Toute une histoire, le dernier roman de Hanan el-Cheikh  | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
Toute une histoire, le dernier roman de Hanan el-Cheikh  | Nadia Khouri-DagherKamleh, une femme libre dans le Beyrouth des années 40
Voilà l’un des meilleurs livres parus dans le monde arabe ces dernières années. Et c’est une histoire vraie! Toute une histoire de l’écrivain libanaise Hanan el-Cheikh (Actes Sud), énorme succès à sa parution en arabe puis dans sa traduction anglaise, raconte la vie de Kamleh, la mère de la romancière. Celle-ci est née dans une famille chiite pauvre du Sud-Liban. Illettrée mais intelligente et l’âme poétique, elle va avoir le courage de quitter le mari qu’on lui a attribué quand elle était gamine (le mari de sa soeur précocement décédée), pour épouser Mohamed, l’homme qu’elle aime depuis toujours, issu d’une noble famille et épris de poésie et de littérature.

Une histoire merveilleuse, qui déroule toute une fresque dans le Beyrouth en plein changement social des années 30 et 40, avec en bande originale de ce qui devrait certainement faire bientôt un film à succès, les chansons égyptiennes des premiers films musicaux, dont les paroles, romantiques à souhait, répandaient dans tout le Moyen-Orient, par le biais de la radio et du cinéma, l’idée du sentiment amoureux et du couple librement choisi, à l’Européenne...

Un grand mérite du livre est aussi de dresser le portrait des femmes musulmanes de cette époque. Celles-ci sont bien moins soumises que beaucoup ne l’imaginent, et solidaires entre elles: leur voile noir leur sert parfois à aller au cinéma entre copines, en cachette de leurs maris, ou bien même - comme pour Kamleh - à rencontrer leur amant dans la grande ville... Et au total, sous les voiles, et dans les appartements des quartiers bourgeois comme des quartiers populaires, il y a beaucoup d’histoires d’amour illégitimes, comme n’importe où ailleurs dans le monde... Hanan el-Cheikh, qui au fil de ses romans ne cesse de briser les tabous concernant les femmes et les hommes arabes, poursuit donc sa quête de vérité et sa lutte inlassable contre l’hypocrisie.

Nous l’avons rencontrée en France, où elle a l’habitude de séjourner chaque année quelques mois au bord de la Méditerranée.

La plupart de vos romans précédents sont des histoires de femmes, souvent en lutte contre la société et les préjugés, et Kamleh était déjà évoquée dans Histoire de Zahra . Mais l’histoire - véridique - de votre mère n’est-ce pas le livre autour duquel vous tourniez depuis des années, le plus important de tous?
(Elle rit). Peut-être! Mais je ne pense pas que ce soit le livre le plus important que j’aie écrit: parce qu’à chaque fois que j’écris un livre, au moment où je l’écris, je pense “c’est le livre le plus important”. Puis je passe à un autre livre. Mais psychologiquement et personnellement, c’est un livre très important pour moi, parce que j’ai libéré ma mère. Bien qu’elle ait été très drôle, qu’elle ait eu une merveilleuse vision de la vie en ayant pourtant beaucoup souffert, ma mère, selon moi, était prisonnière d’elle-même à cause de ce qui lui était arrivé. Quand, à l’âge de 14 ans, on vous force à épouser quelqu’un qui a deux fois votre âge, avec qui vous passez votre nuit de noces et tout le reste, tout ça se vit comme un cauchemar, et vous ne pouvez pas l’oublier.
Et puis la séparation d’avec ma soeur et moi (en divorçant, Kamleh était obligée d’abandonner ses enfants à leur père, ndlr), je suis sûre qu’elle la ressentait tout le temps, de manière inconsciente, s’empêchant de goûter pleinement son bonheur. Donc en écoutant ma mère et en la laissant me raconter son histoire, je crois que je l’ai libérée, et ceci me rend très heureuse.

Dans le livre,vous relatez la conversation, sur son balcon, dans laquelle votre mère vous demande d’écrire son histoire...
Elle me le demandait depuis longtemps... Quand j’ai commencé à être journaliste, à chaque fois que j’interviewais une femme, elle me disait: “Je suis plus importante. Même si je suis illettrée. Parce que regarde tout ce que j’ai fait: j’ai brisé les tabous, j’ai affronté ma famille, la société, pour avoir ma liberté de choix. Je voulais faire ce que je voulais faire et pas ce que mes parents et la société voulaient que je fasse. Donc tu devrais m’interviewer!”. Bien sûr à ce moment-là je riais, et je pensais “ma mère est folle: pourquoi devrais-je l’interviewer?”. Mais je suis heureuse qu’au bon moment, j’aie été prête à écouter son histoire, et qu’elle aussi ait été prête à me la confier. Peut-être que si je l’avais écoutée avant, ma mère n’aurait pas été aussi ouverte. Mais à ce moment-là elle était âgée, et fatiguée de la vie, et elle avait envie de tout raconter.

