu’il ne pouvait garder longtemps un secret et qu’il avait décidé de les dévoiler à son fidèle serviteur? N’est ce pas moings grave que je divulgue ces secrets et ceux de son conseil à des créatures avec des oreilles mais sans langue, plutôt qu’aux bergers qui les auraient racontés à leur tour à d’autres bergers et les auraient répandus dans la tribu, jusqu’à ce qu’ils tombent dans l’oreille du chef? N’ai-je pas évité à mon seigneur le courroux du chef par mon comportement insensé, quoique jai tué son chameau tacheté?»
Il recommença à gémir d’une voix affligée. Le seigneur réfléchit un moment, puis il prit la décision et prononça le châtiment: «Je te couperai la langue, malheureux! Le vieil esclave le supplia: «Clémence, seigneur ! Il me serait plus supportable que vous me tranchiez la gorge par l’épée plutôt que de me couper la langue.
-Tu peux toi-même te trancher la gorge, mais personne ne coupe sa propre langue. Mon problème c’est ta langue.
-Si j’avais pu passer l’épée sur ma propre gorge je n’aurais pas été un esclave, seigneur. Tuez-moi, mais ne coupez pas la langue.» Le seigneur lui coupa la langue et continua à s’entretenir avec lui dès qu’il rentrait du conseil.
L’esclave avait changé depuis que le seigneur lui avait coupé la langue. Il faiblissait, maigrissait, dépérissait, mais son maître qui avait perdu son compagnon tacheté ne cessait de lui emplir les oreilles des secrets les plus effroyables et aux confidences du conseil, il ajoutait exprès des nouvelles inconnues provenant de différentes tribus et d’autres, inventées par lui.
Il voyait un éclat envahir le regard de l’esclave, remarquait le tremblement de son corps et de ses membres, entendait les borborygmes confus qu’il marmonnait dès qu’il quittait la tente, A la fin de leur causerie nocturne.
A peine quelques semaines plus tard, Boubou manqua à la veillée. Le seigneur alla le chercher dans sa tente et le trouva adossé au battant, fixant le vide de ses yeux exoorbités, la bouche béante, assaillie de mouches qui semblaient vouloir lui arracher des lèvres un secret que la langue perdue ne pouvait prononcer et, même quand le maître l’étendit sur le sol et convoqua les bergers pour préparer le linceul, les deux mâchoires restèrent écartées et la bouche sans langue demeura ouverte.
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(1)Amghar: titre de respect signifiant le père; l’ancêtre; le chef; le vieillard (terme touareg).
(2)Irkayatadam : La plèbe (terme touareg)
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Ibrahim Al Koni est né en 1949. Il a fait ses études supérieures en ex-URSS. Il vit actuellement entre la Suisse et la Libye. Son oeuvre, traduite dans plusieurs langues européennes, est composée de plus de quinze romans et recueils de nouvelles est l’une des plus importantes de la littérature arabe contemporaine.