Rencontre avec Amin Maalouf | Amin Maalouf, Amélie Duhamel
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Amélie Duhamel   
«La mondialisation a mondialisé le communautarisme» (Amin Maalouf)

Rencontre avec Amin Maalouf | Amin Maalouf, Amélie DuhamelDans votre livre(1), vous dressez un bilan inquiétant de l’état du monde. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond d’après vous?
La chute du Mur de Berlin en 1989 marque une rupture dont on n’a pas tiré, me semble-t-il, les bonnes conclusions. Cet événement a conduit à la disparition de nombreux régimes autoritaires et suscité beaucoup d’espoir concernant l’extension de la démocratie, mais il a également conduit à une exacerbation des tensions identitaires; et, dans le domaine socio-économique, à une tyrannie des marchés. Le dirigisme communiste s’avérait vaincu, on en a tiré la conclusion que le capitalisme pouvait tout se permettre, que les inégalités pouvaient augmenter à l’infini, que l’Etat n’avait pas besoin de se soucier du bien-être des citoyens. En l’absence d’un contre-pouvoir, ce système est devenu une caricature de lui-même. Toute voix qui s’élevait pour réclamer plus de justice sociale était balayée au nom de la modernité. Les écarts croissants dans les revenus? C’est normal, nous disait-on. La folie de la Bourse? Faisons confiance au marché. On était entré dans une sorte de théologie des marchés.

C’est donc avant tout un problème économique?
Pas seulement. Le dérèglement du monde se manifeste sur divers plans – intellectuel, stratégique, climatique, éthique, etc. En particulier, nous sommes passés d’un monde où les clivages étaient principalement idéologiques à un monde où ils sont essentiellement identitaires. Avec pour résultat qu’il n’y a plus de débat de fond et que chacun affirme son appartenance à la face de l’autre… Et la coexistence devient de plus en plus difficile au sein de toutes les sociétés.
C’est ce qu’illustre la montée du communautarisme?
Oui, avec toutes ses conséquences dramatiques. L’éclatement de l’ex-Yougoslavie est un exemple flagrant de cette coexistence difficile. On aurait pu penser qu’avec la fin de la Guerre froide, on irait vers une coexistence plus harmonieuse. C’est l’inverse qui se produit. Même des sociétés qui apparaissaient comme des modèles de cohabitation harmonieuse, tels les Pays-Bas ou le Danemark, ont connu ces dernières années des tensions inquiétantes…

Pourtant, la mondialisation devrait favoriser la coexistence de personnes de diverses origines.
En théorie, c’est ce qui devrait arriver. En pratique, c’est souvent l’inverse qui se produit. La mondialisation a mondialisé le communautarisme. Il ne suffit pas que les gens se côtoient dans les mêmes pays, dans les mêmes villes, pour qu’ils commencent à vivre ensemble de manière harmonieuse. Il faut apprendre à se connaître, en profondeur, avec subtilité; il faut se débarrasser des préjugés, des idées reçues et simplistes. C’est un combat de longue haleine, qui doit être mené dans toutes les sociétés humaines, surtout en cet âge de mondialisation. De mon point de vue, cela ne se fait pas suffisamment.

Vous mettez en cause aussi la relation malsaine qui s’est établie à travers l’histoire entre l’Occident et le reste du monde.
C’est une constatation que l’on est bien obligé de faire. Au cours des siècles, les puissances occidentales les plus respectueuses de la démocratie et des droits de l’homme se sont montrées incapables d’appliquer ces nobles principes dans leurs rapports avec le reste du monde. C’était déjà criant à l’ère coloniale, mais c’est tout aussi flagrant de nos jours. Regardez les Etats-Unis! Lorsqu’on observe le fonctionnement de leur système politique, ce long et passionnant processus électoral, on ne peut qu’être admiratif. Comment croire que c’est ce même pays qui a autorisé la torture dans les prisons d’Abou-Ghraib ou à Guantanamo? On peut espérer que de telles pratiques vont cesser, grâce à l’avènement de Barack Obama. Mais il est important de dire à l’Occident qu’il ne peut plus avoir deux poids, deux mesures, et qu’il doit être fidèle à ses propres principes pour pouvoir retrouver une crédibilité morale aujourd’hui sérieusement entamée.