Vous avez commencé à écrire après sa mort?
Nous avions des interviews ensemble: à chaque fois que je venais à Beyrouth, on s’asseyait et on parlait pendant plusieurs jours, je me souviens une fois on s’est assises trois semaines à parler intensément, je lui posais des questions... Et quand j’étais à Londres, elle m’appelait souvent au téléphone, quand elle se rappelait quelque chose: elle m’appelait parfois tôt le matin, ou bien à minuit... Et j’ai commencé à écrire le livre pendant qu’elle était encore vivante. Mais elle ne voulait pas que j’écrive à propos de la pauvreté dans laquelle elle avait vécu, elle avait changé d’avis. Je l’ai menacé de ne pas écrire son histoire si elle ne me laissait pasécrire ce que je voulais. C’est alors qu’une de mes amies m’a donné un conseil, elle m’a dit: “écoute, écris un chapitre, et lis-le lui”. C’est ce que j’ai fait: j’ai écrit le premier chapitre, puis je l’ai appelée au téléphone, et je le lui ai lu. Elle m’a encouragée à poursuivre: “Va, ma fille, écris ce que tu veux. J’aime beaucoup la manière dont tu me dépeins”.

Lorsque vous décrivez la pauvreté qui baigne son enfance, vous racontez, entre autres, comment elle récoltait les grains de blé dans les champs avec sa mère pour se nourrir. Vous décrivez la pauvreté, pas la misère, car il y avait beaucoup d’amour entre la mère de Kamleh et ses enfants...
Ma mère a beaucoup aimé ce que j’avais écrit sur elle. Bien sûr, ce n’était qu’un premier jet. Je peaufine toujours mes textes, et je les réécris. Quand elle a eu fini de me raconter son histoire, un jour elle m’a dit: “Maintenant je veux aller aux Etats-Unis, voir mes autres enfants”. Elle était enjouée d’avoir tout raconté et m’a confié “Je suis heureuse parce que je me sens tellement plus légère dans la vie!”. En fait pour elle, c’était un peu comme avoir été chez le psychanalyste et avoir lesté certains poids. Elle était aux Etats-unis quand j’ai su qu’elle avait un cancer, c’est alors que j’ai arrêté de travailler sur le livre. Je me suis dit: “Inconsciemment, elle voulait tout me dire, au bon moment. Et maintenant qu’elle l’a fait, elle pense qu’elle peut partir”. Donc j’ai laissé de côté le livre pendant plusieurs mois, je ne pouvais pas y toucher. Puis je m’y suis remise, et j’ai continué à l’écrire.

En somme, c’est comme si vous l’aviez autorisée à s’en aller, après l’avoir libérée...
Oui, je crois. Elle m’a dit: “je suis devenue la meilleure amie de ma fille. Nous sommes réconciliées”. Elle savait que je l’aimais, mais elle savait aussi qu’elle ne faisait pas partie de ma vie, et ça la rendait triste. Donc avec ce livre, je lui ai fait sentir qu’elle était fondamentale pour moi.

Pendant toutes ces années, aviez-vous du ressentiment par rapport à votre mère, lui reprochiez-vous de vous avoir abandonnée à cause de son divorce?
Non, je ne lui en voulais pas vraiment. Mais je ne vivais pas avec elle quand j’étais enfant. Ma mère était occupée avec sa famille (Kamleh a eu 5 enfants avec Mohamed, ndlr). J’avais l’impression que je n’étais pas intéressante à ses yeux. Forcément puisque j’étais jalouse de sa famille, de ses autres enfants, de Mohamed. Je l’ai toujours aimée, mais elle était sortie de ma vie. Au début, je l’avais mise de côté, je pensais surtout à moi. En fait, je désirais son amour: elle me manquait plus que je ne la haïssais. Je voulais exister à ses yeux...

