YALO, Elias Khoury | Rania Samara
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Rania Samara   
  YALO, Elias Khoury | Rania Samara Quatrième page de couverture
Yalo a grandi comme une bête sauvage dans le Beyrouth des années de la guerre civile. Etranger à tout, il se retrouve à défendre un pays qui n¹est pas le sien, à l¹instar de ses congénères, descendants de la minorité
syriaque venue de la Jezireh. Intégré dans un gang, vêtu de son long manteau noir été comme hiver, le fusil en bandoulière, il surgit dans les bois parmi les couples qui s¹y rencontrent à la faveur de la nuit. Les hommes, effrayés, s¹enfuient en toute hâte, abandonnant leurs compagnes entre ses bras. Jusqu¹au jour où il tombe amoureux de l¹une de ses victimes qui, lassée de ses assiduités, finit par le dénoncer à la police.
Dans l¹univers impitoyable de la prison, Yalo est torturé pour avouer des crimes qu¹il n¹a pas commis ou des crimes dont il ignore tout. Il est acculé aux extrêmes limites de la souffrance au point de «s¹extraire» de lui-même dans l¹image d¹un double: celle d¹un aigle qui sort de son corps ou celle
d¹un spectre qui se pose sur le bord de la lucarne et observe les séances de torture que subit son jumeau. Mais, grâce à la confession que les enquêteurs exigent de lui et qu¹il ne cesse de récrire, le véritable Yalo renaît enfin, il acquiert peu à peu de la consistance, prend chair et se construit; il
devient l¹auteur de son propre personnage. ________________________________________________________________
Extrait de YALO
Comment l’inspecteur savait-il qu’il se prenait pour un aigle?
Est-ce que c’est Chirine qui le lui avait dit?
Avait-il dit lui-même à Chirine qu’il était un aigle?
Yalo pourtant ne lui en avait jamais parlé, comment l’aurait-elle su? Qu’avait-elle dit? Il ne lui avait pas dit, c’était son secret, comment aurait-il pu le révéler?
Il était un aigle. Camouflé dans la pinède, il attendait le moment de fondre sur sa proie et, en l’apercevant, il prenait son temps avant d’attaquer. Il se levait, son long manteau noir s’emplissait d’air et se gonflait, les manches s’allongeaient. Il levait les bras, devenus comme des ailes, il prenait son essor, le ventre arrondi, son fusil pendait sur l’épaule droite, le canon dirigé vers le sol, il allumait sa lampe de poche et dévalait la pente. Il avait l’impression de descendre d’un sommet et, en dirigeant son faisceau de lumière sur sa proie, il commençait sa descente vers le sol.
Il était un aigle. Un long manteau noir, un mince faisceau de lumière braqué sur la voiture plongée dans l’obscurité, des pieds qui cavalaient dans des bottes de caoutchouc, un grand nez qui reniflait l’odeur de la victime enveloppée dans son parfum, deux grands yeux qui voyaient dans le noir.
«T’es un aigle alors, hein, petit merdeux!»
Deux hommes l’agrippèrent sous les aisselles et le mirent debout. Il eut l’impression de s’envoler et il ferma les yeux.
«Tu disais aux femmes que t’étais leur aigle, petit con!»
Ils le prirent sous les aisselles, il écarta les bras comme des ailes. Les coups se mirent à pleuvoir sur son visage et sur son nez.
«Tu te crois intelligent, tu penses que tu vas échapper à la justice, petit merdeux?»
L’aigle gisait sous les pieds qui l’écrasaient.
«T’as dit à Chirine que tu l’aimais, que t’allais l’épouser. Est-ce que tu sais qui tu es, toi et qui elle est, elle?»
Ils écrasèrent son visage, brisèrent son bec et le sang coula.
«Tu te prends vraiment pour un tombeur?»
Derrière ses paupières closes, il vit les bottes. Le soleil s’y réfléchissait. Et la douleur.
«Nous voulons des aveux sur le gang et sur les explosifs. Est-ce que t’entends?»
Il y eut le sang. Il y eut l’aigle. Il y eut la douleur. Soudain, son corps le quitta pour aller rejoindre d’incommensurables douleurs. Il le vit s’éloigner et plonger dans une mare de souffrances, il le vit en train de s’éloigner, mais il ne put l’appeler, son bec était brisé, sa voix était éraillée, son sang s’étalait par terre. Le corps avait rejoint ses souffrances et Yalo sentit qu’il enlevait son habit d’aigle pour vêtir les tentacules du calmar et la douleur cessa. Il vit comment huit mains lui poussèrent, comment soixante-dix millions de cellules optiques se répandirent dans ses membres, il vit sa femelle, Chirine, nager à ses côtés dans les profondeurs. Il lui tendit sa quatrième main droite, c’était son sexe, il l’enfonça dans la cavité féminine, toucha les œufs, les féconda et s’endormit en elle.
L’aigle gisait sous les pieds, le calmar s’accouplait avec sa femelle qui menait sa ronde fantastique autour de lui. Sa quatrième main était en elle, des milliers d’yeux révélaient un univers aux couleurs innombrables. Il voyait au fond du bleu, il voyait des couleurs qui n’avaient pas de noms car les humains ne pouvaient les voir. L’encre jaillissait du corps de Yalo qui, d’aigle, était devenu mollusque. Il plongea dans les profondeurs marines, tendit ses huit bras et s’envola dans l’eau. En les voyant, en voyant leurs bottes, il projeta son encre pour les abuser, l’encre avait la couleur du sang.
L’aigle se redressa.
Ils le remirent sur pied et l’enchaînèrent avec le sang. Il vit le visage de l’inspecteur plissé par les rais de lumière, il vit la couleur rouge sous forme de halos qui prenaient naissance autour de sa tête, sortaient par la fenêtre et s’envolaient. L’inspecteur s’approcha, lui cracha au visage et lui assena une gifle; sa main se couvrit de sang, il l’essuya au revers de l’aigle avant de donner ses ordres pour qu’on l’emmène.
Les mains traînaient lentement l’aigle blessé par terre. Des lumières rouges envahissaient ses yeux. Yalo ferma les yeux, il sentit les larmes, il sentit le sel qui se répandait sur son corps, il était devenu salé. Il aurait voulu leur dire qu’il avait besoin d’un peu d’eau douce, il aurait voulu pleurer et donner libre cours à son corps pour frissonner, gémir et expulser la chaleur de la mort avant de mourir. Il tomba dans un profond précipice. Il eut l’impression d’être happé par l’abîme, de devenir un pin, il sentit même la résine du pin et se mit à mastiquer. Le sang qui bouillonnait dans sa bouche avait le goût des pignons de pin grillés. Il se ramassa sur son long corps avant de se sentir entraîné hors de la salle d’interrogatoire, vers une Jeep, où on le fit asseoir au milieu de quelques gendarmes aux bedaines débordantes sur leurs ceinturons de cuir.
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