Rencontre avec Amin Maalouf | Amin Maalouf, Amélie DuhamelVous insistez beaucoup sur l’aspect identitaire. Vous avez même écrit un livre dessus (2). Pourquoi est-il si important pour un homme ou pour un peuple d’être au clair sur son identité?
L’identité d’une personne est faite de multiples composantes, et nous avons le droit et le devoir d’assumer cette complexité qui fait de chacun d’entre nous un être unique. Dans le monde d’aujourd’hui, on est constamment poussé à se définir de manière simpliste. Pourtant, si l’on veut que les gens coexistent de manière harmonieuse, il faut qu’ils se sentent libres d’exprimer des sensibilités et des cultures différentes. A titre d’exemple, un migrant doit se sentir à l’aise dans la langue de son pays d’adoption, mais il doit aussi être encouragé à ne pas oublier sa langue d’origine, et il doit pouvoir la transmettre à ses enfants. Un immigré a besoin de préserver sa dignité culturelle, et c’est seulement lorsqu’il a la tête haute qu’il peut ouvrir les bras aux autres.

Qu’est-ce qui fait l’identité d’un homme?
Il y a beaucoup d’éléments, dont la religion, la nationalité, la couleur, le sexe, l’activité professionnelle, le rang social, l’itinéraire individuel, les rencontres, les lectures, etc. L’un des éléments sur lesquels j’insiste beaucoup, c’est la langue. Parce qu’elle est à la fois un instrument de communication et un facteur d’identité. Et aussi parce qu’elle n’est pas exclusive. On peut avoir deux, trois, quatre langues, alors qu’il est difficile pour une personne d’avoir plus d’une religion.

Comment analysez-vous la montée de l’obscurantisme?
Obscurantisme n’est pas un mot que j’emploie; je n’aime pas les termes qui comportent un jugement de valeur. Mais je constate qu’il y a, dans le monde d’aujourd’hui, certains comportements qui dénotent un recul de la rationalité. C’est un phénomène qui n’est pas inhabituel aux heures de grande détresse. Quand les hommes éprouvent une grande inquiétude par rapport à leur avenir, à l’évolution du monde, à la pérennité de leur propre culture; lorsqu’ils ont le sentiment de faire face à des phénomènes d’une très grande complexité, ce qui est certainement le cas de nos jours, ils cherchent parfois des explications dans l’irrationnel. C’est une attitude compréhensible, et partiellement légitime, même si elle n’aide pas beaucoup, de mon point de vue, à comprendre le monde. Il faut dire aussi que l’échec historique du modèle soviétique a déconsidéré les idéologies rationalistes, et conduit de ce fait à des dérives vers l’irrationnel.

Vous insistez beaucoup sur la culture qui peut nous aider à gérer la diversité humaine. A quel titre?
Oui, c’est le moment de remettre la culture au centre des valeurs du monde. On vit dans les mêmes sociétés alors qu’on vient de partout et qu’on se connaît mal. On a besoin de se connaître en profondeur pour s’apprécier. Cela ne peut se faire qu’à travers la culture. L’intimité d’un peuple, par exemple, se donne à découvrir au travers de sa littérature.
Mais il y a aussi une autre raison qui m’incite à placer la culture et l’enseignement au cœur du monde tel que je l’imagine. Grâce aux progrès de la médecine, nous vivons tous beaucoup plus longtemps, et nous allons forcément consommer plus; grâce au développement des grands pays du Sud, notamment la Chine, des centaines de millions de nos contemporains sont en train d’accéder à un haut niveau de consommation. Il me semble que si l’on ne veut pas épuiser très vite les ressources de la planète, et si l’on ne veut pas non plus accélérer la pollution atmosphérique et le réchauffement climatique, on devrait mettre l’accent sur l’épanouissement intellectuel et spirituel de l’homme, sur l’acquisition de la connaissance, et réduire de ce fait la consommation purement matérielle.

Vous comptez beaucoup sur les migrants pour contrer l’affrontement des civilisations.
S’ils vivent sereinement leurs diverses appartenances, s’ils s’intègrent pleinement dans leur société adoptive tout en gardant des liens profonds avec leur société d’origine et leur culture d’origine, les migrants pourront bâtir des passerelles entre les deux mondes qui sont les leurs. Ils jouent déjà ce rôle, mais il faut les encourager à l’assumer encore plus, sans retenue, avec fierté. Et dans tous les domaines, sans exception.

(1) Le dérèglement du monde , Ed. Grasset, 2009, 18 euros.
(2) Les identités meurtrières , Livre de poche, 1998, 4,50 euros.

Propos recueillis par Amélie Duhamel