En fait, c’est un peu grâce à votre mère que vous êtes devenue écrivain ? Votre souffrance d’enfant, votre vécu...
Peut-être que pour devenir écrivain vous devez être plus sensible que les gens autour de vous. Ma soeur et moi, par exemple, avons souffert de la même façon: mais je suis devenue écrivain et pas elle. C’est peut-être parce que je suis née avec une sensibilité plus exacerbée...Je ne sais pas pourquoi, mais je crois que dans chaque romancier il y une enfance misérable ou quelque chose qui vous fait revenir en arrière, en mots, pour inventer un monde qui n’est pas celui dans lequel vous vivez. Une fois que vous l’avez créé, ce monde, vous voulez y entrer. C’est ce qui s’est passé pour moi. Je me souviens quand j’ai commencé à écrire, j’étais très jeune, moins de 14 ans, j’étais allée rendre visite à ma mère et je l’avais entendue chanter, et je m’étais dit: “Oh, oh ! je dois me souvenir de ça ! Je dois écrire ça, pour me souvenir de cette sensation”. Quand elle a divorcé d’avec mon père, et que mes tantes nous ont emmenées la voir, dans le Sud du Liban, à la montagne, je me souviens que quand Mohamed est arrivé pour demander sa main à mon grand-père, ils étaient tous assis dans une tente, et quand un moucheron est entré dans le nez de Mohamed, je me suis dit “oh, ce moucheron est venu pour se venger”. Et quand j’ai commencé à écrire, à 13 ans, j’ai raconté comment un moucheron était venu me sauver... Donc j’ai été très inspirée par la vie de ma mère, par ma relation avec elle, et ça transparaît un peu dans L’histoire de Zahra (1), cette attente d’une mère absente...

Votre livre est le portrait d’une femme que l’on tente d’enchaîner mais qui parvient à se libérer et à vivre libre. Avez-vous reçu des réactions de femmes qui vous disaient “c’est mon histoire”, ou “c’est celle de ma mère”?
Quand le livre a été publié au Liban, en arabe, j’ai eu énormément de gens qui sont venus me dire: “c’est mon histoire, c’est l’histoire de ma grand’mère, de ma mère, de ma tante, de ma soeur aînée...”. Vous ne pouvez pas imaginer ! Et même en Australie, où mon livre est paru en Mai dernier et où je suis allée, mon éditeur m’a dit: “il y a beaucoup de femmes qui veulent parler avec vous”. Les histoires que j’ai entendues là-bas sont semblables à celle-ci. Une femme m’a raconté par exemple: “J’avais 14 ans, on m’a mise sur un bateau et on m’a dit: “quand tu arrives à Sidney, ton mari t’attendra”. Je suis descendue du bateau, j’avais sa photo, et j’ai pensé qu’il avait dû envoyer celle de son frère, parce que ce n’était pas le même homme: celui-là était beaucoup plus vieux, plus gros. Je me suis dit “oh! qu’est-ce qu’il est moche!” (Rires). C’est vrai, il y a eu beaucoup de femmes -des chrétiennes, des musulmanes, des druzes...- à me dire que j’avais raconté leur vie. Elles avaient 70, 80 ans, elles me parlaient en arabe.

Vous vivez à Londres: quand vous retournez au Liban, vous y trouvez toujours le poids des traditions et de la société?
J’ai épousé un homme qui est chrétien, au Liban, et nous vivions très heureux, la société nous a acceptés, ma famille aussi, personne n’a jamais rien dit. Ce n’est pas ça le problème. Je dirais que maintenant je suis habituée à un certain type de démocratie, et je suis désolée, mais je ne la trouve pas au Liban. Ou n’importe où dans le monde arabe. Parce qu’en Occident, vous êtes un individu: que vous soyez riche ou pauvre, vous êtes un individu, vous avez vos droits, si vous êtes malade vous avez la Sécurité sociale, vous avez les lois qui sont de votre côté, qui que vous soyez. Malheureusement, dans les pays arabes, ce qui compte c’est qui vous êtes, combien vous avez d’argent, qui vous connaissez. Je l’ai écrit dans mon roman Londres mon amour . Le personnage de la femme irakienne qui veut entrer dans un immeuble et qui voit la Reine, c’est tiré d’un souvenir réel: la Reine (d’Angleterre) est venue un jour dans notre immeuble pour dîner avec notre voisin, Lord Weinstock, de la General Electric. Je tenais mon sac de courses à la main, et j’ai vu une voiture, une Rolls Royce, et quelqu’un en sortir. J’ai pensé: “oh, ce visage me dit quelque chose. Qui est-ce?” Pendant que je me disais ça, j’ai vu Lord Weinstock sortir et faire une révérence devant la Reine. Je me suis dit “Oh mon Dieu! C’est la Reine!”. Une voiture, et pas de gardes du corps: voilà la démocratie. A Beyrouth, ils bloquent toute une rue si un Ministre doit passer par là...



Toute une histoire , de Hanan el-Cheikh, (Traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols), Actes Sud, Paris, 2010
Edition originale: Hikayati charh yatul , Dar al Adab, Beyrouth, 2005
Edition anglaise: The locust and the bird, My mother’s story , Bloomsbury, Londres, 2009

BIBLIOGRAPHIE:
(1) Histoire de Zahra
     Femmes de sable et de myrrhe
     Poste restante, Beyrouth
     Le cimetière des rêves
     Londres mon amour

(tous traduits chez Actes Sud)

Propos recueillis par Nadia Khouri-Dagher
(07/11/2010)