Fragments d’un pays en devenir | Kamal Ben Hameda, Bernard Magnier, Editions Elyzad, Librairie du Tarmac
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Kamal Ben Hameda   
//Kamal Ben HamedaKamal Ben HamedaDans ces paysages arides, au commencement, régnait le chaos.Navigateurs phéniciens, négociants grecs, empereurs romains, guerriers vandales, tribus arabo-musulmanes essayèrent de modeler ce paquet de sable à leur image, sans s’aviser qu’ils ne formaient que les strates de cet homo libicus toujours en gestation et qu’ils ne purent jamais qu’esquisser les contours fluctuants de cette libyanité en devenir.

Car la Libye n’existe pas encore.

Ce n’est pas en traçant les frontières d’un pays qu’on lui donne un visage, même s’il devient une entité juridique et administrative, une donnée officielle que les autochtones se doivent d'intérioriser.

La terre n’en a cure qu’on la découpe, elle reste la même avec ses montagnes, ses rivières, ses mers et ses déserts ; mais si l’on morcelle l’humain…

« Le Libyen » se dit zintani, musrati, tripolitain, amazigh etc. Il n’adhère pas à une mémoire collective façonnée par des siècles d’histoire commune, il appartient à sa tribu, à la terre de ses ancêtres.

Sans le sentiment d’appartenance à un peuple où le centre n’est point le chef de la tribu mais le citoyen maître de sa parole, respectueux de celle de l’autre, de sa singularité et de son indépendance, le Libyen restera porte-parole de la pensée tribale et passeur du dogme religieux.

La tribu, cette construction sociopolitique où prédominent les liens de parenté ; à son sommet le cheikh, qui représente le pouvoir temporel et intemporel. Cette organisation ne permet guère, contrairement à la cité moderne, l’avènement de l’individu, par la condamnation exercée à l’encontre de tout écart aux normes en usage.

Questionner son héritage culturel, ses traditions, sa conception de la vie et déconstruire les fondements de sa société, ses credos et ses dogmes, c’est s’isoler, s’exclure, devenirخليع « khali’ », un hérétique dont la mise à mort est légitime.

Or il faut advenir « khali’ » pour être de ce monde.

Pour accéder à la liberté, il faut reconquérir les territoires de sa propre expression enfouie sous des montagnes de dogmes officiels.

Se retrouver, recouvrer son être unique et différent, ne s’offre pas.

Entreprendre le périlleux voyage vers ce pays habité de sujets libres et de citoyens responsables où le je est roi, où l’altérité est reine.

On aurait pu croire que le printemps 2011 initiait la marche vers cet ailleurs.

Sous le règne du despote libyen, les femmes cloîtrées entre elles ne jouaient aucun rôle dans la société civile. Quant aux jeunes mâles, s’ils n’appartenaient à quelque clan annexé au pouvoir, ils se trouvaient livrés à eux-mêmes, sur la place publique. Ils tuaient le temps : héroïne, haschisch, alcool frelaté… Durant cette ère où la lecture libre et la pensée indépendante étaient bannies, où il n’y avait ni clubs, ni espaces associatifs, ni partis politiques, ni journaux de culture et d’opinion autonomes, Internet, pour ceux qui pouvaient y accéder, devenait un refuge.

Tous sombraient dans l’oubli. Certains survivaient du petit commerce, d’autres essayaient d’émigrer.

Leurs rêves, désirs, ambitions, refoulés, ne pouvaient qu’imploser.

Au grand jour de l’insurrection générale, ils avaient hâte d’en découdre ; il ne leur restait plus rien et ils n’avaient plus rien à perdre. Sortis en masse en jeans et tee-shirts, ils allaient à la mort.

La guerre en tongs était en marche.

Ces jeunes gens, dans le mouvement de leur révolte, ont pulvérisé le mur de la peur. La peur des mots interdits qu’ils criaient haut et fort. Ils nous disaient leur désir de vivre décemment : obtenir un habitat, un travail, pouvoir fonder une famille et croire en des lendemains ouverts. Que disent-ils aujourd’hui ?

Dans ces villes détruites, cités fantômes dont les rues sont inondées, les bâtisses écroulées, dans ces cimetières remplis de carcasses de chars, de tanks et d’odeur de mort, les murs porteurs d’une parole retrouvée témoignaient pour l’édification de la cité nouvelle.

Certains murs portent les noms des combattants morts au combat ou leurs portraits, fragiles photos assemblées comme fondement d’un monde à renaître ; d’autres portent la signature de « Thouars », témoignage de leur passage et de leur combat en tant qu’entité régionale ou tribale. Ainsi, il y a des murs « polyglottes », couverts d’inscriptions en arabe, en berbère transcrit en vénérables caractères de l’alphabet tifinagh, et même en anglais ou en français !

Ces ²livres d’or de la révolution libyenne² visibles ça et là, révèlent aussi l’omniprésence d’Allah, créateur des cieux et de la terre, maître de l’Espace et du Temps, qui se rit de la vanité des pouvoirs terrestres et au nom de qui on a abattu le tyran.

La lutte contre le tyran ayant été menée, reste plus long, plus douloureux le chemin de la reconquête de soi, contre la soumission à toutes les oppressions admises, intériorisées au plus intime de chacun.

 

 


Kamal Ben Hameda
23/01/2013

 

Ecrivain libyen résident aux Pays-Bas

Dernier titre paru : La compagnie des Tripolitaines, elyzad, 2011

 

Textes inédits et dessins recueillis par Bernard Magnier à l’occasion des manifestations organisées au théâtre du TARMAC à Paris, début 2002, autour des « printemps arabes ».

 

Pour se procurer l’ouvrage :

Librairie du Tarmac - 159 avenue Gambetta - 75020 Paris - Métro Saint- Fargeau – tel. 01 43 64 80 80

 

Ou les sites en ligne :

Amazone : http://www.amazon.f

FNAC : http://www.fnac.com

 

 

 

 

 


 

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