Le jour dernier. Confessions d’un imam | Florence Ollivry
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Florence Ollivry   
Le jour dernier. Confessions d’un imam | Florence OllivryUn imam s’exprime à la première personne. Menacé de mort, il adresse ses confessions à la femme qu’il aime. La langue est pure, elle se déroule par enchevêtrement de longues périodes et s’applique à exprimer avec précision les soubresauts d’une âme avide de vérité. Musicale, pure, cette phraséologie semble s’être forgée au cours de l’étude de textes arabes classiques et pieux; cependant, elle ne renonce nullement à faire sien le monde moderne ni à dire sa complexité, son chaos.
La vérité de cette voix dénudée, qui se déploie selon un rythme intérieur, mesuré, fait du témoignage de cet imam un texte troublant, vibrant de sincérité.
Ce religieux musulman livre à sa bien-aimée ses pensées, ses faiblesses, ses incohérences. Il lui raconte quelle conversion Elle a opéré en lui, quels bouleversements intérieurs s’en sont suivis…«Avant de ressusciter grâce à toi et auprès de toi, la vie n’était rien qui mérite mention ou estime. Avec toi, elle a été insufflée en toutes choses, même les plus triviales, pour devenir, en moi et autour de moi, incommensurable.» (p.202)
La rencontre de cette homme de religion avec cette femme qui l’humanise et lui donne de s’ouvrir à la Vie s’accompagne d’autres métamorphoses : le lecteur, qui se trouve tout d’abord, comme l’imam, confortablement blotti dans un monde classique, bien réglé, entre peu à peu dans un univers moderne, compliqué et dangereux : l’humble imam anonyme se retrouve bientôt «starisé», devant des milliers de téléspectateurs, arbitre de l’Islam orthodoxe et obligé de peser encore davantage chacune de ses paroles. Au cœur du roman, le questionnement de tout homme héritier d’une tradition religieuse, désireux de vivre selon la Parole révélée, et désireux pourtant de s’inscrire dans la contingence de ce monde, d’affronter les problèmes sociaux, politiques ou humains. «Le jour dernier» invite le lecteur à mener une vraie réflexion sur la possibilité de vivre religieusement tout en étant radicalement moderne. «Une question en apparence simple redoublait mon trouble : y avait-il vraiment moyen de concilier l’Islam avec les exigences du monde moderne sans suspendre la plupart des prescriptions de la Loi révélée, ou du moins en laissant à la discrétion de chacun celles qui concernent le comportement de l’individu, malgré les difficultés de distinguer le pur individuel du collectif ? N’avons-nous pas le souci constant de prouver que les fins dernières de la religion islamique, au plan du vécu individuel comme dans la vie publique doivent s’accorder aux valeurs dominantes de l’époque, et ce, en usant de tous les moyens, de toutes les ruses et de toutes les omissions délibérées, à moins que la clarté incontestable d’un texte vienne arrêter cette casuistique?» (p.219).
Ainsi le religieux musulman s’avoue avec courage et vit pleinement les sentiments nouveaux qu’il éprouve pour cette femme ; homme des livres mais aussi homme de son temps, il accepte de prêcher à la télévision et de devenir un personnage public, il accepte d’avoir des ennemis, de se battre, d’être menacé ; il accepte d’aider un père, qui lui confie son souhait de voir avorter sa fille de 15 ans, arriérée mentale, et brutalement violée par deux intégristes de la «Communauté du salut».
Le pays dans lequel prêche cet imam est sans doute le Liban. Les lieux ne seront jamais identifiés dans ce texte et l’on pourrait être n’importe où dans le monde arabe. L’auteur qui donne voix à cet homme est une femme, qui parvient à merveille à se glisser dans la psychologie de cet imam amoureux. Racha Al Ameer est née d’une mère syro-égyptienne «Chawam», chrétienne de rite protestant, et d’un père musulman, de rite chiite. Fille de deux traditions religieuses, elle ne les a jamais ressenties comme antagonistes, pas plus qu’elle ne croit qu’il soit impossible de vivre dans le monde moderne selon l’esprit, et non la lettre, des textes sacrés. Née à Beyrouth, Racha quitte le Liban au début de la guerre et s’exile en France avec les siens. Là, elle mène des études d’histoire et d’arts plastiques. De retour au pays, elle suit passionnément un cursus d’arabe classique et islamique auprès d’un imam… C’est en arabe qu’elle écrit ce premier livre, traduit, grâce au talent de Youssef Seddik, dans une langue française finement ciselée…Ce premier roman a été publié en février 2009 chez Actes Sud, collection Sindbad. Le jour dernier, profession de foi en la force humanisante de l’amour humain est aussi un cri audacieux lancé contre tout fondamentalisme religieux.

Le jour dernier,Confessions d’un imam , Racha Al Ameer, Actes Sud, coll. Sindbad, fév. 2009, trad. Youssef Seddik.

Florence Ollivry
(09/09/2009)



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