Transports d’écrivains, Issa Makhlouf, un homme dans sa ville | Diala Gemayel
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Diala Gemayel   
Transports d’écrivains, Issa Makhlouf, un homme dans sa ville | Diala GemayelMême s’il vit à Paris depuis trente ans, le poète et écrivain libanais Issa Makhlouf a Beyrouth au cœur. Ce docteur en anthropologie sociale et culturelle, auteur de dix ouvrages de prose et de poésie en arabe et en français, fait une place de taille tant à son pays qu’à sa capitale. Parmi eux, son essai intitulé Beyrouth ou la fascination de la mort (1988), revient longuement sur la ville et son parcours tant chaotique que poétique…
C’est à sa ville, Beyrouth, qu’il a dédié le prix Max Jacob, qui lui a été décerné en février dernier. La cérémonie de ce prix, créé en 1950 et qui récompense les poètes de l’époque contemporaine -parmi eux, un certain Adonis, pour le recueil Al-Kitab- s’est déroulée le 16 février dernier au Centre national des Arts à Paris. À l’introduction de son œuvre par la poétesse libanaise Vénus Khoury-Ghata («La poésie est ouverture d’esprit, célébration de l’imagination, tolérance, voyage et respect des autres»), le lauréat a répondu par une déclaration d’amour à la cité phénicienne: «Beyrouth a toujours été guidée par une lumière qui ne s’éteindra jamais. Et la littérature peut encore être un lieu de rencontre et d’unité ; quant à la poésie, les frontières s’y effacent…».

C’est après bien des recherches que je suis arrivée à téléphoner à Issa Makhlouf, à Paris. Avec un «oui» immédiat, il a accepté de parler de lui dans sa ville. Et quelques jours plus tard, j’ai reçu ses réponses, ainsi qu’une invitation à la lecture en musique de Lettre aux deux sœurs , en présence de sa complice, la comédienne et metteur en scène libanaise Nidal Achkar : les deux auteurs ont créé ensemble la pièce Longue fut la nuit aux portes de l’Ambassade , présentée fin 2008 au théâtre Madina de Beyrouth…

«Quand je viens au Liban, je prends un taxi pour aller d’un endroit à un autre. Souvent je compte sur l’amabilité de mes amis qui viennent me chercher de l’hôtel Cavalier à Hamra. J’aime me promener au bord de la mer. J’ai l’habitude de flâner dans les villes que j’aime, mais notre chère ville ne prend pas en compte les piétons qui se sentent parfois, surtout quand ils viennent comme moi de l’étranger, chassés d’un paradis perdu, délaissés à leur propre sort face aux embouteillages et klaxons.

Conduire au Liban est une vraie aventure. Depuis quelques années, je n’ose plus y conduire, surtout entre Beyrouth et Zghorta où habitent mes parents, ainsi qu’entre Zghorta et Ehden, sur la route où mon père a eu un accident de voiture qui lui a coûté la vie.

Je ne sais pas exactement si le fait de se déplacer au Liban laisse une incidence sur mon écriture. Peut-être ce regard furtif sur les êtres, les choses, la mer, le ciel et les montagnes, trouve, à mon insu, un refuge dans l’écriture.

Une fois, adolescent (c’était avant la guerre civile et avant le début du voyage), j’étais en voiture avec ma copine à Ehden. C’était le soir et nous voulions nous embrasser, alors nous sommes allés sur des routes lointaines, au milieu des champs de pommiers et de poiriers. Là-bas, sans avoir peur d’être vu, mais coincés dans nos sièges, j’ai voulu me débarrasser de ma culotte en la déchirant. Ma copine, folle de rire, a enfoncé sa tête dans ma nuque en répétant: majnoun, majnoun . Je me rappelle aussi qu’un été lointain j’ai accompagné des amis à moi d’Ehden à Baalbeck pour rencontrer le poète français Aragon qui est venu présenter Le fou d’Elsa. A d’autres moments, sur les routes d’un Liban en guerre, j’ai craint d’être arrêté… Un jour, je reviendrai définitivement aux Libans de rêve! , selon l’expression de Rimbaud».

Diala Gemayel
(26/05/2009)


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