Les enfants de l’exil | Camille Soler
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Camille Soler   
  Les enfants de l’exil | Camille Soler Né au Liban en 1968, Wajdi Mouawad qui qualifie sa compagnie Ô Parleur de «théâtre de prise de parole» achève sa dernière saison au théâtre de Quat’sous à Québec en tant que directeur artistique. L’homme de théâtre, bien qu’il ait cheminé à travers le paysage théâtral canadien et français se sent profondément libanais. Il a choisi les mots pour donner corps à ses peurs, les mots sur papier glacé, les mots sur des scènes en feu, et bientôt des mots qui nous parviendront à travers l’écran, avec l’adaptation cinématographique de Littoral dont la sortie est prévue en France le mois prochain. Des mots pour rompre le silence douloureux d’un pays oublieux de ses martyrs, et pour sourdre la solitude de son exclusivité.


Les plus belles histoires appartiennent à tout le monde
C’est à travers de petites chroniques individuelles, des parcours intimes qu’est mise en lumière l’histoire collective ou universelle de ceux qui, liés d’une façon ou d’une autre à un pays défiguré par les bombes, sont en quête d’identité. Chez ces Hamlet des temps modernes, la barbarie cède soudain la place au dialogue. Les invectives vont bon train et le choc d’un profond réalisme occidental qui vient frapper aux portes de l’orient prête heureusement plus au rire qu’à l’affliction. Quel besoin d'embellir le pire comme le meilleur quand l’intimité d’un être nous est livrée, authentique?

Du premier roman Visage retrouvé à ce coup de poignard, Incendies, les personnages ne sont pas tout à fait sortis de l’enfance sans cependant être déjà devenus adultes. La réalité opaque dans laquelle ils bercent, qui mêle les êtres de songes aux êtres de sang, appelle un déchiffrage pénible mais inéluctable. Ils ont besoin de mettre un peu d’ordre, pour comprendre le monde qui les entoure, le monde dont ils sont issus- ce dont ils se seraient bien passés parfois…- et entrevoir celui vers lequel ils mèneront leurs destins.
Qui peut prétendre se défaire si facilement de son passé? De ses peurs de l’avenir? Quelle angoisse enfantine n’a pas éprouvé un jour le besoin de tuer une chimère ? La disparition d’un parent, dont il faudra bien faire le deuil, justifie l’errance initiatique de ces êtres d’exil. De la mort d’un modèle éclora une personnalité épanouie, comme du ventre de la mère hurle à la vie l’enfant précipité dans le monde.
Dans Incendies, Nawal meurt dans le même silence qu’elle a si longtemps fait peser sur ses enfants. Le mutisme de celle qu’on appelait autrefois «La femme qui chante» est le fruit d’une vérité inconcevable dont ils doivent aujourd’hui saisir le sens. Le Visage retrouvé, c’est encore celui d’une mère qui un beau jour devient étranger sans que personne autour ne s’en embarrasse. Wahab devra se défaire de la hantise de la «femme aux membres de bois» pour reconnaître enfin son environnement, et s’accomplir dans son art. Puis, Littoral part du désir d’un fils qui désespère de voir son père reposer en paix dans le pays qui voudra bien de lui. C’est finalement le large qui lui ouvrira les bras.
Cet océan, tous le traverseront. C’est un passage obligé des origines à la réalisation de soi, entre la cité glaciale et le désert peuplé d’histoires dont on ne sait plus à qui elles appartiennent. L’eau est là qui purifie les corps, éteint le brasier, accueille et préserve la mémoire.
La fiction dépassée par le mythe réaliste
Nous sommes bien au 21ème siècle, un langage contemporain ponctué d’expressions canadiennes nous le rappelle assez bien. Les bombes explosent dans les bus et les enfants s’ils ne sont pas déjà les heureux détenteurs d’une fibre artistique, rêvent en paillettes et pastiches du film de leurs vies.
Pourtant dans Littoral, Joséphine, constructrice d’une mémoire collective se fait appeler Antigone. Amé lui, a naïvement tué son père et provoqué le suicide de sa mère. Dans Incendies, les deux jumeaux de Nawal sont jetés dans le monde comme deux balles de revolver, parce qu’issus d’un viol incestueux qui évoque curieusement le mythe Oedipien… Pas un d’entre eux ne s’étonne du plaisir coupable éprouvé au moment même du drame. On s’accuse d’un parricide commis dans l’inconscience, et bientôt d’un matricide symbolique finalement inhérent à une meilleure appréhension de sa propre destinée.
L’âme, tant qu’elle n’est pas en paix, participe du chaos où le personnage central est à la fois l’enfant qu’il fut, cet ancêtre qu’il rencontre et qu’il pourrait devenir ou cet autre jumeau, figure de la contradiction intérieure. Personne donc, n’arrive là par hasard. Chacun trouvera sur son itinéraire des parcelles de sa propre histoire pour recomposer le puzzle de ses origines. L’altruisme s’avère indispensable à la compréhension de soi. Tous pourront enfin inscrire un nom sur la pierre tombale, nommer la mort comme pour mieux l’apprivoiser.
Onirisme et raison interagissent divinement jusqu’au dénouement-réceptacle où la vérité sonne le glas de l’innocence. L’absurdité de la vie semble alors relever de la fiction. Le mythe plus réel encore que l’effroi qu’il suscite rattrape le destin de ces enfants nés de la guerre.
La mythologie avec ses doigts de fée tiendrait- elle en éveil les pantins que nous sommes? Ou sommes-nous les propres détenteurs de notre destinée? De l’écriture et des créations de Wajdi Mouawad jaillit une réalité faite de ces légendes dans lesquelles l’implication humaine pose encore question. Camille Soler
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